Peau cassée

Banlieue Nord-Est lyonnaise ce jeudi, vers 13h. Je suis devant un arrêt de bus avec Elsa, une amie qui a monté un atelier d’écriture ayant débouché sur une pièce de théâtre, et dont la répétition générale doit avoir lieu cet après-midi à la MJC Jean Macé à Lyon. La pièce s’appelle La Peau Cassée (1) et intègre une dizaine de femmes, la plupart immigrées et résidentes du CADA local, en attente de régularisation de leurs situations. Africaines, arabes, albanaises, certaines parlent à peine français mais toutes se sont lancées dans cette aventure dont le point culminant doit être une représentation publique ce samedi 1er juillet. Moi, je suis un copain de l’équipe qui vient pour faire quelques photos. Et là, devant cet arrêt de bus, nous attendons de retrouver l’une des participantes, qui ne participe plus depuis son éviction du CADA voici une dizaine de jours. Violetta, son mari et ses deux enfants sont ici quelque part, dans un squat, et Elsa veut la revoir. 

Une jeune silhouette se profile au coin de la rue, c’est V…., la fille de Violetta, scolarisée depuis leur arrivée l’an dernier et qui parle aujourd’hui un français tout à fait correct. C’est la traductrice de la famille, ayant accompagné sa mère lors des ateliers et faisant l’interface avec le monde francophone. Nous la suivons dans des ruelles pour arriver sur un chemin de terre, puis un espace vert d’ou jaillissent trois tentes de sous les arbres. Violetta et son mari nous attendent, nous déposons un peu lourdement les sacs de courses et packs d’eau apportés avec nous, et du café car, me dit Elsa, en Albanie le protocole de bienvenue consiste à offrir un café au visiteur. Sauf qu’il s’avère qu’ils n’ont rien pour faire chauffer l’eau.

Voilà une semaine qu’ils habitent à quatre dans deux minuscules tentes Decathlon, en mangeant du pain et du fromage, et en se douchant de temps en temps au stade de Gerland, à l’autre bout de la ville. La troisième tente est occupée par un voisin, absent à ce moment, dont ils semblent se méfier. Frayeur hier soir: la police est venue, mais ne les ont pas chassés. Apparemment la Préfecture laisse faire, pour l’instant. Et puis les chasser pour aller où?

Je suis un peu habitué à voir des campements sauvages de migrants, mais à chaque fois avec un support de collectifs ou associations humanitaires locales qui, même face à des autorités entièrement déshumanisées comme à Calais en ce moment, tentent d’assurer le minimum vital, mais ici rien. Je ne comprends pas. Pourquoi n’ont ils pas de contacts avec les collectifs qui opèrent en région lyonnaise? J’essaie de contacter le collectif « Jamais sans toit », pas moyen de trouver un numéro de téléphone donc je laisse un message via leur formulaire de contact, avec leur téléphone et le mien. Car oui, ils n’ont pas de quoi se faire un café mais ils ont deux téléphones. Comme partout, le téléphone c’est la ligne de survie, ce qui permet d’être appelé par la famille, de garder le contact avec le monde, de prendre rendez-vous avec un médecin pour Violetta, qui n’est pas en forme.

Car Violetta est enceinte. Là non plus je ne comprends pas, comment peut-on mettre un gamin en chantier dans de telles conditions? Mais cela ne me regarde évidemment pas. La pulsion de vie est sans doute d’autant plus forte en ces temps désespérés. Et peut être aussi l’espoir d’un meilleur traitement de la part des autorités face à une femme enceinte, ce qui en l’occurrence ne les a pas empêchés de se retrouver à la rue, malgré les deux enfants scolarisés, malgré tout. Je ne connais rien du dossier, ne juge de rien, je constate.

L’heure tourne, Violetta doit aller voir un médecin, dans une heure et demie nous avons la répétition au centre de Lyon, et le père et la fille doivent aller rechercher le fiston à l’école dans le même quartier. On fonce au Décathlon le plus proche, à Bron, acheter un minimum de cuisine. Un auvent, un réchaud avec deux recharges de gaz, un kit (casseroles / assiettes / couverts), connu de tous les campeurs du dimanche, et au moins ils pourront se faire des pâtes et… du café. En sortant du parking, nous sommes suivis par un combi de police. Nous sommes quatre, dont deux sans papiers, dans une camionnette trois places. Me dis « meeerde » mais non, visiblement ils n’ont rien vu. Ouf.

On arrive à l’heure du côté de la MJC, père et fille débarquent avec leur matos pour récupérer le fiston, et reprendre le bus pour la banlieue. On se dit au revoir. Moi direction mon petit confort, eux face à l’abîme, mais c’est le même « au revoir ». Et « merci », en plus.

Peu après, Elsa et moi rejoignons les autres femmes du CADA pour la répétition. Combien d’entre elles se retrouveront d’ici quelques semaines ou quelques mois sous une tente? Car Violetta n’est pas la première à disparaître. Une autre, Brikena, est partie avant elle. La pièce s’ouvre sur: « Plus de nouvelles de Brikena et ses enfants ».

Je pense à V…, la gamine, au collège la journée et là-bas la nuit. J’essaie, sans grand succès, de m’imaginer dans les pompes du père face à cette situation. Je regarde et photographie ces femmes sur la scène, toutes si différentes, toutes si belles sous leur peau cassée.

 

(1) https://passage71.wordpress.com/2017/03/20/sur-scene-le-premier-juillet-a-la-mjc-jean-mace/

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