Ben Ali, la chute

Par la Rédaction de Médiapart.

L’ère Ben Ali est officiellement terminée. Le départ du président Ben Ali à l’étranger a été annoncé, vendredi vers 18h40, sur la chaîne de la télévision d’Etat TV7. Mohammed Ghannouchi, actuel premier ministre, a lu une déclaration dans laquelle il annonce qu’il assure l’intérim. Il a promis de respecter la constitution et d’assurer la stabilité du pays, expliquant que Ben Ali «est temporairement incapable d’assurer ses fonctions». Ce départ à l’étranger ressemble fort à un coup d’Etat au sein même du pouvoir. C’est ainsi que Ben Ali avait déposé en 1987 Habib Bourguiba.

Mohammed Ghannouchi, 69 ans et économiste de formation, fait partie du premier cercle de Ben Ali. Il a été ministre à plusieurs reprises et est premier ministre depuis 1999. Son intérim est d’ores et déjà contesté, plusieurs partis d’opposition faisant remarquer que selon la constitution c’est le président de la chambre des députés et non le premier ministre qui doit assurer la direction du pays en cas de vacance du pouvoir.

Selon Reuters, Paris se prépare à accueillir le président tunisien en fuite. A l’Elysée une réunion de crise a été convoquée par Nicolas Sarkozy en présence de François Fillon. A l’issue de cette réunion, un communiqué des plus prudents a été rendu public: «La France prend acte de cette transition constitutionnelle (…) et est aux côtés du peuple tunisien». Contacté par Mediapart, le Quai d’Orsay s’est refusé à tout commentaire dans un premier temps.

Vers 21 heures, le ministère a expliqué ne pas avoir recu de demande officielle d’accueil du président tunisien. Puis, il a ajouté que «les autorités tunisiennes seraient consultées» en cas de demande de «visite» du fuyard. L’Elysée s’est refusé également à commenter publiquement une éventuelle arrivée du dictateur tunisien en France mais fait savoir que celle ci n’est pas souhaitée. Une agence italienne a annoncé que Ben Ali était arrivé à Malte sous protection libyenne. Puis il a quitté l’île et son avion se dirigeait «vers le nord» dans la soirée de vendredi.

Les socialistes français ont dénoncé à nouveau les positions du gouvernement et de la présidence. «C’est lamentable, déplorable», a estimé vendredi soir Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l’Assemblée faisant, entre autres, allusion à la proposition de Michèle Alliot-Marie faite, mardi au pouvoir tunisien, d’utiliser la savoir faire des forces de sécurité française (lire notre article ici). «Je m’adresse au gouvernement en lui demandant de ne pas s’engager dans cette voie», a-t-il ajouté en réponse à un éventuel accueil de Ben Ali en France. D’autres sources faisaient état d’un possible accueil temporaire en Italie.

L’état d’urgence a été déclaré vendredi en fin d’après-midi en Tunisie. Tout le pays est concerné. Un couvre-feu est en vigueur de 17h à 7h, selon les agences de presse. L’aéroport de Tunis a été fermé, les militaires en ont pris le contrôle et l’espace aérien est fermé. Selon l’AFP, les autorités tunisiennes interdisent les rassemblements de plus de trois personnes.

A Paris, le ministère des affaires étrangères déconseille à présent aux Français de se rendre en Tunisie si leur voyage n’est pas impératif. Ce matin encore, Frédéric Lefebvre, ministre du tourisme, déclarait pourtant qu’il constatait une «tendance à l’apaisement» sur place…

En milieu d’après-midi, la présidence tunisienne annonçait le limogeage du gouvernement et la tenue d’élections législatives anticipées. L’actuel premier ministre Mohammed Ghannouchi, cité par l’agence officielle TAP, avait indiqué que le président Ben Ali avait décidé, «dans le cadre des mesures (d’apaisement) annoncées jeudi, de limoger le gouvernement et d’appeler à des élections législatives anticipées dans six mois». Il avait ajouté avoir été chargé de former le nouveau gouvernement. Mohammed Ghannouchi est un proche de Ben Ali avec qui il travaille depuis 25 ans.

Cependant, Mouhieddine Chebbib, du comité pour les droits de l’homme en Tunisie, ne considérait pas la réaction de Ben Ali comme suffisante. Cet après-midi, dans une interview réalisée par BFM TV, il déclarait que «le peuple veut le départ de Ben Ali, et non pas le limogeage d’un gouvernement dont il peut se charger lui-même».

En dépit de la fin des violences prônée par le président Ben Ali lors de son discours de la veille, treize personnes sont mortes dans la nuit de jeudi à vendredi à Tunis selon l’Associated Press. Vendredi matin, de nombreuses manifestations hostiles au régime et réclamant le départ du président Ben Ali ont été initiées dans le centre-ville de Tunis et dans plusieurs autres villes du pays. Les villes de Sidi Bouzid, Regueb, Kairouan et Gafsa étaient rythmées par les slogans hostiles de manifestants.

Dans le centre de Tunis, devant le siège du ministère de l’intérieur, la police a tenté de disperser en milieu d’après-midi la foule en lançant des gaz lacrymogènes auxquels quelques manifestants ont répondu en jetant des pierres. Les rues se sont vidées laissant l’avenue Habib Bourguiba irrespirable d’après l’AFP. Des chars se sont déployés sur place, selon la chaîne France-24. Mais les manifestants ont fini par de nouveau se regrouper.

À 15h30, l’envoyée spéciale de BFM TV a confirmé un lancement massif de gaz lacrymogènes par la police, et a rapporté la mort de quatre personnes d’après certains témoignages à Tunis ainsi que de nombreuses arrestations.

Notre envoyé spécial à Tunis nous a raconté que toute la matinée, des manifestants ont parcouru le centre de la capitale, scandant des slogans hostiles au président. Sur internet, des étudiants en appellent à la lucidité de la population et à la poursuite du combat. Quelques dizaines au départ de la manifestation, ils étaient au moins 5.000 en début d’après-midi, massés avenue Bourguiba et autour du ministère de l’intérieur.

Présente parmi les manifestants, Radia Nasraoui, avocate et militante des droits de l’homme, a expliqué être sans nouvelles de son mari, Hamma Hammami, dirigeant du Parti des ouvriers communistes tunisiens (POCT), arrêté mercredi. «Nous voulons des actes et non des paroles», a-t-elle ajouté. Amnesty International a fait savoir en milieu d’après-midi que l’ONG demandait instamment la libération d’Hammami. En fin d’après-midi, le POCT a annoncé qu’Hammami a été libéré.

Une grève générale de deux heures était par ailleurs prévue dans la région de Tunis à l’appel de l’unique centrale syndicale, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT).

Par ailleurs, plusieurs centaines de personnes, à Gammarth, banlieue résidentielle du nord de Tunis, s’en sont pris aux domiciles de la famille Trabelsi, du nom de Leïla Trabelsi, la femme du chef de l’Etat tunisien. Les maisons ont été systématiquement pillées puis incendiées.

Les images de  vendredi

Une vidéo de BFM TV tournée ce matin à Tunis :

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Tunisie : des milliers de manifestants pour le départ de Ben Ali
envoyé par BFMTV. – L’actualité du moment en vidéo.

Une vidéo, dont la source n’est pas identifiée, donne un premier aperçu de l’ambiance des manifestations à Tunis :

France-24 montre que la présence de l’armée n’empêchait pas les manifestants de protester dans la capitale. Certains invitaient même les soldats à rejoindre le mouvement:

Le discours de Ben Ali, jeudi à 20 heures

Le président Ben Ali avait tenté, jeudi soir, lors d’une nouvelle intervention télévisée, de reprendre la main. Pour cette nouvelle adresse présidentielle, la troisième depuis le début des émeutes, le 17 décembre, Ben Ali a multiplié les ouvertures et les appels au calme.

La plus spectaculaire a été très vite, trop vite sans doute, interprétée comme un engagement de celui qui préside la Tunisie depuis 1987 à ne pas se représenter lors de l’élection présidentielle de 2014. Quels sont ses propos? «Pas de présidence à vie et je refuse de toucher à la limite d’âge fixée par la Constitution.» Beaucoup ont alors cru comprendre qu’il renonçait à briguer un nouveau mandat présidentiel, ce que demandaient déjà plusieurs responsables de son parti, le RCD. «Tous ceux qui veulent se présenter à la présidentielle de 2014 sont invités à le faire», a voulu préciser Ben Ali.

La constitution fixe effectivement à 75 ans la limite d’âge pour se présenter à la présidence. Et Zine El-Abidine Ben Ali, né le 3 septembre 1936, en a 74. Il serait ainsi contraint à ne pas se représenter. C’est ce qu’a rappelé le président jeudi soir pour calmer la fureur populaire. Mais c’est oublier que l’affirmation de «Pas de présidence à vie» est devenue un slogan récurrent de son régime: c’est ainsi que fut expliquée la mise à l’écart brutale de Bourguiba à son profit.

Quant à la limite d’âge, celle-ci est toute relative. Quelques mois avant l’élection présidentielle de 2009, le parlement dominé par le RCD avait opportunément décidé d’amender la constitution pour, justement, repousser la limite d’âge. Il s’agissait là de la cinquième modification de la loi électorale depuis son accession au pouvoir.

Cette annonce n’est pas celle qui semble avoir retenu l’attention des Tunisiens, jeudi soir. C’est d’abord l’engagement du président à ce qu’il n’y ait plus de tirs sur la foule qui a marqué: «Aujourd’hui, je dis  »arrêtons le recours aux tirs à balles réelles ».» C’est ensuite une série d’aveux et de promesses. Celle de garantir la liberté de la presse, aujourd’hui totalement inexistante. Ou de ne pas tolérer de censure d’Internet, également sous contrôle (Mediapart, parmi bien d’autres sites, n’est pas accessible en Tunisie). Le président a expliqué également avoir été mal informé par son entourage sur la réalité de la situation. «J’ai décrété que l’on accédera à une totale liberté de la presse et qu’on annulera tout type de censure sur Internet», a-t-il assuré. Il a également promis une baisse des prix des matières premières et des aliments de base.

Las, selon plusieurs témoignages sur Twitter, les sites étaient à nouveau bloqués vendredi après-midi et des tirs à balles réelles étaient signalés à Tunis et dans d’autres villes.

La joie des partisans, le doute des opposants

Les réactions à l’allocution télévisée du président Ben Ali, hier soir, ne se sont pas fait attendre. Hommes et femmes, partisans du régime, sont descendus dans la rue, bravant le couvre-feu imposé depuis deux jours, pour acclamer le président.

Mais si certains dansent et chantent dans le centre de la capitale grisés par le discours présidentiel, d’autres ont continué à se mobiliser et à essuyer une répression meurtrière. Deux jeunes ont été tués lors d’affrontements avec les forces de l’ordre à Soliman, rapporte le journaliste de Reuters présent sur place. La ville d’Hammamet a été le théâtre de violents affrontements. Selon le reporter de LCI envoyé sur place, une permanence du parti au pouvoir a été détruite, des résidences également. De nombreuses scènes de violences lui ont été rapportées par des témoins cette nuit.

D’après une vidéo rapportée par le site tunisien d’opposition, Nawaat, les klaxons et les cris de joie rythmaient hier soir le centre de Tunis, après le discours du président :

Tunis, 13 janvier 2011

Le reportage réalisé par BFM TV confirme lui aussi cette ambiance festive, mais Moncef Marzouki, ex-candidat à la présidentielle de 1994, se montrait moins enthousiaste et appelait Ben Ali à quitter immédiatement le pouvoir pour mettre fin aux protestations:

I télé précise dans ce reportage que les manifestations de joie de Tunis étaient celles des partisans du président, or à Kairouan, deux civils tombaient sous les tirs de la police. De source médicale, on signalait d’ailleurs au moins 13 morts dans la nuit de jeudi à vendredi

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