Stratégies pour ceux qui ne sont rien.

Aux USA, la logique libérale en oeuvre depuis Reagan a aujourd’hui un effet net: le pays est coupé en deux, avec d’un côté 20% de la population active dans les secteurs porteurs (finance, technologie, électronique, ou FTE) qui vivent bien et ont les moyens d’offrir à leurs enfants une éducation de qualité, et de l’autre côté 80% de la population en voie de paupérisation: faibles revenus, faible accès aux soins, espérance de vie en baisse, éducation au rabais, et un ordre social maintenu par une police militarisée hyper-violente associée (dans tous les sens du terme) à un marché de la drogue qui sert surtout à camer les Blancs pauvres (nettement plus consommateurs que les Noirs) et à mettre les Noirs en prison – prisons privatisées, un marché très lucratif par ailleurs.

Selon Peter Temin, auteur d’une étude intitulée « la disparition de la classe moyenne: préjudice et pouvoir dans une économie duale » (1), les USA ont aujourd’hui la structure d’un pays en voie de développement (PVDD). Il utilise le modèle dit de Lewis, du nom d’un économiste d’origine africaine et prix Nobel, W.A. Lewis, fait pour analyser ces pays dont une caractéristique fondamentale est l’existence d’une société duale, avec une minorité aisée et une majorité paupérisée. Et il se trouve que les USA aujourd’hui ont ces caractéristiques, qui sont notamment le fait que la partie pauvre n’a guère d’influence politique, que la partie riche va tout faire pour réduire les salaires de la partie pauvre et ainsi garantir sa rentabilité, que le contrôle social via la police et l’incarcération de masse limite fortement la capacité des pauvres à protester, que l’objectif premier des riches est de réduire leur charge fiscale, et que la mobilité sociale et économique est faible.

On dit souvent que ce qui se passe aux USA arrive chez nous quelques années plus tard. L’avant-garde de cette dualisation sociale fut peut-être symbolisée par la récente sortie d’Emmanuel Macron « Des gens qui réussissent et d’autres qui ne sont rien« . C’est un point de vue inhérent à la classe sociale à laquelle appartient Macron, aux 20% qui bénéficient pleinement de la structure sociale et économique actuelle. Et c’est l’image de la réalité du monde: une grande partie de la population mondiale « n’est rien » au sens ou elle ne produit rien, ou rien de plus que le minimum nécessaire à sa survie. Une population qui n’a pas accès aux conditions sociales, politiques, éducatives ou sanitaires qui permettent « de réussir », au sens classique du terme.

La différence fondamentale entre le présent et le passé est que les populations des gens « qui ne sont rien » sont aujourd’hui conscientes de leur état, elles ont les moyens de comparer en temps réel leur situation effective avec la promesse de progrès. Ce progrès, il est représenté par la qualité de vie des 20% qui vivent bien, voir très bien. Et cette différence, flagrante, ils ne la supportent plus. D’où l’émergence de stratégies pour y remédier.

Trois grandes stratégies sont à l’oeuvre en ce moment sur la planète, visant toutes à réduire l’écart entre ce qui est vécu et la vie à laquelle on estime avoir droit.

La première est la migration économique. Elle existe depuis toujours, mais la dissolution des Etats d’Afrique et du Moyen Orient dans les guerres, la corruption et le totalitarisme pousse des millions de gens à risquer leur vie, et toutes leurs maigres économies, pour traverser la Méditerranée (ou autres frontières) en se disant que l’enfer qui les attend ici sera de toute manière moins pire que l’enfer chez eux. Dire, comme Macron suite à la récente demande par l’Italie, que chaque pays de l’UE assume sa part de la charge migratoire, que  » 80 % des migrants qui arrivent en Italie sont des migrants économiques et non des réfugiés, il ne faut pas confondre les deux« , c’est faire une distinction parfaitement hypocrite: les migrants économiques sont une réalité qui ne disparaîtra pas par décret, et laisser l’Italie sombrer sous leur poids illustre la réalité de l’UE actuelle: un conglomérat d’intérêts nationalistes.

La seconde est le changement de système, et a fortiori le changement radical vu l’évidente incapacité dudit système à combler le fossé entre la réalité et l’aspiration. Fruit de ce ressentiment largement exploré dans le livre « The Age of Anger » de Pankaj Mishra (2), la montée de l’islamisme en est l’évidente illustration. Les penseurs des mouvements islamistes ne sont pas des analphabètes soudainement sortis de leurs cavernes, mais des gens ayant connu et côtoyé de près l’universalisme voltairien, la rationalité, l’idée de démocratie. Toutes choses qui, pour eux, n’ont rien donné de bon et justifient un retour à un mode de fonctionnement totalement opposé: la loi de dieu. L’islamisme, qui aujourd’hui perd une bataille en Syrie et en Irak mais se propage lentement en Occident, et rapidement en Asie (Philippines, Malaisie, Indonésie sont aux prises avec une puissante résurgence islamique), se veut comme une alternative fondamentale à la tradition issue des Lumières, au même titre que le nazisme ou le marxisme-léninisme hier. L’islamisme séduit ceux et celles qui, pour une multitude de raisons, estiment qu’une telle organisation sociale et politique remettra leur existence en phase avec leurs aspirations.

Le retour à certaines traditions philosophico-religieuses dépasse le monde musulman: l’hindouisme fait actuellement son grand retour sous la férule du président Narendra Modi, et menace directement la liberté d’expression, la liberté de religion et autres éléments associés à la marche vers l’universalisme. En Chine, les communistes pure souche de la fin du XXème siècle font aujourd’hui l’apologie du Confucianisme, un retour à un passé anti-révolutionnaire entérinant l’inégalité (les chefs ou « hommes parfaits », les nobles et les autres), la hiérarchisation de toute la société même dans la sphère familiale, le tout menant à l’obéissance inconditionnelle aux puissants. C’est une manière de contrer le ressentiment de la population face aux inégalités, à la corruption, à la pollution fruits d’un trop grand libéralisme.

La troisième voie est l’échappement vers les mondes virtuels. Les gens « qui ne sont rien » mais bénéficient d’un minimum vital et d’un accès à la technologie ont la possibilité de se réfugier ailleurs que dans la vie réelle. Et au fur et à mesure que le travail humain disparaîtra au profit des algorithmes et des procédures robotisées, entérinant cette dualité entre les 20% qui développeront et contrôleront ces outils face aux 80% qui les subiront tout en en tirant un revenu minimum d’existence (le prix, pour les 20%, de la paix sociale), une partie croissante de la population pourra sortir du décalage entre sa vie réelle et ses aspirations en transférant l’essentiel de son existence dans un monde parallèle extraordinairement plus motivant, intéressant et valorisant.

Ces mondes parallèles ne sont pas nécessairement technologiques, au sens où ce que l’anthropologue Clifford Geertz appelle le « jeu profond » ou Deep play existe aussi bien dans le réel: l’importance symbolique et sociale des combats de coqs à Bali dépasse largement la notion de jeu, tout comme le football en Argentine ou le judaïsme en Israël. Selon ce récent article de Yuval Noah Harari dans le Guardian (3) sur la fin du travail, les enquêtes de satisfaction en Israël montrent que les juifs ultra-orthodoxes, qui ne travaillent pas et vivent dans une relative pauvreté mais passent leur temps à étudier les livres saints et à pratiquer la religion, se disent bien plus satisfaits de leur vie que la moyenne des sondés.

Ce constat permet en fait de rapprocher le jeu profond et la religion au sens où la religion n’est jamais qu’un monde virtuel de basse technologie. On y invente des super-héros, des règles plus ou moins arbitraires, des enjeux, des passages d’un niveau à l’autre n’ayant rien à envier à nos créations virtuelles modernes. Il n’y a  pas de réelle différence entre s’échapper du monde matériel au profit de la religion ou au profit de mondes virtuels en ligne. Toutes les religions justifient la souffrance ici-bas par l’espoir d’une vie meilleure là-haut, et c’est exactement le pitch des mondes virtuels et des jeux en ligne. Le religieux qui mange du pain rassis tous les jours mais est heureux de passer ses journées à réciter des livres saints est tout à fait dans la même démarche que le hikikomori japonais cloîtré chez lui devant son écran à bouffer des pizzas froides (4).

Là où la comparaison s’arrête est quand le monde virtuel devient un modèle pour le monde réel. Ce fut longtemps le cas de l’Occident chrétien, c’est le cas du monde musulman aujourd’hui, voir de l’Inde et de la Chine. Nous ne connaissons pas encore vraiment de cas où un monde virtuel en ligne deviendrait un modèle que ses adeptes tenterait de mettre en oeuvre dans le réel, même si la « religion » Jedi, ou Jediisme (5), issue de la saga Star Wars en est peut-être un premier exemple.

La grande question, à terme, est la définition, voire l’existence même, d’une frontière entre réel et virtuel. La saga Matrix apporte une possible réponse, mais la possibilité que notre réel ne soit en fait qu’un monde virtuel, une simulation, est aujourd’hui un sujet de discussion tout à fait sérieux et passionnant. (6)

 

Notes.

(1) http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2017/03/pdf/book2.pdf

(2) https://www.amazon.com/Age-Anger-History-Pankaj-Mishra/dp/0374274789

(3) https://www.theguardian.com/technology/2017/may/08/virtual-reality-religion-robots-sapiens-book

(4) http://www.slate.fr/story/98961/hikikomori

(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jediisme

(6) https://zerhubarbeblog.net/2015/05/25/etre-ou-ne-pas-etre-une-simulation/

 

 

2 thoughts on “Stratégies pour ceux qui ne sont rien.

  1. xyloglosse

    Je réagis à votre conclusion. Si je comprends bien, « la possibilité que notre réel ne soit en fait qu’un monde virtuel, une simulation » existe dans une logique quantique.
    Je serais curieux de savoir ce que vous penseriez de la critique que fait le regretté Liam Scheff (le connaissez-vous ?) sur le postulat du Big Bang et sur l’énergie noire et la matière noire.
    Je me permets de vous recommander son livre Official stories, qui gagne pour nous en crédibilité, ne serait-ce que par le sort qu’il fait à l’hypothèse VIH ; il a même réussi à m’apprendre des choses que je n’avais jusqu’à présent lues nulle part ailleurs sur ce sujet.
    Sa lecture des attentats du 11 septembre 2001 est aussi décapante (mais je suis plus candide sur ce sujet-là)

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    1. Vincent Verschoore

      Bonjour Xyloglosse,
      La logique quantique n’a en fait rien à voir dans cette hypothèse de simulation, elle serait juste un indice de l’existence d’une limite de la « résolution » de la simulation. Je connais feu Liam Scheff et son bouquin, honnêtement je pense qu’il ne comprend pas assez de ce quoi il parle. Il surfe sur la vague conspi où tout est faux, par principe. Sur le Vih et le 11/09 j’ai comme lui de grandes interrogations, comme de nombreux articles sur ce blog l’attestent, mais beaucoup moins de certitudes.

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