Le Mâle en Point.

Après cette omniprésence électorale et un deuxième tour à venir entre une femme « dure » et un homme « gentil », un petit billet sur quelque chose de très différent et en même temps très lié et tout aussi politique: la relation hommes-femmes. « Aux abris » me direz-vous avec raison, ce d’autant que je pars cette fois d’un point de vue très polémique, celui de l’écrivaine américaine Suzanne Venker (1), auteure de plusieurs livres, interviews et articles sur ce sujet, et notamment d’un article ayant fait polémique en 2012 intitulé The war on men (La guerre contre les hommes) (2).

Le point de départ de l’article de Venker est une étude du Pew Research Center montrant que, pour les femmes américaines de 18 à 34 ans, le désir d’entrer en mariage était devenu en 2012 encore plus important qu’il ne l’était en 1997, passant de 28% à 37%. Alors que pour les hommes la tendance est inverse, ce désir passant de 35% à 29%. Autrement dit, de plus en plus de femmes américaines (même si cela ne concerne en fait qu’un gros tiers) estiment qu’il est très important pour elles de faire un mariage heureux, avec une tendance inverse pour les hommes. Ceci dans un contexte où la majorité des actifs aux US sont des femmes, tout comme elles détiennent la majorité des diplômes d’éducation supérieure. D’où une modification de ce que Venker appelle « la dance entre les hommes et les femmes ».

Pour Venker il existe désormais une « subculture » d’hommes américains ayant décidé de renoncer au mariage, pour la simple raison que « les femmes ne sont plus des femmes ». Et de fait, depuis la révolution sexuelle les femmes ont énormément changé, mais les hommes beaucoup moins. Ils se sont faits jeter de leur piédestal de supériorité masculine et sont entrés en concurrence frontale avec leur collègues féminins qui, elles, visent à atteindre ce à quoi elles estiment – avec raison – avoir droit, mais les hommes n’ont nul part d’autre où aller. Cette dynamique issue du mouvement féministe (je paraphrase toujours Venker), résumée au cliché des « femmes bonnes / hommes mauvais » où la Femme fait les Unes et l’Homme relégué à la cause universelle de tous les maux – y compris et surtout responsables des malheurs des femmes – ne menace pas vraiment les hommes, elle les emmerde. Les hommes veulent aimer les femmes, pas être en concurrence avec elles. Ils profitent par ailleurs largement des gains du féminisme: les relations sans prise de responsabilité vu que les femmes s’assument, et bien sur la sexualité facile. Et c’est là où, pour Venker, les femmes croient avoir gagné (leur autonomie, leur liberté, leur auto-suffisance) mais où en réalité elles ont perdu: le fait d’avoir ringardisé, en l’imitant, la nature masculine les oblige à toujours courir derrière la vie équilibrée qu’elles recherchent. Et ces femmes, pour arriver à cet équilibre, ont besoin que les hommes prennent en charge ce que Venker appelle le « slack », c’est-à-dire la différence, en termes de présence professionnelle notamment, entre ce qui doit être fait au boulot et le temps que les femmes accepteraient d’y consacrer dans l’idéal. En gros, si la femme désire rentrer chez elle dès 16h pour faire autre chose, elle a besoin que l’homme reste au boulot jusqu’à 18h. Mais les hommes, moins motivés à maximiser leur vie professionnelle du fait qu’il ne leur est plus demandé d’assurer seuls la sécurité matérielle de qui que ce soit hors eux-mêmes, n’ont guère d’intérêt à coopérer.

Ce point de vue très matérialiste va de pair avec une autre thèse de Venker, qu’elle décrit dans son dernier livre, « la femme alpha » (3). La notion de mâle alpha, dérivée du chef de meute dans le monde animal, a donc son pendant féminin dans la société moderne: éduquée pour atteindre les mêmes statuts et objectifs que les hommes, la femme alpha décide, gère, organise, délègue. Elle le fait au boulot évidemment, mais elle le fait aussi chez elle et dans son couple. Certes ce type de femme existe depuis toujours et fait même partie de nombreux mythes fondateurs, des amazones à Louise Michel, ou Angela Merkel voir Marine Le Pen aujourd’hui, mais la femme alpha est passée de l’exception à la norme idéalisée.

Pour Venker toujours, cette transformation de la femme, de l’épouse en dirigeante, fonctionne très bien pour elle d’un point de vue professionnel, mais se révèle être une catastrophe d’un point de vue de la relation amoureuse. Une relation homme-femme requiert, en général, une complémentarité entre une énergie masculine et une énergie féminine. La femme alpha mettant en avant son énergie masculine, qu’elle recherche par ailleurs chez l’homme, on se retrouve dans la confrontation de deux énergies masculines et cela se passe rarement bien. L’homme cherche à satisfaire sa femme, mais il abandonne dès lors qu’il se rend compte que c’est impossible – la femme alpha, performatrice, perfectionniste, optimisatrice, n’est par essence jamais « satisfaisable ». D’où le désengagement de l’homme par rapport au mariage, n’ayant alors aucun désir de se lier avec une femme-patron et de vivre dans la frustration permanente du fait qu’un important symbole de la masculinité reste, malgré tout, la capacité de l’homme à rendre sa femme heureuse. Et non pas, comme chez certains, à la soumettre, ce qui est plutôt un symbole d’impuissance.

L’homme est simple (je retranscris toujours Venker) au sens où il a moins de besoins que la femme: l’homme veut avant tout le respect, l’accompagnement (compagnonship), et la relation physique. Si sa femme lui accorde ces éléments fondamentaux c’est à dire, en termes concrets, si elle l’aime, il fera tout ce qu’il peut pour elle en retour et elle pourra trouver son équilibre. Mais il lui faut savoir abandonner son rôle de femme alpha au sein de la relation, et c’est ce que prétend lui enseigner ce dernier bouquin de Venker, issu de sa propre expérience de femme alpha.

Alors ce texte a bien entendu engendré une assez vaste polémique et de nombreuses critiques – notamment depuis le camp féministe qui voit en Venker une chantre d’un conservatisme machiste. Mais aussi un large support de la part de gens qui rejettent la notion d’équivalence des sexes, tout en reconnaissant bien sur la notion d’égalité de valeur et de droit des sexes – et Venker insiste fortement sure cette importante nuance. L’article traite spécifiquement de la situation américaine, et le transposer à la France requiert certaines précautions. La tendance des mariages n’est pas la même, voire inverse si on prend en compte le PACS et les remariages (4). Le modèle de la femme alpha y est sans doute moins idéalisé. Dans l’ensemble il n’y pas encore plus de femmes que d’hommes au travail, par contre il y a nettement plus de femmes employées dans le secteur tertiaire que d’hommes, et elles réussissent mieux dans le système éducationnel en général (5).

Ce qui par contre ressort en Europe, plus qu’ailleurs, est l’effet miroir de la féminisation de l’homme. Ce fut clairement dit par exemple par une journaliste danoise, Iben Thranholm lors d’une interview pour le journal In The Now de RT suite à la vague d’agression sexuelles à Cologne début janvier 2016. Elle fustige l’incapacité de l’homme moderne européen, devenu doux et gentil, de protéger efficacement sa femme des agresseurs venus de cultures où la « féminisation » de l’homme est considérée comme de la faiblesse, et la femme non protégée un objet à prendre.

Cette relative mise en avant d’une certaine féminité dans le comportement de l’homme moderne est le fruit de décennies de mise en cause, souvent à juste titre, d’un point de vue purement masculin ayant tendance à vouloir tout résoudre par la force. Mais à tel point que pour une certaine mouvance féministe l’homme blanc est par définition la source de tous les maux. Ce à quoi il existe des réactions, comme on l’a vu dans le cas de l’élection de Trump. Nous sommes clairement dans une ambiguïté où la brutalité fait tâche et attire en même temps. Certains tels Sarkozy ou Valls tentent de surfer sur une image d’hommes durs face à des Hollande ou Macron tout dans la rondeur et la relative douceur – dans les paroles et la posture publique du moins. Mais l’Histoire montre que l’homme efféminé est toujours récupéré tel un épouvantail par les mouvances nationalistes basées sur le mythe d’une grandeur passée et à faire revenir par le biais, le plus souvent, de héros à la masculinité sans défauts: les Nazis hier, la Russie, la Turquie, les pays arabes ou l’Inde de Narendra Modi aujourd’hui fustigent (le mot est faible) l’homosexualité mâle, et l’homme efféminé en général, car symboles de décadence et de faiblesse.

A titre personnel je pense que l’analyse de Venker est un peu réductrice et ne concerne qu’une petite minorité de personnes, au sens où le refus par l’homme de l’attachement sous une forme institutionnalisée peut avoir de multiples raisons. Outre l’incompatibilité avec une femme alpha, que je peux très bien comprendre, existe aussi le simple rejet de principe de l’institution, l’opportunisme pur et dur, le manque de confiance (l’homme inexpérimenté qui se compare sexuellement aux étalons des films pornos peut tout simplement refuser de prendre le risque de se ridiculiser avec une vraie femme), etc… De même, la recherche du mariage par des femmes shootées à l’indépendance et à l’autosuffisance est peut-être aussi un rappel d’une époque pas si lointaine où la femme, moins indépendante certes, n’en était pas nécessairement moins libre ni moins heureuse, et sans doute moins fatiguée. Mais là je suis très en dehors de mes compétences.

Je pense que les rôles respectifs des hommes et des femmes, et désormais des « troisième sexe » voir quatrième ou cinquième, resteront un sujet de prédilection des écrivains, sociologues, religieux et politiciens aussi longtemps que l’Humain existera…

 

Notes

 

(1) http://www.foxnews.com/person/v/suzanne-venker.html

(2) http://www.foxnews.com/opinion/2012/11/24/war-on-men.html

(3) http://www.foxnews.com/opinion/2017/02/08/society-is-creating-new-crop-alpha-women-who-are-unable-to-love.html

(4) http://www.aufeminin.com/news-societe/saint-valentin-les-francais-ne-veulent-ils-plus-se-marier-s1242639.html

(5) http://www.femmes.gouv.fr/wp-content/uploads/2014/03/Egalite_Femmes_Hommes_2014.pdf

 

2 thoughts on “Le Mâle en Point.

  1. Vincent Verschoore

    Merci, et oui je vois que vos billets poétiques sont en plein dans le cœur du sujet! Autant il me semble évident que les sociétés machistes disparaissent du radar civilisationnel à mesure qu’elles font disparaître les femmes de l’espace public, autant je pense qu’une société misandre s’écroulerait tout aussi vite dans un grand tourbillon hystérique et nihiliste.

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