Présidentielles 2017: De l’Euro à l’Euro-Franc?

Un élément majeur du débat d’entre deux tours de cette élection, au-delà de l’hystérie sur la question de l’abstention, est la question de la souveraineté monétaire de la France. Sans le dire vraiment les deux candidats en lice, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, sont d’accord sur un constat fondamental, sur lequel en fait à peu près tout le monde est d’accord: dans sa forme actuelle, l’Euro est une monnaie dépourvue d’Etat. Elle existe par décision consensuelle des Etats qui participent de la monnaie unique (dix-neuf pays participent à l’eurozone, sur vingt-huit participants à l’UE, vingt-sept si on décompte le RU) selon l’hypothèse que la monnaie unique mènerait naturellement à l’intégration politique et économique nécessaire à sa survie à long terme.

Comme l’écrivait Dominique Plihon dans « la monnaie et ses mécanismes » en 2013:  Les pays de l’Union monétaire européenne ont institué un pouvoir monétaire unifié, concentré entre les mains de banques centrales indépendantes, sans se doter d’un pouvoir politique de même échelle territoriale. Ce déséquilibre institutionnel est intenable à terme, car l’Union n’est pas véritablement dotée des atouts démocratiques nécessaires pour qu’on la reconnaisse souveraine, ne serait-ce que dans le domaine monétaire.

Plus de quinze ans après son introduction, le moins que l’on puisse dire est que non seulement cette intégration ne s’est pas faite, mais qu’en plus la dynamique actuelle au sein de l’UE y est de moins en moins propice. Face à ce constat partagé s’affrontent en ce moment deux visions contradictoires. D’une part la vision européiste d’Emmanuel Macron prônant la reprise, à marche forcée ni nécessaire, de l’intégration européenne afin de consolider la monnaie unique au sein de ce qui pourrait ressembler à un « Etat » commun. De l’autre la vision nationaliste de Marine Le Pen et un retour à une souveraineté monétaire nationale rendant aux pays membres (a fortiori la France) une capacité d’intervention monétaire actuellement déléguée à la BCE.

Evidemment le débat politique en cours entre ces deux candidats dépasse le cadre de la simple monnaie, qui n’est qu’un enjeu parmi d’autres, mais c’est un enjeu qui détermine en fait une grande partie des politiques économiques et sociales qui seront mises en place par le prochain gouvernement. Dans le cas d’un règne Macron, les choses sont prévisibles et clairement annoncées, même si la réalité des mises en oeuvre politiques diffère toujours des annonces: renforcer la compétitivité de la France sur le marché européen et mondial via la formation et la libéralisation, et renforcer l’UE quitte à la scinder entre un « noyau dur » de quelques pays moteurs disposés à avancer rapidement, et un second cercle plus attentiste. Scission qui, à terme, reposerait néanmoins la question de l’Euro au sens où pourraient se développer de telles différences entre le premier et le second cercle qu’une monnaie commune et unique n’aurait plus de sens. Ce qui semble clair par contre est que l’intégration à marche forcée des dix-neufs pays de l’eurozone (sans même parler des vingt-sept pays de l’UE) est pure illusion: on voit mal la Grèce, le Portugal, les Etats Baltes faire jeu égal avec l’Allemagne ou la France. Si cela avait lieu il s’agirait alors plutôt d’absorption que d’intégration, les petits pays abandonnant définitivement tout idée de gouvernance nationale. Le cas Whirlpool est évidemment exemplaire au sens où il démontre la tendance qu’a chaque pays, même au sein de l’eurozone dont la Pologne fait partie, de vouloir optimiser son attractivité en jouant sur les facteurs sociaux et fiscaux à défaut de pouvoir le faire via la monnaie (1).

L’option Le Pen mâtinée de Dupont-Aignan est plus complexe à cerner vu qu’elle change tout le temps, mais la position actuelle à quelques jours du scrutin final semble être une solution duale, avec d’un côté la monnaie européenne commune, mais pas unique, servant aux échanges extra-nationaux, et de l’autre un Franc ou Euro-Franc national servant l’économie à l’intérieur du territoire. A titre personnel ayant fait la promotion des monnaies locales sur ce blog depuis plusieurs années (2), il est évident que l’idée d’une monnaie nationale complémentaire à une monnaie européenne rejoint l’idée aujourd’hui bien connue des monnaies locales complémentaires (MLC) à la monnaie officielle. Les arguments sont, à la base, les mêmes: maximiser par le biais d’une monnaie captive (associée à un territoire bien définit) les échanges économiques au sein de ce même territoire. Si votre monnaie ne fonctionne que localement, vous allez être contraint d’acheter en local plutôt que des importations, protégeant ainsi ce marché local par le biais de ce qu’il faut bien appeler un protectionnisme monétaire. Mais peut-on comparer une monnaie locale complémentaire telle l’Eusko ou la Bou’sol (parmi de nombreuses autres en France et ailleurs) à un retour à une monnaie nationale « locale » par rapport à l’Euro?

Pas vraiment, car une condition essentielle pour qu’une monnaie locale apporte quelques chose à l’économie locale est la non spéculation. On ne peut pas faire de l’argent avec une MLC en la « ‘plaçant » dans quelque investissement spéculatif, elle a pour vocation unique de tourner. Souvent, cette vocation est renforcée par la caractéristique de « fonte » de la MLC: elle perd de sa valeur si elle reste trop longtemps dans une poche ou sur un compte. Le principe de la MLC est que l’économie locale sera renforcée par une petite masse monétaire qui tourne vite et ne se thésaurise pas, par opposition à la monnaie classique qui tourne très peu, s’entasse dans des comptes ou sous des matelas où elle ne participe pas à la dynamique économique, et pire encore alimente la spéculation financière au détriment de l’économie réelle.

Le nouveau Franc, avec ou sans sortie de la zone euro, ne serait sans doute pas une monnaie immunisée de la spéculation: son placement générerait de l’intérêt et sa masse serait sans doute équivalent à la masse de l’Euro actuellement en vigueur en France, donc le seul intérêt de la chose serait de reprendre une forme de contrôle monétaire permettant de gérer l’interface entre économie nationale et économie extra-nationale: la dévaluation d’un nouveau Franc face à l’Euro rendrait les importations plus chères et en même temps rendrait les exportations françaises plus compétitives. Ce protectionnisme monétaire pourrait avoir, à terme, un effet positif sur l’économie française au sens où il motiverait une reprise industrielle servant le marché national, mais l’effet immédiat serait plutôt pénible. Ce qui explique sans doute le flou actuel sur la position du duo MLP/NDA qui doit gérer d’un côté la promesse souverainiste et de l’autre la réalité sonnante et trébuchante des effets immédiats de cette même promesse.

Cela dit, n’oublions pas que l’avenir de l’Euro dans sa forme actuelle, sans association avec un réel Etat démocratique lui impulsant une politique aujourd’hui abandonnée aux technocrates de la BCE, est tout aussi périlleux. La BCE est passée de sa mission originelle de stabilité des prix dans l’eurozone à une banque de prêt aux Etats, sans aucune validation démocratique. On peut discuter des aspects techniques de cette transformation faite dans le sillage de la crise financière de 2008 et voulus par Matteo Renzi, mais le citoyen n’a aucun moyen de s’y opposer. De cela découle le fait que les alternatives à la situation actuelle doivent être considérées, et c’est ce que fit par exemple Bruno Moschetto, Professeur de Sciences Economique à l’Université Paris I et HEC, dans cet article paru dans le journal La Tribune en 2015 (3). Il y examine les possibilités réalistes qu’il nomme bi-monétaire et mono-monétaire.

Avec un système bi-monétaire, coexisteraient deux monnaies, l’une – internationale – réservée aux transactions externes. Il s’agirait de la monnaie commune à tous les pays membres de la zone. Cela devrait être l’euro. L’autre nationale , pour chacun des pays membres, réservée aux seules transactions internes. Il y aurait autant de monnaies nationales que de pays membres de la zone. Pour la France, cette unité monétaire serait le franc à une parité à déterminer.

Cette solution pose un certain nombre de problèmes, notamment la convertibilité et le mode de parité fixe ou variable. En cas de parité variable (le marché détermine la valeur d’échange entre, en l’occurrence, l’Euro et le nouveau Franc) on assisterait à une dévaluation du Franc à partir d’une parité originelle de 1 pour 1, et donc des achats massifs d’Euros à partir de comptes en Francs! Une parité fixe préviendrait ce problème, la hausse des taux de la monnaie nationale compensant alors sa relative baisse de valeur, mais ceci implique un contrôle des changes complexe à mettre en oeuvre.

Autre solution: le système mono-monétaire privilégié par Bruno Moschetto, qui part du principe que l’Euro actuel est déjà de fait réparti en monnaies nationales: chaque billet est libellé en fonction du pays émetteur (la lettre U pour la France, X pour l’Allemagne , Y pour la Grèce, etc..) et que chaque pièce de monnaie a une face nationale permettant d’en reconnaître l’origine.  Je cite l’auteur:

Autrement dit les émissions de billets pour l’ensemble des pays de la zone sont déjà segmentées en compartiments correspondant aux sous ensembles nationaux, aussi pour ce qui nous concerne rien n’interdirait de débaptiser notre unité monétaire – l’euro – en euro-franc. Et cela ne changerait en rien la nature et la valeur de notre unité monétaire.
Ainsi une banque commerciale française dont les déposants – résidents ou non – souhaiteraient convertir leurs avoirs en compte en billets, se verraient offrir des billets portant explicitement la mention « euro-franc » ajoutée au signe distinctif U, Autrement dit, un euro franc serait la stricte réplique d’un euro. (7)
Ces billets libellés en euro-francs cohabiteraient avec les autres euros nationaux et pourraient donner lieu à des dépréciations ou à des appréciations en fonction de leur cours sur les marchés des changes lesquelles tempéreraient le passage d’une euro monnaie à une autre et par là ne nécessiterait pas l’établissement d’un contrôle des changes.

La transformation de l’Euro en autant d’Euro-monnaies qu’il existe de pays dans l’eurozone, sans autres créations de monnaies nationales, combinerait les avantages d’une souveraineté monétaire retrouvée pour chaque pays, lui permettant d’ajuster la valeur de sa monnaie en fonction de ses réalités économiques, sans pour autant refondre l’ensemble du système monétaire européen. Je conseille la lecture de l’article de Moschetto pour une explication plus complète de ces mécanismes.

Il semble donc exister des solutions alternatives non catastrophiques à la continuation de la (non) politique actuelle de la zone euro. D’un côté plus d’Europe, probablement au sein d’un premier cercle restreint de pays décidés à donner un toit politique à l’Euro actuel. De l’autre des scénarios allant de la conversion vers un système mono-monétaire à la sortie pure et dure. Il est dommage que le débat politique menant à l’élection du 7 mai ne se penche pas un peu plus sérieusement sur ces questions, plutôt que de rester dans le bête manichéisme « pour » ou « contre » l’Euro et l’Europe.

Notes:

(1) https://rhubarbe.net/2017/04/28/macron-le-pen-et-le-national-liberalisme/

(2) https://rhubarbe.net/tag/monnaie-locale/

(3) http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/passer-de-la-monnaie-unique-a-la-monnaie-commune-462789.html

3 thoughts on “Présidentielles 2017: De l’Euro à l’Euro-Franc?

  1. Bea Taieb

    Je suis très perplexe!?
    Cela n’a aucun sens de raisonner politique monétaire à un niveau local. Nous sommes dans une économie mondiale quoi qu’on en dise. Nous vivons une nouvelle révolution « industrielle » numérique et nous voudrions que la France reste sur la touche?
    Une monnaie ne se limite pas à des transactions entre particuliers. Pour cela on peut trouver d’autres solutions notamment avec le blockchain mais la bitcoin est loin de couvrir toutes les.fonctionnalités.
    Et puis on voudrait aussi imposer notre débat national à nos voisins européens. Pas dit que qui que ce soit nous suive.

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    1. Vincent Verschoore

      Bonjour Béatrice, perso il me semble que la question de la monnaie au niveau local est importante malgré tout, du fait d’une part que la compétition globale n’est pas équilibrée et qu’il est logique de chercher à protéger certains marchés locaux, et d’autre part du fait spéculatif. Le jour où tous les travailleurs seront payés la même chose pour le même boulot et que les règles et normes seront pareilles pour tous, et que les gains spéculatifs seront tellement taxés que le jeu n’en vaudra plus la chandelle, alors là d’accord cela n’a peut être plus de sens. Mais ce jour n’arrivera… jamais.

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  2. Ping: Présidentielles 2017: Politiques étrangères du débat – Ze Rhubarbe Blog

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