Suis-je un « je » transmissible?

Cette année Netflix sort un film avec Robert Redford intitulé The Discovery, où l’acteur incarne un scientifique démontrant l’existence d’une vie après la mort. « Après la mort, une partie de notre conscience nous quitte et voyage vers un nouveau plan ». Phénomène démontré, dans le film, par l’existence d’ondes subatomiques quittant notre cerveau suite à notre décès.

L’hypothèse d’une vie après la mort est vieille comme le monde, évidemment récupérée par les religions pour qui la promesse d’une vie future plus ou moins meilleure que l’actuelle, selon notre degré d’obéissance au clergé du coin, constitue le fond de commerce. Ce qui diffère de la notion de réincarnation au sens où la continuation d’une vie où nous restons nous-même pose des problèmes que n’a pas l’idée d’un transfert vers une chose qui ne prétend pas être un second nous-même. Si, en raison d’une vie fructueuse, je me réincarnais en dauphin c’est pour être un dauphin doté de son propre point de vue et expérience de vie, pas un autre moi-même dans un corps de dauphin. Ou d’un autre être humain. Ou d’un ange.

Cela alors que, pour une vie après la mort au sens classique du terme, c’est bien moi qui suis censé me retrouver dans un autre monde, ayant gardé dans ce transfert mes propres souvenirs, émotions et conscience de moi-même, ou point de vue.

Et c’est là où cela se complique, car notre conscience de nous-même au sein du monde, notre point de vue, est essentiellement liée à notre propre fonctionnement biologique. Même si on peut imaginer le transfert d’une mémoire vers un nouveau médium (l’upload cher aux transhumanistes par exemple (1)), le point de vue qui sera issu de ce médium et de ces mémoires sera différent de l’original. Le « moi » d’origine aura disparu du fait de la disparition du substrat physique et biologique qui lui est associé et qui reste, pour autant que nous le sachions aujourd’hui, parfaitement non-reproductible (2). Même dans le cas de jumeaux parfaits, le « moi » de l’un qui serait transféré vers l’autre saurait qu’il est une copie de l’original, et non pas l’original.

On peut donc séparer, à fin d’analyse du moins, la conscience de nous-même, le « moi », en deux parties: la mémoire, et le point de vue, et de transférer le premier dans un autre plan n’implique pas nécessairement que le second suivra. On peut par contre imaginer un être doté d’une copie de notre mémoire, mais doté de son propre point de vue: le cas notamment des « réincarnés », des enfants dotés de connaissances qu’ils n’ont jamais apprises, qui connaissent des gens et de lieux où ils n’ont jamais mis les pieds, et qui d’une façon ou d’une autre ont « récupéré » la mémoire d’une personne précédemment décédée. Ces cas existent et ont été documentés. C’est d’ailleurs la base du système de transmission de pouvoir du Dalaï Lama, d’où fut tiré le film Little Bouddha par exemple. Les lamas parcourent, ou plutôt parcouraient, le Tibet à la recherche d’un enfant que l’on pouvait démontrer comme étant la réincarnation d’un Dalaï Lama précédent.

Ce qui pose la question de la mémoire, en plus de celle du point de vue. Si un enfant possède les souvenirs d’un être décédé avant sa naissance, il semble évident que ces souvenirs n’étaient pas en l’enfant lors de sa création première. Ni l’ovule de la mère ni le spermatozoïde du père ne peuvent contenir la mémoire d’un tiers avec lequel aucun n’a eu de contact. Et même si c’était le cas, si cette mémoire se trouvait intégrée d’une manière ou d’une autre dans le génome d’un des parents ou dans le signal épigénétique (une forme de mémoire du corps transmise à l’enfant en dehors du génome), il faudrait de tout manière revoir notre conception de la mémoire de fond en comble car, dans le modèle standard du cerveau, la mémoire se loge dans les neurones.

Si ces souvenirs n’existent pas dans les cellules initiales, mais apparaissent plus tard, il faut bien qu’ils viennent de quelque part. Le biologiste anglais Rupert Sheldrake a proposé une solution intéressante à ce problème: la mémoire, en général, n’existerait pas en nous mais en dehors de nous, dans ce qu’il appelle des « champs morphiques », concept proche de ce que Teilhard de Chardin nommait la Noosphère (3). Nos cerveaux seraient plus proches de l’idée d’un terminal que d’un disque dur. Nous stockons et lisons, chacun sur sa fréquence propre, une mémoire extérieure à nous-même. Il suffit alors que l’enfant « réincarné » soit en mesure de se « brancher » sur le canal d’une autre personne pour accéder à sa mémoire.

Revenons à notre histoire de point de vue. Quand nous mourrons, nous pouvons accepter le principe que notre mémoire soit transférée, ou qu’un avatar de nous-même puisse accéder à cette mémoire – dans l’hypothèse des champs morphiques de Sheldrake – et constitue ainsi une continuation de nous-même dans un autre plan, peu importe la nature de ce dernier.

Mais cette continuation n’est pas nous-même, le point de vue de nous-même n’étant lui pas transférable même en principe, vu qu’il est intimement lié à notre fonctionnement biologique. D’autant qu’aujourd’hui il semble acquis que nous ayons un « deuxième cerveau », situé dans nos entrailles, qui alimente notre point de vue en fonction de comment nous nous alimentons nous-mêmes. Ce qui se passe dans notre intestin influe sur notre humeur, notre façon d’être, donc des éléments constitutifs de notre point de vue. Cela est totalement intransmissible vers un autre corps, à fortiori une machine, et encore moins vers une entité sans corps du tout.

D’où la conclusion que, contrairement à la thèse du film, notre conscience n’est pas transmissible. A moins d’en arracher tout ce qui ne relève pas de notre réalité biologique, ne garder que les souvenirs et ne transférer que cela mais il ne s’agirait plus de « nous ». Cette entité, dotée de notre mémoire, aurait un point de vue qui serait le sien, ancré dans sa réalité propre, et n’aurait de nous que des souvenirs d’une existence antérieure.

Mais on peut aussi, bien sur, prendre le problème à l’envers et considérer que notre réalité biologique est le fruit, et non pas la source, de notre conscience, ou d’une conscience plus globale dont nous faisons partie. Cette conscience, située quelque part en dehors de nous, pourrait alors recréer un autre nous physique mais nécessairement identique – sinon à nouveau ce n’est plus « nous » vu qu’il y a eut modification entre l’ancien nous et le nouveau nous. Ce qui n’est pas compatible avec la notion de plans différents où évoluerait des corps éthérés. On en revient au même problème. Nous pourrions être transférés ailleurs, avec nos souvenirs, mais ce ne serait plus nous.

On peut trouver cette conclusion déprimante au sens où il semblerait que nous ne puissions exister qu’ici bas et sous notre forme physique actuelle, et que tout envol éventuel vers d’autres mondes ne bénéficierait en fait qu’à une sorte d’avatar ayant pris notre place. Mais on peut aussi, à mon avis, y trouver consolation au sens où, si mon « moi » ne peut aller nulle part, le jugement dernier ne me concerne pas: ce n’est pas moi qui serait face au juge céleste, mais un avatar. Il en serait de même pour le djihadiste: ce n’est malheureusement pas lui qui profiterait des 72 vierges promises, mais un vulgaire autre qui n’aurait en réalité rien fait pour mériter tout cela.

Dans cette hypothèse de la non transmissibilité de notre conscience vers un ailleurs, il ne nous reste qu’à vivre au mieux le ici et maintenant. Nulle récompense, nul châtiment ne nous attend ailleurs vu que nous n’allons nulle part. Nos souvenirs habiterons peut-être une grande bibliothèque céleste à laquelle certains ont accès, les médiums et les chamans par exemple, mais nous sommes bien plus que des souvenirs.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2015/07/31/transhumanisme-2-0-big-futur-ou-big-delire/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2016/03/25/a-la-recherche-du-code-neural/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2013/10/18/lintelligence-artificielle-et-nous-et-nous-et-nous/

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