Bure, porte de l’enfer nucléaire.

Bure, petit village de 90 habitants dans le Sud du département de la Meuse. Bure, point focal de la contestation anti-nucléaire depuis l’établissement, fin des années 90, de l’ANDRA en vue de l’étude et de la construction de Cigéo, centre d’enfouissement de déchets nucléaires. A Bure et ses environs il y a des champs, des bois, des fermes, des opposants à Cigéo venus de toutes parts, le site de l’ANDRA, un superbe éclairage public, des lignes haute tension, des éoliennes dont certaines ne tournent jamais, et des gendarmes. Beaucoup de gendarmes, qui patrouillent un désert économique voué à devenir la porte de l’enfer nucléaire français. 

Je suis arrivé à Bure une fin d’après-midi sous un beau soleil d’automne. Garé sur le joli parking quasiment en face de la Maison de Résistance, quartier général des opposants au centre d’enfouissement, récemment perquisitionné par la police avec confiscation du matériel informatique et des soucis judiciaires à venir. Je m’y présente, discute avec l’un qui me fait visiter la Maison, prend un pastis avec quelques autres. Bure, c’est une ZAD (Zone A Défendre), avec une forte présence anarchiste, qui dépasse la seule opposition au nucléaire. Des gens de toutes les tendances dites « alternatives » s’y retrouvent, s’organisent en auto-gestion à travers des assemblées dites « gravitantes ». A quelques kilomètres de là, le bois Lejuc est l’autre lieu d’occupation depuis l’été 2016, sur le futur site d’enfouissement. Je prends quelques photos à Bure et aux alentours, bien entendu pas de photos des gens, qui ont tous un surnom – un moyen de rendre plus difficile leur identification par la police. C’est un premier contact avec une communauté de gens méfiants, habitués à être traités des terroristes, casseurs, anarcho-machins aussi bien par le politique que les médias, et à être harcelés par les flics.

Plus tard dans la nuit, garé à l’entrée du village pour prendre quelques photos, je suis interpellé par deux habitants se demandant ce que je fabrique là, si je suis un de ces opposants qui, pour eux, sont la cause de la forte et dérangeante présence policière (tout le monde est suspect à Bure). J’explique mon cas et s’ensuit une conversation avec un ancien élu communal de Bure, pas vraiment pour le projet mais séduit par les promesses de développement économique, l’argent du nucléaire, la réconfortante communication sur « l’énergie verte » et l’innocuité d’une opération parfaitement maîtrisée. Je ne suis pas sûr qu’il croit vraiment à ce discours mais l’enfouissement des déchets les plus dangereux débutera, selon l’agenda actuel, en 2075. D’ici là lui sera mort et ses enfants, loin d’ici.

Néanmoins il est remonté contre les opposants, des gens « pas de chez nous » qui parfois mènent des actions inacceptables à ses yeux, notamment le récent saccage d’un restaurant sur la plateforme de l’ANDRA. A ce moment-là, sous un superbe autant qu’inutile lampadaire concurrençant la lune pour éclairer quelques épis de maïs, un pickup Nissan gris passe devant nous et embouque une petite route à travers champs. La milice privée de l’ANDRA, me dit mon interlocuteur, des anciens flics et militaires qui collaborent avec les gendarmes mobiles afin de repérer et bloquer tout mouvement suspect aux alentours du site de Bure. Je ressens quelque chose du désespoir de cet habitant embarqué dans une dystopie qui le dépasse complètement.

Bure, c’est une fenêtre sur le futur possible de notre monde technocratique et policier. Un monde où tout le monde s’épie, où le pouvoir achète, à travers un Groupement d’Intérêt Public (GIP), les bonnes volontés des communautés locales par un arrosage financier de 60 millions d’euros par ans pour la Meuse et la Haute-Marne. Un futur ayant débuté à l’aube de l’ère nucléaire française et la production des déchets hautement radioactifs pour lesquels il n’existe pas de bonnes solutions. Un futur ayant directement impacté Bure et sa région voici douze ans avec l’implantation de l’ANDRA et la mise sur pied du programme Cigéo, toujours non autorisé à ce jour (décision finale prévue en 2018) mais dont les travaux ont commencé en vue d’un début des opérations vers 2030.

Cigéo, c’est un chantier de 100 ans, 80 000 m3 de déchets de haute et moyenne activité à vie longue (des centaines de milliers d’années). Cigéo, c’est 500 hectares de stockage nucléaire et surface et 15 km2 de stockage souterrain à 500m sous terre. C’est des trains et des camions chargés de déchets nucléaires qui traverseront la France, voire l’Europe, pour y déverser leur poison. C’est des installations de ventilation afin d’évacuer l’hydrogène qui se dégagera sous terre des déchets brûlants, et dont la défaillance occasionnerait des explosions au sein des « colis » de matière hautement radioactive. Cigéo, c’est la gestion d’un site qui ne pourra que se dégrader au fil du temps avec une pollution radioactive massive des sols et des eaux, dont nous ignorons si notre civilisation aura les moyens d’en assurer la maintenance dans les siècles à venir. Cigéo, c’est des humains qui dans des  milliers d’années subiront toujours le feu radioactif hérité d’une culture d’apprenti-sorciers et de prédateurs. de technocrates et de militaires.

L’opposition au projet Cigéo est visible partout. Les panneaux routiers tagués, les véhicules relookés se déplaçant entre les lieux de résistance dont la Maison de résistance de Bure et son parking de caravanes où passent, pour quelques jours ou quelques mois, des gens pour qui l’opposition à Bure est certes enracinée dans le mouvement anti-nucléaire, mais pas que. C’est aussi une opposition politique, anti-capitaliste, anti-oppression des pouvoirs institutionnels et marchands. C’est un lieu de convergence des luttes pour ceux et celles qui ne se battent pas pour un changement de pouvoir, mais contre l’idée même de pouvoir. Or le nucléaire est l’antithèse absolue du non-pouvoir car le simple fait de l’existence d’installations nucléaires nécessite l’existence d’un pouvoir autoritaire avec sa hiérarchie, son expertise technologique et sa violence, et donc un espace libre ne peut pas exister dans un environnement nucléarisé. La lutte n’est pas ici contingente d’une possibilité de victoire, même si tous la souhaite. Les gens ici risquent leur vie, leur santé, leur liberté au nom d’une vision du monde dont la filière nucléaire est l’ennemi absolu.

De nombreux tracts et publications sont disponibles à la Maison de Résistance, à commencer par le magazine Bure: Stop. Des sites informent également de la situation, des actions en cours ou à venir (1). Un article de Reporterre documente les perquisitions policières du 20 septembre (2). Suite à cet événement, le collectif appelle à la création de comités de soutien locaux partout en France et ailleurs, et un rendez-vous les 21 et 22 octobre entre ces comités d’une part, et pour le renforcement de l’occupation du bois Lejuc avant l’hiver (3).

2019 sera un moment clé dans l’histoire du projet Cigéo à Bure, avec la soumission de la demande d’autorisation formelle par l’ANDRA pour la mise en oeuvre du projet. La situation a déjà été sauvée in extremis en 2015 lorsque la loi Macron, sous la présidence Hollande, avait tenté de faire passer en douce un amendement sous 49-3 mettant Cigéo sur les rails. Heureusement le Conseil Constitutionnel a repéré et dénoncé le « cavalier législatif » du lobby nucléaire. On peut s’attendre à un crescendo de tension sur la zone afin de mobiliser l’opinion publique contre le projet, et en même temps une offensive de communication et de corruption du lobby nucléaire pour faire passer la pilule. Un élément phare de cette communication est la « réversibilité », par laquelle il faut entendre la garantie d’accès sur une période donnée, en gros la période de remplissage du site soit une centaine d’années, aux déchets stockés sous terre. Ce qui ne veut pas dire la possibilité de les récupérer pour un traitement ultérieur. Une fois plein, le site a vocation à être fermé définitivement. Et il aura coûté au moins 35 milliards d’euros.

Pour conclure, Cigéo ou pas Cigéo que faire des déchets moyennement et hautement radioactifs qui, eux, existent bel et bien et augmentent en volume chaque jour? D’abord, arrêter d’en produire et de passer le bébé radioactif aux générations futures. L’Allemagne l’a bien compris, mais en France ces fondamentales notions d’éthique sont balayées par les intérêts financiers et militaires qui constituent le très puissant lobby nucléaire. Ensuite pour ceux qui existent, il n’y a pas de bonne solution mais la moins mauvaise consisterait sans doute en un stockage de surface là où ils sont produits afin d’éliminer les risques liés au transport, là où il est possible de les surveiller, le temps qu’il faudra (des milliers d’années) pour amener leur dangerosité à un niveau plus gérable. En espérant que la technologie développera demain des solutions de recyclage ou d’élimination que nous ne connaissons pas encore.

 

Notes:

1) https://vmc.camp/ et http://burestop.eu

2) https://reporterre.net/A-Bure-sous-insupportable-pression-policiere-les-gendarmes-ont-perquisitionne

3) http://burestop.free.fr/spip/spip.php?article859

Le site officiel de Cigéo: http://www.cigeo.com/

 

6 thoughts on “Bure, porte de l’enfer nucléaire.

  1. Un passant

    Les Bures seront au XXIème siècle ce que les quartiers pollués par les fumées de charbon étaient à l’Europe du XIXème. La situation est d’autant plus catastrophique qu’à part le nucléaire, nous ne possédons aucune ressource énergétique capable de maintenir notre niveau de vie à échelle globale et de répondre aux désirs de développement de pays émergents… Nos dirigeants, toujours dans le culte de la croissance infinie et des dividendes du CAC40, ne veulent pas entendre parler de décroissance. Résultat aussi d’un formatage culturel inconscient, où on nous a appris à associer le futur avec des lasers, des vaisseaux et des gadgets technologiques depuis notre plus tendre enfance…

    Pourtant que faire si l’énergie «propre» et les ressources ne peuvent pas bénéficier à tous, dans un contexte de catastrophes écologiques ? Réserver l’innovation technologique à une seule élite, et lui faire confiance pour gérer le reste de la société qui stagnera ? Ce serait du pur suicide…

    Bien à vous !

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    1. Vincent Verschoore

      Il faut pouvoir évaluer les avantages et inconvénients de toute source d’énergie. Le problème est que cette évaluation n’a pas été faite pour le nucléaire: les faramineux coûts réels des accidents et de la gestion des déchets n’ont jamais été évalués sérieusement, et pour cause: a l’origine le but est de fournir du plutonium pour la bombe, alors les questions économiques et environnementales tout le monde s’en fout. Nous sommes aujourd’hui rattrapés par cette mortelle incompétence.

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  2. jean-luc

    Salut Vincent,excellent reportage avec,comme d’hab’,de superbes photos.Nous étions justement le w.e dernier à Bure,et plus précisement à la gare(occupée)de Luméville,pour aider à la construction d’un atelier vélo.Pour ma part,c’était la 3em fois que j’allais là-bas,les 2 autres c’était à l’occasion de manifs,et je peux témoigner de la justesse et l’honneteté de ton témoignage.Tous ces gens qui se laissent piéger par le mirage de l’ARGENT et de l’EMPLOI et près à laisser saccager leur environnement, bercés par les vaines promesses des politiques.Sivens,Notre Dame des Landes,Gonesses,les projets de Center-Parcs,de contournement de Strasbourg,Bure et le nucléaire en général,nous sommes face à un projet de société déterminé,malgré ses discours lénifiant sur l’environnement,à transformer toute trace de nature en argent,sonnant et trébuchant. Citoyens,régissons!!

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