Polices, espions, mafias et politiques.

Cet article fait suite à la lecture du livre Bienvenue place Beauvau (1) coécrit par Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé (les deux derniers du Canard Enchaîné). Ce livre, parut fin mars 2017, décrit le fonctionnement du billard à bandes multiples qui se joue entre les différents services de police, la gendarmerie, les services de renseignement, le ministère de l’Intérieur place Beauvau, Matignon et bien sûr l’Elyzée. C’est loin d’être uniquement une description de ce fonctionnement sous la présidence Hollande, la période Sarkozy y étant abondamment revisitée – période qui fit elle-même l’objet d’un livre des mêmes auteurs intitulé L’espion du Président : au cœur de la police politique de Sarkozy. 

Le livre cite nommément de nombreux élus, hauts fonctionnaires et dirigeants policiers, aucun n’ayant à ma connaissance déposé plainte contre les auteurs pour diffamation. On peut donc penser que les discussion transcrites sont relativement proches de la réalité et aborder l’ouvrage avec une certaine confiance. On y découvre un énorme panier de crabes aux frontières mouvantes, des réseaux d’influence visant à en protéger certains et à espionner d’autres, à des rivalités de clans et d’egos autant que politiques, à l’indissociabilité de pratiques mafieuses et policières, au blanchiment de pratiques illégales selon les besoins politiques du moment.

Pendant la campagne le camp Fillon a tenté d’utiliser le bouquin pour endiguer le Pénélopegate en accusant le pouvoir d’utiliser des officines ou cabinets noirs pour le descendre (2), ce qui n’est certainement pas faux au sens où « ces gens » savent beaucoup de choses sur beaucoup de monde et connaissent depuis longtemps le point faible du candidat Fillon. L’art étant de faire sortir l’info de la bonne manière au bon moment. Mais cette façon de procéder ne date pas de Hollande loin s’en faut, l’ancien maître de Fillon ayant en son temps créé un redoutable binôme avec le patron de la DGSI (3) Bernard Squarcini, dit « le Squale », vrai ripoux spécialiste des coups tordus, proche entre autres du « Parrain des parrains » Michel Tomi, et ayant entre autres participé à l’exfiltration du grand argentier de feu Kadhafi, Bachir Saleh, afin de protéger Sarko des soupçons de financement libyen de sa campagne de 2007.

L’élection de François Hollande mis un terme aux arrangements de l’ére Sarkozy, dont les deux passages place Beauvau lui avaient permis de bien connaître le fonctionnement des multiples entités policières, et de placer ses hommes. De nombreuses têtes furent remplacées, mais le billard à plusieurs bandes continua tout autant et le livre décrit de manière assez détaillée les luttes d’influences et coups tordus entre la place Beauvau longtemps tenue par Manuel Valls avant qu’il ne devienne Premier Ministre, l’Elyzée, le contrôle de la Préfecture de police de Paris, et la main-mise sur les divers services de renseignement. Est également décrite la course à l’échalote des service de douanes cherchant à maintenir leur monopole dans la lutte anti-drogue, les ayant menés à monter eux-même un important trafic dans lequel ils puisent de « belles prises » de temps à autre afin de montrer leur « compétence ». On l’a vu dans le cas de trafics de drogue mais tout récemment encore dans le cadre d’un vrai faux trafic d’armes et de café, monté par les douaniers, afin de nourrir leur caisse noire et se faire bien voir de l’opinion (4). Cette anecdote illustre l’oscillation entre le kafkaïen et l’ubuesque dans les procédures de police et de renseignement de la France, et fort bien décrite dans le bouquin.

Je ne compte pas résumer ici le bouquin, qui devrait à mon avis faire partie des lectures obligatoires des lycéens français, mais plutôt en voir les conséquences. L’univers police a connu des changements importants au cours de l’ère Hollande/Valls: la gendarmerie, que Sarkozy voulait faire disparaître sous la bannière policière et reléguer au statut de garde-champêtre de luxe, a complètement retourné la situation et est aujourd’hui plus forte que jamais. Elle s’est imposée dans la lutte anti-terroriste et dans le renseignement. La DGSI, reine sous Sarkozy, est aujourd’hui concurrencée sur son propre terrain par la DGSE (sécurité extérieure) du fait notamment de la lutte contre le terrorisme. Les quatre lois renseignements imposées sous Hollande au fil des attentats, et l’état d’urgence qui n’en fini pas, ont lâché la bride aux espions et policiers français. L’appareil policier et politique est aujourd’hui doté d’un arsenal technique et juridique de surveillance de masse dont pouvait seulement rêver le trio d’enfer Sarko-Squarcini-Pèchenard de l’époque.

Il ressort de ce livre que les intérêts des institutions de police et de renseignement – et elles sont nombreuses et constamment en concurrence, d’où une relative inefficacité –  reflètent les intérêts politiques des maîtres des trois principaux pôles de l’exécutif: place Beauvau, Matignon et l’Elyzée. Les ambitions des uns et des autres, les réseaux qu’ils construisent au sein du panier de crabes définissent les dynamiques de pouvoir et de contre-pouvoir entre ces trois lieux. Disposer d’hommes et de femmes sûres et fidèles au sein des maisons poulaga, pandores et espions permet de garder un coup d’avance, de surveiller voir de piéger ses ennemis politiques et le meilleur moyen d’y arriver est évidemment de passer par la case Ministre de l’Intérieur. Sarkozy l’avait parfaitement compris, tout comme Valls qui aurait sans doute bien mieux réussi à la dernière présidentielle s’il était sagement resté place Beauvau plutôt que d’accepter Matignon.

Aujourd’hui, au commencement de l’ère Macron, on ne connait toujours pas le nouveau Ministre de l’Intérieur. Et ce poste est crucial, tant du point de vue de la gestion policière en général que de la dynamique politicienne: un ambitieux et Macron se retrouvera dans la cas de figure de Hollande face à Valls, un mou et ce sera (encore plus) la bérézina dans lesdites institutions. Le principal problème d’Emmanuel Macron, comme c’était le cas pour Hollande, est qu’il n’est pas passé par la case Beauvau et qu’il n’y dispose donc pas d’alliés, pas de réseaux, et pas de connaissance intime du fonctionnement « particulier » de ces institutions. Il risque donc de se faire rouler dans la farine et de ne pas maîtriser une force occulte autant que physique dont la tendance naturelle est, et a toujours été ici comme ailleurs, la maximisation de son pouvoir à son propre profit. On le voit de manière caricaturale avec les douanes, mais le danger d’une « mafiaisation » massive de la police, bien au-delà de ce que nous connaissons déjà, est me semble t’il un réel danger sous un gouvernement ne sachant pas comment maîtriser le monstre.

Car c’est bien d’un monstre qu’il s’agit, une hydre à têtes multiples totalement hors contrôle démocratique. Les Etats-Unis sont l’exemple définitif, dans le cadre pseudo-démocratique du moins, de la perte de contrôle du politique sur l’establishment policier et associés. La militarisation policière (5) va de paire avec le pouvoir totalitaire des services secrets (6) qui ne rendent compte à personne. On en est pas tout à fait là en France mais on y va à grands pas, et rien dans la prise de pouvoir de Macron, à l’heure actuelle, ne permet de penser que cela va changer. Son choix de Ministre de l’Intérieur sera crucial. On peut juste se consoler en pensant à ce que l’avenir policier nous réserverait si Marine Le Pen avait gagné…

Notes:

(1) https://www.amazon.fr/Bienvenue-Place-Beauvau-Olivia-RECASENS/dp/2221198980

(2) http://www.lefigaro.fr/politique/2017/03/24/01002-20170324ARTFIG00003–bienvenue-place-beauvau-ce-que-revele-le-livre-dont-parle-francois-fillon.php

(3) (Direction Générale de la Sécurité Intérieure, ex-DCRI, ex-RG+DST fusionnés par ledit Sarkozy).

(4) http://www.leparisien.fr/faits-divers/le-havre-800-000-euros-saisis-chez-les-douaniers-un-agent-se-suicide-05-01-2017-6529410.php

(5) https://rhubarbe.net/2016/10/04/do-not-resist-un-documentaire-effarant-sur-le-joug-policier/

(6) https://rhubarbe.net/tag/services-secrets/

4 thoughts on “Polices, espions, mafias et politiques.

  1. Vincent Verschoore

    Ben voilà, Gérard Collomb à l’Intérieur. Un type qui apparemment s’entend bien avec tout le monde à condition qu’on lui obéisse, pas un mauvais profil pour gérer des flics je suppose.

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  2. Sun Tzu

    Bonsoir Vincent ! C’est en effet un livre très intéressant, un des rares qui explique les mécanismes de l’État profond et les luttes d’influence internes. Un lien vers la note de lecture de Michel Drac (que j’apprécie beaucoup) à propos de ce livre… Le récit de l’expurgation des éléments vallsiens sous François Hollande car ils voulaient toucher à Michel Tomi prouve que notre régime emprunte plus à la Cosa Nostra qu’à l’État de droit: https://www.youtube.com/watch?v=s1TqEwfdopA

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    1. Vincent Verschoore

      Bonjour Sun Tzu! Si j’ai bien compris Hollande voulait protéger Tomi afin de ne pas inquiéter le président malien IBK, grand copain de Tomi et utile à la France dans le cadre de sa présence militaire sur place. Géopolitique, mafia et judiciaire nagent souvent dans les mêmes eaux.

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  3. Vincent Verschoore

    Ca bouge avec l’équipe Macron qui remet pas mal de choses à plat dans la couches supérieures du renseignement français. La « task force » aura le rôle de s’assurer de la réelle coopération des différentes services afin d’offrir au président un tableau de bord de la menace la plus complète et objective possible. Reste à voir comment cela va se passer dans les faits.
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2017/06/07/01016-20170607ARTFIG00161-terrorisme-l-elysee-reprend-en-mains-le-renseignement.php

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