La guerre sans front, par Elie Paul Cohen.

Ceci est le sous-titre du livre du médecin urgentiste Elie Paul Cohen, dont le titre est Médecin de guerre de l’Afghanistan à Paris. Ce pourrait être un roman, tout comme l’auteur pourrait être un personnage de roman, mais c’est une histoire vraie. J’ai rencontré E.P. Cohen lors d’une présentation de son livre à Cluny le mois dernier (1), livre que je viens de terminer et qu’il me semble important de présenter sur ce blog. Cette histoire, c’est celle d’un type un peu hors normes, un juif portant la double nationalité franco-britannique, musicien et surtout, pour ce qui nous concerne, médecin urgentiste recruté, après quelques péripéties décrites dans le livre, comme médecin militaire pour une mission très spéciale: aller se former aux méthodes anglaises d’intervention rapide pour polytraumatisés de guerre dans l’enfer du Helmand en Afghanistan, dans la plus grosse base anglaise du monde: Camp Bastion. 

Mission remplie en 2011 dont les forces françaises ainsi que le SAMU tirent depuis quelques enseignements utiles, mais ce qui pour moi reste le plus intéressant dans cette histoire est la mise en contexte: en Afghanistan, et ce depuis 2002, 50 nations avec à leur pointe les Américains et les Britanniques, et bien sur les Français, mènent une guerre sans front et sans fin contre des insurgés afghans, que précédemment ils avaient aidés contre les Russes, pour rien mais à un coût faramineux.

Je cite ce paragraphe tiré de l’épilogue du livre de E.P. Cohen:

DSC02794_JECEn treize ans de guerre, les opérations militaires britanniques auraient coûté 50 milliards d’euros, peut-être les plus chères de leur histoire. Ce conflit aurait fait près de 37 000 morts dont 453 Britanniques, 2 357 Américains, 675 soldats de la coalition dont 89 français, 13 000 soldats afghans et 21 000 civils. Sans compter les innombrables blessés, souvent très graves et impotents pour le restant de leur vie. Les talibans sont toujours sur le terrain, presque aux portes de Kaboul, le trafic d’opium continue, le pays reste corrompu et la condition de la femme n’a pas vraiment changé. 

Comme le rappelle ensuite l’auteur, cette guerre s’est depuis propagée au Moyen-Orient, en Afrique, et dans nos villes européennes. Et ce n’est pas fini, les intérêts particuliers qui attisent cette troisième guerre mondiale de faible intensité sont toujours en pleine action. La guerre, comme le souligne E.P. Cohen, est aussi un business. C’est, en fait, surtout un business. Le business des armes et des infrastructures militaires, le business de la drogue issue de la green zone de l’Afghanistan, zone qui s’étend du Helmand jusqu’aux confins du Pakistan et de l’Iran et n’est qu’un vaste champ de pavots qui alimente 80% de la consommation mondiale d’opium et dérivés. C’est pourquoi la guerre moderne est cachée, filtrée, aseptisée pour « passer » dans l’opinion publique. C’est pourquoi les britanniques ont développé leur méthode d’intervention rapide de terrain pour tous ces pauvres types qui sautent sur les mines télécommandées: il ne faut pas qu’ils meurent sur le théâtre d’opérations donc l’armée dépense des fortunes pour sauver même les cas les plus désespérés, ceux ayant perdu jambes, bras, impotents à vie mais dont personne ne parle tant qu’ils ne sont pas morts là-bas.

Tous les militaires employés dans ces guerres sont des professionnels, certains croient vraiment faire cela pour leur pays, d’autres le font juste pour le fric, mais ce sont les idiots utiles et sacrificiels d’une immense arnaque dont le but n’est pas de vaincre qui que ce soit, mais de faire durer un état de guerre qui coûte cher aux Etats mais rapporte gros aux mafias du pétrole, des armes, des services aux armées tel la fameuse société Blackwater (aujourd’hui Academi, dont Dick Cheney était le patron avant de devenir VP sous G.W. Bush et de lancer les guerres d’Afghanistan et d’Irak), et de la drogue bien sûr.

Je pense que le bouquin de Elie Paul Cohen est vraiment à lire. Le récit est prenant, l’auteur se dévoile, son histoire personnelle et familiale se mêlant à l’histoire militaire de manière presque mystique. Il nous embarque pour une plongée dans la réalité de l’horreur de cette guerre sans front, cette tuerie débile dont tous nos politiciens s’accommodent pourtant si bien, et au sujet de laquelle ils se gardent bien de nous demander notre avis.

 

Notes

(1) https://zerhubarbeblog.net/2017/09/16/chronique-des-journees-decriture-de-cluny-4/

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