De la violence dans les luttes sociales.

Un récent article du Parisien intitulé « pourquoi les militants de l’ultragauche inquiètent les autorités » (1) débute ainsi:

Les militants de l’ultragauche seraient 2 000 en France, selon les policiers, qui qualifient la menace de sérieuse.

« La nébuleuse. » C’est ainsi que les membres des forces de l’ordre désignent les groupuscules de l’ultragauche. Et cette appellation générique n’est pas pour déplaire à ces activistes. Depuis le printemps 2016 et la loi El Khomri, une nouvelle génération — jeune, peu structurée, mais bien organisée — occupe le haut du pavé, théorisant le recours à la violence pour faire aboutir ses combats : soutien aux immigrés, lutte contre les prisons et contre le CAC 40. « Toutes les raisons de faire une révolution sont là, écrivent les auteurs du collectif le Comité invisible*. Le naufrage de la politique, l’arrogance des riches, la misère galopante, l’apocalypse écologique… »

L’article parle des Black Blocs, ce regroupement généralement habillé de noir et portant foulard que l’on retrouve en tête de certains cortège et lors de grosses manifestations internationales tel Hambourg dernièrement.

Les Black Blocs assument une théorie de la lutte sociale totalement en opposition avec le mode opérationnel traditionnel des manifestations depuis près de 30 ans basé sur la non violence.  La violence latente des métallos et autres cégétistes des années 70, où les syndicalistes portaient barres de fer et n’hésitaient pas à en découdre avec la police quand il le fallait, était néanmoins très encadrée par les services d’ordre internes aux syndicats. Il y avait une sorte d’équilibre entre des forces de police, pas aussi militarisée qu’aujourd’hui, et les mouvements canalisés de l’intérieur, chacun cherchant à éviter l’escalade afin de ne pas passer pour le « méchant » de l’affaire. Ce qui faisait que les gens normaux pouvaient, sans grand risque de se faire matraquer ou gazer, participer à ces démonstrations.

La montée de l’alter-mondialisme depuis la fin des années 1990 a entraîné avec elle la domination du discours non-violent. Outre le fait que l’immense majorité des gens impliqués dans ces mouvements sont non violents par nature et prônent une philosophie plus peacenik que guerrière, il y a une logique tactique: les actes de violence ont mauvaise presse, entraînent des représailles policières et judiciaires au détriment du mouvement et des meneurs, et attirent les éléments violents de la société qui viennent en profiter pour casser et piller. Qui plus est, les actions violentes de la police contre les manifestations non violentes, de l’évacuation physique des gens assis par terre au gazage au poivre en passant par les ratonnades et les nasses, plus tout simplement l’aspect « garde prétorienne » de centaines de robocops face à des gens coiffés de bonnets péruviens, « travaille » l’opinion publique en faveur des manifestants. On l’a bien vu dernièrement en Catalogne, où l’action démesurée de la police espagnole face à de simples gens allant déposer un bulletin dans une urne a  renforcé l’adhésion des Catalans à l’indépendance en leur rappelant le franquisme.

Cela étant, quel bilan peut-on tirer de l’action politique explicitement non violente? Quels résultats a t’elle permis d’obtenir? Certains argumentent du fait que les manifestations explicitement non violentes ne font peur à personne, et donc ne servent à rien au sens ou elles ne peuvent induire de changement radical. Certes elles peuvent induire certaines modification d’un agenda politique, voire le retrait de l’une ou l’autre mesure très impopulaire (tel le CPE) mais, du point de vue de ceux et celles qui voient dans la lutte sociale autre chose que la simple défense de certains droits et privilèges acquis, ou le lancement de certains meneurs dans une carrière politique, la manifestation explicitement non violente ne sert à rien.

Cela ne veut pas dire que ces gens prônent la violence systématique, mais ils prônent la mise en oeuvre d’un ensemble de tactiques, allant de la non violence à la violence, selon les circonstances. C’est typiquement la posture des fameux Black Blocs, qui estiment que la violence à l’encontre des biens symboliques de l’oppression capitaliste, notamment les banques et bâtiments institutionnels, est parfaitement légitime et peu de chose par rapport à la violence que ces institutions infligent aux peuples. Lesquels estiment aussi que le contrôle policier des manifestations est illégitime, partant du principe que des gens qui s’opposent à un système ne peuvent admettre que leur protestation soit de fait autorisée (ou pas), cadrée et régulée par les éléments coercitifs aux ordres de ce même système. D’où les clashs systématiques entre Black Blocs et policiers, clashs qui sont souvent violents du fait de la vraie haine réciproque entre flics et activistes, que tout oppose en termes de culture, de philosophie et d’idéal social et politique.

Cette haine est en elle-même un sérieux problème car elle dépasse des rangs des militants les plus vindicatifs. Les vidéos de violences policières, dans les manifs ou contre les migrants, même si parfois prises hors contexte, suscitent un effarement et une animosité de la part d’une partie non négligeable de la population – notamment les jeunes. Mais ceci est renforcé par la police elle-même qui se satisfait tout à fait, malgré quelques pleurnicheries de bon aloi, de l’image de brutes épaisses avides de sang: en effet le citoyen moyen, même s’il manifeste, va tout faire pour éviter la confrontation avec des gens blindés et armés contre lesquels il ne peut rien sauf prendre des coups, voire perdre un œil, voire mourir.

On peut penser que cette image dissuasive facilite le travail policier, mais en fait j’en doute car elle engendre des effets pervers: le citoyen lambda, d’age mûr, avec enfants, qui aimerait participer à telle ou telle manifestation y regarde à deux fois sachant que si ça tourne mal il peut risquer gros, alors que ceux qui veulent en découdre seront bien présents. Le mix des manifestants tend alors à passer d’une large majorité tout à fait pacifique avec quelques éléments virulents à une proportion nettement plus importante de ces derniers, ce qui rend en fait la situation plus dangereuse pour les policiers eux-mêmes. Lesquels seront alors d’autant plus violents, et la spirale de la violence se met à tourner jusqu’à ce qu’un drame arrive qui soit suffisamment important pour calmer les esprits. Temporairement.

Et c’est bien ce qui se passe, et pourquoi dans l’article du Parisien on parle de l’inquiétude des autorisés. Certes, il y a 300 000 policiers en France, contre 2 000 éléments virulents donc « l’inquiétude » reste quand même très académique, mais si dans une manifestation deux cents CRS se retrouvent confrontés à une centaine de militants déterminés ils peuvent aussi prendre des coups. Or beaucoup de ces policiers se considèrent sans doute payés pour taper sur les autres, et si possible sans moyens de défense, mais pas pour se faire taper dessus eux-mêmes.

Ce qui remet en cause un principe auquel j’ai moi-même longtemps cru, qui est que l’Etat, et donc la police, espère qu’il y aura violence et provoque le public en ce sens: s’il y a violence on peut réprimer, ficher S, mettre des gens en garde à vue, etc… Or il semble que ce soit le contraire, l’Etat cherche en fait le plus souvent à minimiser la violence car elle ne passe pas bien dans l’opinion et renvoie une image de mauvais gestionnaire, elle active le ressentiment de personnes qui se radicalisent et peuvent passer à l’action, elle démotive les policiers qui, à nouveau, ne sont pas payés pour prendre des coups.

Cela, les activistes les plus déterminés l’on bien compris. D’où l’urgence d’un changement de politique en matière d’encadrement des manifestations et des « zones à défendre ». Il devient nécessaire pour l’Etat, pour éviter de se fourvoyer dans une escalade d’où le régime en place risque de ne pas sortir indemne politiquement parlant, de comprendre la nature de l’opposition non exclusivement non-violente. Ce ne sont pas des casseurs idiots qui profitent juste de l’aubaine, ce sont des gens qui ont des idées politiques (des, car il n’y a pas de programme politique unifié dans cette mouvance, chaque groupe a le sien), mais dont le dénominateur commun est sans doute le rejet d’un pouvoir omniprésent qui ne leur laisse en fait aucun choix politique réel.

En effet, quels que soient les résultats électoraux ceux qui passent sortent tous du même sérail et, à quelques éléments près, portent la même politique économiquement libérale (droit du plus fort) et socialement restrictive. Cette réalité a un effet, qui est un effet de ressentiment des laissés pour compte pouvant mener à la colère, à la radicalité et, possiblement, au terrorisme. Les anarchistes et assimilés sont peut-être le fer de lance de ce ressentiment, et ne sont pas disposés à pactiser avec l’ennemi. L’ennemi, c’est le pouvoir en soi, c’est tout ce qui empêche l’auto-organisation, l’auto-détermination, tout ce qui oblige à rentrer dans des cases et à obéir à une autorité que l’on n’a pas choisie. Mais ce ne sont évidement pas des terroristes, loin s’en faut. Ils n’ont jamais tué personne mais si l’Etat reste dans sa posture d’arrogance et de répression il n’est pas dit que cela ne puisse arriver. On l’a déjà vu avec Action Directe par exemple.

L’Etat a peur de cela, c’est pourquoi il s’acharne par exemple sur l’affaire Tarnac quitte à truquer les PV pour inculper des « coupables », pour faire l’amalgame entre des gens qui écrivent des livres à caractère révolutionnaire et des terroristes. C’est pourquoi il intègre l’état d’urgence dans le droit commun: pas pour chasser les vrais terroristes, mais pour intimider les opposants politiques – les vrais, pas les politiciens d’opposition. Il est temps de reconnaître que la violence dans les luttes sociales est avant tout un marqueur de ressentiment et de volonté d’émancipation.

Cela ne veut pas dire qu’il faille être d’accord avec cette violence (et personne, pas même les Black Blocs, ne nous le demande), ni qu’il faille dans la plupart des cas abandonner le principe de non-violence, mais il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de délinquance mais bien de résistance. Tout bon traitement débute par un bon diagnostique.

 

Notes:

  1. http://www.leparisien.fr/faits-divers/pourquoi-les-militants-de-l-ultragauche-inquietent-les-autorites-18-10-2017-7338981.php

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