La Catalogne marque le pas face à l’abîme.

Une très intéressante partie de poker menteur se joue depuis quelques jours en Espagne, dont les enjeux sont connus de tous mais pour résumer: le parti identitaire catalan militant pour une indépendance vis-à-vis de l’Espagne organisait, ce 1er octobre, un référendum pour ou contre la proclamation de l’indépendance de cette région déjà très autonome de l’Espagne. Ce contre la loi constitutionnelle interdisant une telle séparation, et avec envoi de la police fédérale pour casser l’initiative, peignant au passage un portrait à la sauce franquiste du premier ministre Rajoy et de ses robocops, ces derniers n’hésitant pas à frapper des personnes de tous ages et genres, la plupart parfaitement inoffensives et tentant simplement de déposer un bulletin de vote dans une urne.

Un peu moins de la moitié (43%) des électeurs potentiels se présentèrent, et le résultat fut de plus de 90% en faveur de l’indépendance. Résultat marginalement plus favorable à l’indépendance que celui de novembre 2014, mais 90% de 43% cela fait toujours nettement moins que 50%, d’où une première question: est-il légitime, indépendamment des problèmes de droit, de déclarer l’indépendance d’une région comme la Catalogne avec moins de 50% d’avis positifs? Vu les enjeux, ne faudrait-il pas au moins une majorité qualifiée pour un tel vote, par exemple 2/3 des voix de l’ensemble de l’électorat?

Les enjeux, justement. Pour une raison qui m’échappe, les indépendantistes semblent croire que le fait de sortir de l’Espagne ne les fera pas sortir de l’Union Européenne. Or les autres régions avec de similaires volontés d’indépendance, telles l’Ecosse ou la Flandre, le savent bien: s’ils quittent le navire national, ils quittent aussi le navire européen et comme il faut un vote à l’unanimité pour accepter un nouvel Etat au sein de l’UE, il est évident qu’ils seraient dehors pour longtemps: l’Etat qu’ils auront quitté votera contre eux, tout comme tous les Etats qui ne veulent pas entendre parler d’indépendance de leurs régions – a fortiori de leurs régions qui se portent le mieux.

Pour la Catalogne, UE et Espagne pèsent pour 80% du commerce extérieur. Sabrer là-dedans ne devrait pas se faire à la légère. Bien sur un pays, même petit, peut très bien vivre en dehors de l’UE tout en maintenant une bonne coopération économique: la Suisse en est l’exemple type, et la Catalogne indépendante se voit sans doute comme une nouvelle Suisse, produisant des biens et services de haute valeur ajoutée, souveraine, et vivant mieux dans l’ensemble que la moyenne des européens.

Sauf que cela fait des décennies que la Suisse joue ce jeu, qu’elle est plus grande (8 contre 5 millions d’habitants), moins dépendante de l’UE (60% des exportations suisses), monétairement indépendante et sans risque que ses principales sociétés, dont les banques, ne déménagent du jour au lendemain de l’autre côté de la frontière. Devenir une seconde Suisse n’est pas impossible à terme, mais c’est loin d’être garanti et le court terme risque, par contre, d’être tout à fait catastrophique: l’Espagne, partenaire principal de la Catalogne, pourrait aller faire son shopping ailleurs et rendre compliqué le déplacement des Catalans vers l’Espagne. Les autres pays de l’UE n’ont guère de raisons d’être plus sympathiques, il suffit de voir le comportement de l’UE suite au Brexit: tu as choisi le divorce, tu assumes mais ne compte pas sur notre sympathie.

Tout cela étant, il se peut tout à fait que les conditions politiques indésirables auxquelles serait soumise une région la pousse à rechercher l’indépendance, même au prix d’une sanction économique. Et je suis tout à fait d’accord avec le principe que la libre détermination des peuples se place au-dessus de toutes lois nationales visant à restreindre ce principe. Mais dans le cas catalan, on peut difficilement parler d’oppression politique. La Catalogne est déjà une région autonome, avec son propre Parlement, sa langue et son héritage culturel. Les raisons de cette volonté, minoritaire quand même, de sécession sont à trouver dans l’histoire espagnole, un Etat construit sur l’annexion de plusieurs Etats antérieurs. En Espagne, on est d’abord de sa ville, de sa région avant d’être Espagnol. Les plaies du franquisme ne sont pas toutes cicatrisées.

On peut tout à fait entendre ce désir d’indépendance qui vient de loin, voire y souscrire, mais il y a la manière. Et là, on a vraiment l’impression que le mouvement indépendantiste est géré par une bande d’irresponsables prêts à porter un coup terrible à la population catalane et espagnole en général, juste pour avoir leur noms dans les livres d’histoire. D’où la situation actuelle surréaliste: Puigdemont déclare l’indépendance mais pas vraiment, il attend d’abord que tout le monde (Espagne et UE) acceptent ses conditions. Que Rajoy réponde au bluff de Puigdemont en lui demandant d’abattre ses cartes est la réponse évidente: soit tu restes et on discutera dans le cadre des institutions espagnoles de possibles aménagements à la situation actuelle, soit tu sors et j’invoque l’article 155 de la Constitution, qui abroge de fait l’autonomie catalane.

Dans les deux cas, c’est perdu pour le mouvement indépendantiste, du moins pour le moment. Reste la sécession unilatérale, le refus de reconnaître toute légitimité à l’Etat espagnol, et le risque de guerre civile. La Catalogne, combien de divisions? On verra d’ici quelques jours, mais ce serait le saut final dans l’abîme.

 

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