L’Etat Profond et autres cancers

L’Etat Profond et sa succursale de services secrets, de manipulation et de corruption sont un thème récurrent sur ce blog. Thème dont les relents un peu occultes voire paranoïaques tendent à faire labelliser ses analystes – et a fortiori ses détracteurs – de conspirationnistes, terme fourre-tout quotidiennement utilisé par les médias « sérieux » qui évitent ainsi de devoir discuter de sujets susceptibles de trop remettre en cause leur conception bien cadrée du monde.

Mais il existe des exceptions, et ce mercredi matin sur France Culture le programme CulturesMonde  (1) proposait une émission intitulée « Le « deep state » américain, fantasme d’une administration parallèle« , avec pour invités le professeur de civilisation américaine Pierre Guerlain, le professeur auteur du livre « Le renseignement américain : entre secret et transparence, 1974-2013 » Gildas Le Voguer, et le journaliste politologue spécialiste de la Turquie Ali Kazancigil. Emission fort intéressante sur le fond, et parfois assez comique sur la forme au sens où l’animateur, Florian Delorme, fit dès le début très attention à associer le conspirationnisme aux auteurs de recherches sur l’Etat Profond, à commencer par le plus connu d’entre eux, Peter Dale Scott (2), ancien diplomate, docteur en sciences politiques, enseignant et auteur du concept d’Etat Profond américain – qui n’est « pas une institution formelle, ni une équipe secrète, mais plutôt un cercle de contacts de haut niveau, souvent personnels, où le pouvoir politique est susceptible d’être dirigé par des gens très riches […]. J’appelle ces gens, dont la plupart se connaît un minimum sans nécessairement avoir les mêmes intérêts, le « supramonde  ». Le résultat de leur influence, à travers le milieu de l’État profond, est ce que j’appelle la « politique profonde  », [caractérisée par] des événements non expliqués, tels que l’assassinat du Président Kennedy et le Watergate. »« .  

Cette approche un peu schizophrène traverse l’émission, qui d’une part reconnait la réalité d’Etats Profonds et de services secrets agissant selon un agenda occulte, toutes choses que les « conspirationnistes » dénoncent depuis 15 ans et contre lesquelles le Président Eisenhower lui-même mettait son pays en garde dès 1961 et son fameux discours de départ, mais qui d’autre part s’empêche absolument d’entretenir toute idée de « conspiration » par peur, j’imagine, de labellisation « conspi ». Mais si l’Etat Profond et la puissance occulte des services secrets ne relèvent pas de la conspiration, je me demande ce qui peut encore bien en relever. Peu importe, revenons-en au sujet.

Pour ceux et celles qui suivent les débats sur le 11 septembre 2001 (3) depuis le début, il est relativement clair que cet attentat, et la mise en oeuvre de la machine de guerre américaine au Moyen-Orient qui s’ensuivit, portent la marque de l’Etat Profond: une utilisation illégitime des services secrets afin de forcer le monde dans une direction servant les intérêts des membres de cet Etat Profond: pétrole, armes, drogues et récupération du contrôle de toute cette région face à une Russie amoindrie et une Chine pas encore capable de se projeter loin de ses frontières.  Depuis 2001, le budget annuel des services secrets américains à plus que doublé, aujourd’hui de l’ordre de 70 milliards de dollars. A quoi il faut ajouter l’argent sale en provenance du trafic de drogue (c’est à cela que sert la prohibition, j’y reviendrai un jour), des trafics d’armes, des détournements (les milliards disparus du Pentagone…) et rackets divers et variés. Les révélations de Snowden sur l’espionnage massif de la NSA, ainsi que les récentes révélations sur les programmes occultes de hacking de la CIA (4), montrent à quel point ces services fonctionnement hors contrôle démocratique, au profit d’intérêts qui ne sont pas nommés.

Les signes du passage de ces services du côté sombre de la farce, pour paraphraser ce qui reste pour moi la meilleure métaphore de la réalité politique qu’est Star Wars, sont légions. Par exemple le cas William Binney, une légende de la NSA, un vétéran ayant passé 36 ans au sein de l’agence, analyste et casseur de code ayant réussi à pénétrer le système de contrôle-commande soviétique, et créateur du programme de surveillance numérique massive. William Binney a quitté la NSA peu après le 11 septembre 2001 pour protester contre la réorientation de ce programme à l’encontre des Américains, en plus du reste du monde. Binney n’est pas un « gentil », mais c’est un patriote. Binney a récemment affirmé, dans le cadre des accusations de Trump d’avoir été mis sur écoute par Obama, que cette accusation était fondée.

En 2013, le directeur de la NSA James Clapper, interrogé par le Congrès sur l’étendue de l’espionnage de la NSA et en particulier sur l’espionnage sur les Américains, a froidement menti en affirmant que la NSA n’espionnait pas les Américains (5). Affirmation que l’on sait aujourd’hui être parfaitement fausse. Néanmoins, Clapper a été couvert par Obama et n’a quitté ses fonctions que le 20 janvier 2017.

En mars 2015, le journaliste d’investigation Trevor Aaronson faisait une conférence TED intitulée « Comment le FBI crée des terroristes américains » (6). Il y explique la création par le FBI de faux attentats, nommés stings ou « piqûres » sur le territoire américain, en manipulant des gens psychologiquement fragiles pour les mener vers la réalisation d’un attentat, et les arrêter juste à temps pour leur plus grande gloire et le maintien d’un climat de peur dans la population. C’est sans doute aussi ce qui s’est passé en France avec l’affaire Merah (7).

Aujourd’hui, de l’avis des invités de l’émission de France Culture, il y a un combat entre la nouvelle administration Trump et les services secrets (8), au point où ces derniers ne transmettraient plus d’informations complètes à l’Administration et feraient en fait leur possible pour lui mettre des bâtons dans les roues. Le cas de Michael Flynn, nommé par Trump chef de la sécurité nationale et critique de la CIA, est emblématique: sa conversation avec les Russes était sur écoute, et elle fut « fuitée » par les services secrets afin de le faire tomber. Mais pour qui, alors, roulent les services secrets si ce n’est pour l’Administration au pouvoir? That is the question, et c’est là où l’on retrouve l’Etat Profond, qui a de nombreux pions au sein de ces agences plus ou moins occultes qui agissent au nom d’intérêts n’ayant rien à voir, hors coïncidences, avec l’intérêt général du peuple américain.

L’émission de France Culture se termine par un avertissement de la part d’un des participants sur les dérives possibles aux USA, et notamment le danger de donner trop de pouvoir aux servies secrets. C’est vrai, malheureusement c’est un peu tard. Le pouvoir des services secrets, dont l’acronyme SS est « intéressant », est aujourd’hui si vaste, si profond, doté de tellement de moyens et détenant tellement d’informations (compromettantes pour certain) que l’on ne voit pas ce qui peut encore arrêter la pieuvre.

Les SS sont les yeux, les oreilles et le bras armé de l’Etat Profond, américain mais pas seulement (9). Le problème se pose partout où existent des services secrets, par définition hors contrôle démocratique et capables de faire chanter, par le vol d’informations compromettantes ou la menace, des personnes de haut niveau, se garantissant de ce fait leur impunité et liberté d’action. Voir par exemple l’affaire Clearstream et l’implication du directeur des RG de l’époque Yves Bertrand (10). La priorité de tout réel gouvernement populaire devrait être sinon leur éradication complète, du moins un système réglementaire et budgétaire les consignant  aux strictes missions de renseignement et de contre-espionnage au service de l’intérêt général.

 

Notes:

(1) https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/transformer-letat-34-le-deep-state-americain-fantasme-dune-administration

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Dale_Scott

(3) https://rhubarbe.net/?s=11+septembre+2001

(4) https://rhubarbe.net/2017/03/07/vault7-wikileaks-devoile-la-machine-de-cyberguerre-occulte-de-la-cia/

(5) https://www.washingtonpost.com/news/the-switch/wp/2014/01/27/darrell-issa-james-clapper-lied-to-congress-about-nsa-and-should-be-fired/?utm_term=.f9043fe00bc0

(6) http://www.ted.com/talks/trevor_aaronson_how_this_fbi_strategy_is_actually_creating_us_based_terrorists

(7) https://rhubarbe.net/2012/03/22/raid-sur-merah-superproduction-sarkollywoodienne/ et https://rhubarbe.net/2012/03/20/toulouse-montauban-a-qui-profite-le-crime/

(8) https://rhubarbe.net/2017/01/13/guerre-ouverte-entre-donald-trump-et-letat-profond-us/

(9) https://rhubarbe.net/2015/05/18/services-secrets-letat-cest-nous/

(10) https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Bertrand

4 thoughts on “L’Etat Profond et autres cancers

  1. hypathia09

    Allez petit a petit, on arrive à savoir ce qui se passe réellement et les chiens de garde, ont beau lancé les mots « conspi », « complotisme », pro-truc ou pro-machin, on entends de plus en plus ce mot « deep state » mais ce sont aux Usa que la parole est plus libre, qui finit par dévoiler les « faits masqués ». La France est plus verrouillée que les Usa, ou même Uk et Allemagne. T. M dit bien qu’on peux discuter du 9/11 sans être insulté ailleurs qu’en France, en Russie c’est encore plus facile. Ici le réseau néoconservateur autour du Cercle de l’Oratoire, fait tout pour verrouiller le débât. Sinon voilà tôt ou tard les « faits » ou vérités sortent malgré les baillons mis en place. La crise actuelle aux Usa permet de jeter dans le grand publique quelques vérités bien gênantes, mais utiles, les citoyens n’ont ils pas le droit de savoir qui les dirige ? Ou qui les mène droit dans le mur ?. Mais quelque part nos « élites » savent bien que « nous savons », pardon pour la formule. Mais rien que d’entendre cette émission va faire dresser les cheveux d’un certain idiot utile ami de Caroline Fourest, Rudy Reichstadt qui du haut de sa « tour de surveillance » prends soin de peser sur le débat et décider ce qui est vrai ou pas. En tout cas le débat est là même si ils sont obligé de reconnaitre que l’oligarchie, le complexe militaro-industriel, les hommes de l’ombre, pèsent sur nos vies que les élus mêmes si ceux ci sont au service du Deep State. Finalement que Trump soit élu a permis de dévoiler bien des choses, qui rejaillit sur nos idées en France. Ils reconnaissent implicitement que l’état profond est bien réel et que c’est lui qui conduit les affaires plus que les députés ou élus. Trump a permis de libérer la parole même si il faut pas se réjouir au niveau social, de ce qui se passe là-bas ou les militaires ont le pouvoir et non les élus ou députés du Congrès. Chez nous c’est itou, même si nos chiens de garde éludent en lançant leurs « conspi » ou complotiste » les peuples finissent toujours par savoir ne serait-ce qu’avec l’aide d’auteurs, journaux, sites indépendants, que ces « hommes de l’ombre » existent et que le pouvoir est confisqué depuis des lustres. Merci à vous d’avoir fait connaitre cette émission ..

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