Amos Oz – Comment guérir un fanatique

Une amie m’a prêté le livre de l’écrivain israélien Amos Oz, Comment guérir un fanatique, publié en 2003, donc a priori « ancien » du point de vue de la temporalité politique, mais en fait complètement d’actualité. Le livre traite du conflit israélo-palestinien dans le contexte de l’après – 11 septembre 2001, mais avant le déclenchement par les Américains de la suite actuelle de guerres sans fin au Moyen-Orient. Malgré tout cela, pas grand chose n’a changé dans le cadre spécifique du conflit israélo-palestinien entre 2003 et aujourd’hui, d’où la pertinence du livre de Oz aussi bien dans sa dimension politique (solution au conflit) que philosophique (la question du fanatisme).

L’intérêt majeur du livre réside dans le fait qu’Amos Oz est un Juif Israélien vivant sur place, né à Jérusalem en 1939, à l’époque du mandat britannique, de parents chassés d’Europe. Il se dit non-Européen et critique vertement la pensée simpliste européenne au sujet du conflit israélo-palestinien, pensée coincée dans un manichéisme soit pro-palestinien soit pro-israélien nécessitant un « bon » d’un côté et un « méchant » de l’autre, pensée refusant d’admettre qu’il ne s’agit pas d’un problème de communication ou de compréhension entre les deux protagonistes, qu’il ne s’agit pas ici d’une affaire de justice mais bien d’une tragédie du bien contre le bien. D’une affaire où les deux parties relèvent de la même légitimité et où donc la seule solution, celle qu’il promeut depuis la fin de la guerre des Six Jours (1967) au sein du mouvement « la paix maintenant », est la création de deux Etats souverains, seule manière d’obtenir une paix réelle mais qui implique de chaque côté de grands sacrifices. Sacrifice par les Israéliens des Territoires Occupés et retour aux frontières de 1967, sacrifice par les Palestiniens de tout espoir de recouvrer la majeure partie de leur ancien territoire.

Quinze ans après la sortie du livre, on en est loin. Très loin. Et ce n’est pas le premier ministre sioniste d’extrême-droite Benjamin Netanyahou, actuellement en visite à Paris pour commémorer la rafle du Vel d’Hiv, avec laquelle il n’a pourtant rien à voir (1), qui risque de faire avancer les choses dans le sens préconisé par Amos Oz. Mais qui par ailleurs illustre parfaitement le thème philosophique du fanatisme tel présenté par Oz. Il décrit son enfance dans la Jérusalem très cosmopolite d’avant 1948 (exil de la majeure partie de la population palestinienne et son remplacement par autant de Juifs arrivant d’Europe), cosmopolite mais pétrie de tensions communautaires: « Chacun pensait détenir le véritable héritage de Jérusalem, la vraie religion, la foi authentique. Chacun pensait que Jérusalem lui appartenait et y tolérait à peine la présence des autres. Alors, naturellement, le délire religieux, les crispations interconfessionnelles étaient tels que, à moins de devenir fou, on acquérait un grand sens de l’humour, on apprenait à relativiser, à comprendre que tout le monde avait son histoire qui n’était pas moins valable ni convaincante qu’une autre. »

L’humour, donc, comme première ligne de défense contre le fanatisme. Les fanatiques, note Oz, n’ont pas d’humour. Je pense qu’effectivement chacun en conviendra. De l’ironie et du cynisme oui, mais pas d’humour car l’humour implique une capacité à se moquer de soi-même, à se mettre à la place de l’autre, à jongler avec des points de vue différents voire antagonistes. Ce qui rejoint d’ailleurs la discussion sur ce même blog du livre de François L’Yvonnet « Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade », critique acerbe d’un certain fanatisme bien-pensant à l’oeuvre sur nos ondes sous couvert d’un pseudo-humour. (2)

Un autre élément fondamental de la pensée d’Oz est la nécessité du compromis. Il refuse le point de vue européen associant le compromis au manque d’intégrité, pour lui « compromis » est synonyme de « vie ». « Le contraire de compromis n’est pas l’intégrité, l’idéalisme ou la détermination. Le contraire de compromis est le fanatisme et la mort« . Il faut faire des concessions pour survivre, tout simplement. Mais j’ajouterai quand même la question de savoir jusqu’où aller au compromis sans se compromettre; comment tendre sa main sans se faire bouffer le bras face aux fanatiques, justement?

Car le fanatisme, comme le martèle Oz, ce n’est pas que l’autre: le fanatisme n’a rien à voir avec la mentalité arabe, il est « plus ancien que l’islam, plus vieux que le christianisme, que le judaïsme, que les notions d’Etat, de gouvernement, de système politique, idéologique ou religieux. Le fanatisme est une constante de la nature humaine, un gène déficient, si l’on veut« .

Fanatique, Amos Oz le fut lui-même dans sa jeunesse. Il raconte son enfance au sein de l’Intifada juive jusqu’au jour où il se lie d’amitié avec un Anglais (l’ennemi de l’époque) qui lui apprend l’anglais en échange de cours d’hébreu. Là où il se rend compte que l’autre a aussi un point de vue recevable. Là où il trahit sa cause, du moins aux yeux des autres Juifs: « On trahit quand on aime. La trahison n’est pas le contraire de l’amour. Un traître, selon moi, est celui qui change aux yeux de ceux qui ne peuvent ni ne veulent évoluer, qui haïssent le changement qu’ils sont incapables de concevoir, mais qui n’ont de cesse de transformer les autres. Autrement dit, aux yeux du fanatique, le traitre est celui qui s’adapte. Le choix se résume à une affreuse alternative: devenir un fanatique ou un traître. »

Ce fanatisme, Oz l’identifie dans la vie de tous les jours: le non-fumeur qui ne supporte pas les fumeurs, le végétarien prêt à dévorer le mangeur de viande, le pacifiste qui vous verrait bien mort pour oser penser différemment de lui. Ce n’est pas une question d’opinion, c’est « simplement que le germe du fanatisme s’ancre dans la vertu moralisatrice, un fléau séculaire« . Et Dieu sait si cette « vertu moralisatrice » est aujourd’hui omniprésente partout où l’on regarde, des postures victimaires diverses et variées au discours anti-FN de la part de ceux qui en appliquent pourtant de nombreuses modalités, en passant par l’ironie bien-pensante des comiques de service et l’hypocrisie des parlementaires qui votent des lois liberticides au nom de la sécurité.

« Ayant dit que la conformité et l’uniformité sont les manifestations soft du fanatisme, il faut ajouter que le culte de la personnalité, l’idéalisation de leaders politiques ou religieux, la fascination qu’exercent les stars pourraient bien représenter une autre forme répandue de fanatisme. » Pour Oz, « le pire aspect de la mondialisation est certainement l’infantilisation du genre humain. » Gadgetisation et individualisme, fruits de la perte en un siècle et demi de trois assurances fondamentales: où passer son existence, comment gagner sa vie, et ce qu’il adviendrait après la mort. Nos arrière-grands-parents ou grands-parents, nés à la fin du XIXème siècle, savaient pour la plupart qu’ils allaient vivre proche de leur lieu de naissance, qu’ils allaient faire le même travail que leurs propres parents, et qu’avec un minimum de savoir-vivre et de charité la vie après la mort serait douce. Aujourd’hui plus rien de cela n’existe, remplacé par le « droit au bonheur » et la gratification instantanée.

Pour Oz, forcer l’autre au changement constitue l’essence même du fanatisme. « La tendance à convertir son voisin, transformer son conjoint, formater son enfant ou remettre son frère dans le droit chemin, plutôt que de les laisser vivre, tous autant qu’ils sont« . Mais il s’en prend non seulement à ceux qui imposent, mais à ceux ou celles qui se sacrifient par amour: « le sacrifice de soi entraîne souvent la mauvaise conscience de celui qui en bénéficie et que, de cette manière, on peut manipuler, ou dominer« .

Je suppose que Amos Oz aurait pu inventer la devise « vivre et laisser vivre ». Il nous donne en tout cas les armes de base contre le fanatisme que sont l’humour et l’imagination, la capacité à accepter le compromis et la reconnaissance de la légitimité de l’autre. Ce qui n’implique nullement de devoir l’aimer, l’amour étant une chose que Oz rejette de tout débat politique. On ne peut aimer tout au plus que quelques personnes dans sa vie, donc prétendre « aimer l’Autre » lui apparaît totalement contre-productif, et clairement en décalage avec notre injonction chrétienne, limite fanatique, consistant à « aimer son prochain comme soi-même ». Et c’est bien Amos Oz qui écrivit un jour « Faites la paix, pas l’amour!« .

 

Notes

(1) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/09/les-francais-juifs-seraient-ils-des-citoyens-a-part/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2017/06/11/de-lhumour-a-lhumorisme/

 

 

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