Société, femmes et féminité

N’étant moi-même pas une femme et ne pouvant de surcroît prétendre au titre de gynécologue, psychologue, sociologue, anthropologue ou intégriste religieux, la prudence commanderait d’effacer de toute urgence l’idée même de faire un billet sur les femmes! Néanmoins peu d’hommes nieront que le sujet est intéressant et c’est justement, en tant qu’homme, que la place des femmes avec la société actuelle me préoccupe. Nous sommes au 21ème siècle et, peut être à quelques rares exceptions près, il n’y a pas une ville au monde dans laquelle une femme puisse se promener seule sans attirer sifflets, commentaires, invitations douteuses, insultes voir pire encore. Ce témoignage, dans un quartier populaire de la capitale européenne, est parlant:

LE SORT DES FEMMES À BRUXELLES INJURES… par Nerrati-Europe

On aura beau jeu de pointer du doigt la perversion de l’intégrisme religieux, et notamment l’islamisme même si l’intégrisme chrétien ou juif a une perception toute aussi négative de la femme que le barbu hystérique du coin, mais cela ne suffit pas: courir, en short et T-shirt, le long d’un chantier occupé par de braves ouvriers jambon-beurre syndiqués peut s’avérer une expérience tout aussi désagréable pour une femme que de passer devant une mosquée à l’heure de la prière. Et qui parmi nous, les mecs,  n’a jamais eu la tentation de siffler une jolie fille croisant son chemin? Ne s’est pas laissé aller, entre potes et bières, à quelques commentaires misogynes tout en lorgnant sur les belles plantes assises à la terrasse voisine?

Mais alors, où mettre la barre entre un comportement peu glorieux mais « naturel » et un comportement qui soit une atteinte inacceptable à la dignité des femmes? Quels critères prendre en compte, et dans quelle mesure ces critères sont-ils légitimement influencés par la culture du lieu? Autrement dit, le relativisme culturel es-il recevable en la matière? Est-ce que le fait de vivre dans une société qui cache la femme justifie l’insulte aux femmes qui osent se montrer? Justifie l’excision, qui est finalement une forme extrême et barbare d’insulte? A contrario dans une société qui utilise la femme la plus belle et dénudée possible comme une verroterie pour attirer le chaland, faut-il prendre en compte le fait que son intense usage commercial la rabaisse inévitablement au rang d’objet aux yeux de ceux qui sont, par choix, paresse ou inculture, prisonniers des souffres du marketing? La misère sexuelle inhérente aux milieux (migrants, réfugiés, jeunes intégristes…) peu compatibles avec une vie conjugale est-elle une « excuse » recevable?

Et même si on trouve réponse à ces questions en général, que faire quand ces sociétés, ces cultures se mélangent en un même lieu? Comment alors définir des règles de vie commune acceptables par tous? On pourra sans trouver quelques éléments de réponse sur le site de la Thérapie Sociale, initiée au début des années 90 par Charles Rojzman – que j’ai eu le plaisir d’inviter à animer une conférence sur ce sujet voici quelques années et dont les méthodes m’ont parues très pertinentes.

A la racine du problème se trouve très certainement un héritage culturel, sinon millénaire du moins centenaire: l’arrogance masculine envers la femme. L’auteure américaine Rebecca Solnit publiait avant-hier un billet intitulé « Men expain things to me » sur ce blog. Humoristique autant que pertinent, elle y raconte ses rencontres avec des hommes qui la prennent de haut et racontent n’importe quoi avec la plus grande assurance, sur des sujets qu’elle connait bien mieux qu’eux. Elle y explique sa difficulté à ne pas succomber au doute et au silence, alors même qu’elle est une personnalité reconnue, quelqu’un qui a toute la légitimité et le savoir pour tenir tête à cette arrogance qui est souvent l’apanage de mâles aussi cons que riches et puissants. La contre-partie de l’héritage culturel centré sur la supériorité masculine est l’héritage de la soumission du côté féminin. Pour Solnit, les femmes engagées dans la plupart des combats se battent sur deux fronts: d’une part l’action sociale ou politique en tant que telle, et d’autre part pour l’accès à la crédibilité et à l’expression au sein même du groupe.

Où tout ceci nous mène t’il en général, et mène t’il les femmes en particulier? J’ai nettement l’impression que sur le fond, rien n’avance depuis les années 70. Bien sûr les lois ont progressé, mais le légalisme tue le droit et je doute que l’Etat policier soit une réponse pertinente à cette problématique – ni d’ailleurs à toute problématique autre que le contrôle social au seul bénéfice des élites. Le marketing utilisant le corps (rarement l’esprit) de la femme est passé de la simple et bête réclame à une manipulation nettement plus pernicieuse, tout comme celui visant les enfants. La bien-pensance mâtinée de religion (toujours machiste) et de corporatisme identitaire est de retour; d’énormes scandales passent inaperçus (tel la vaccination contre le HPV) aux yeux de médias plus attachés à leurs revenus publicitaires qu’à la recherche de vérité; les Etats distillent constamment la peur au nom de notre « sécurité » pour mieux nous contrôler, l’Ordre et l’Argent étant devenu partout les Dieux suprêmes qui regardant de haut les utopies déchues que sont la Justice et la Démocratie. Ce n’est pas pour rien si les deux premiers sont du genre masculin, et les deux derniers du genre féminin.

Mais combien de femmes participent activement à leur propre déchéance, c’est-à-dire à la soumission volontaire au modèle de domination masculin? Celles qui font « comme les hommes » sont le plus souvent pires encore que les hommes qu’elles imitent. Combien se rendent malades et passent des fortunes pour « rajeunir » et se soumettre aux canons que leurs imposent les vedettes masculines du monde actuel. Et ce sont bien sûr ces femmes-là qui passent en boucle dans les médias.

Il ne faut pas confondre « présence féminine » et « féminité ». Ce monde ne manque pas de présence féminine, mais de féminité. Le fameux Yin de la culture chinoise qui équilibre le Yang masculin. Il ne s’agit pas, à mon sens, de « défendre les femmes » mais de donner toute sa place au principe féminin de compassion et de bienveillance, seul capable de s’opposer à la prédation d’une société trop masculine dont l’insulte permanente faite aux femmes n’est finalement que le symptôme. Voilà sans doute un vaste chantier pour l’éducation populaire.

 

6 thoughts on “Société, femmes et féminité

  1. Ping: FEMININ | Pearltrees

  2. @RCampergue

    C’est beau, c’est juste, ça laisse sans voix.
    On dit que chacun de nous, quel que soit notre sexe, a une part de féminin et une part de masculin en lui. Pour toucher aussi juste avec ce billet, Vincent, tu as du amener à la barre les deux parties sans aucune inhibition. Se mettre avec autant d’honnêteté à la place tant des siffleurs que des sifflées, chapeau !
    Effectivement, on est en droit de se demander si les choses ont changées depuis les années 1970 lorsque l’on entend cet homme politique canadien déclarer que si les femmes ne voulaient pas se faire traiter de salopes, elles n’avaient qu’à pas s’habiller comme telles… ce qui a déclenché les joyeuses « marches des salopes » en signe de protestation. Bravo aussi pour avoir compris comment une femme, même à l’intérieur d’une cause, avait à se battre sur deux fronts. Pour défendre ce qu’elle croit juste assurément, mais également contre les hommes de son propre camp qui se posent en pygmalions ou en coachs, parce qu’elle a sûrement besoin d’être encadrée la pauvre petite… même si la cause défendue en commun est la dénonciation du paternalisme des politiques de santé publique envers les femmes. Nous nageons parfois en plein surréalisme…
    Merci encore pour ce magnifique billet Vincent, à lire et relire, juste par gourmandise.
    Rachel
    http://www.expertisecitoyenne.com

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  3. Vincent Verschoore

    Ouah merci Rachel pour ce retour si positif! En fait je pose plein de questions dans ce billet mais sans avoir de réponses… A cet appel à la féminité, qui n’est évidemment pas exclusive au sexe féminin mais quand même symbolisé par lui, de nombreuses femmes me répondront que pour survivre et avancer dans ce monde masculin elles n’ont d’autre choix que de devenir elle-même compétitives et combatives. Argument a priori assez imparable. Mais faut-il alors perdre tout espoir?

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