Maison de Saoud et Moyen-Orient: Game of Thrones en vrai.

Le scénario qui se déroule actuellement en Arabie saoudite n’a sans doute pas grand chose à envier à la fameuse série. Sauf qu’il est plus difficile, dans la réalité, de décrypter les intentions et enjeux de pouvoir vu que l’information officielle est par définition très incomplète voire fausse, et que le reste nous vient d’analystes situés hors du pays, de « témoins » souvent anonymes, et de médias rarement indépendants d’intérêts particuliers. Il faut néanmoins s’y intéresser car la manière dont va se dérouler le scénario moyen-oriental dans les 2-3 années à venir aura un impact significatif sur l’ordre mondial. 

Comme rappelé un peu partout ainsi que sur ce blog (1), la situation de l’Arabie saoudite est catastrophique. Sous le vernis, une guerre des clans se déroule sur fond de vacuité du pouvoir depuis l’élection en 2015 du roi Salmane (frère des rois précédents Fahd et Abdallah et tous trois fils du roi fondateur Ibn Saoud), déjà peu en forme à l’époque et aujourd’hui un vieillard quasi-sénile; sur fond de crise économique liée à la forte baisse de la rente pétrolière nécessaire à l’achat de la paix sociale dans le royaume; et sur fond de crise politique face au terrorisme, au fiasco yéménite, à la puissance grandissante de l’axe Iran-Irak-Syrie-Hezbollah libanais soutenu militairement par la Russie et politiquement par la Chine.

Cet axe est avant tout fort de sa cohérence: tous ces pays ont un objectif commun, à savoir le développement économique, la stabilité, et la sécurité face aux pays délinquants que sont devenus l’Arabie saoudite et son principal allié, les USA de Donald Trump. L’axe Arabie-USA a pour troisième pilier Israël, qui voit en l’Iran son principal ennemi et concurrent régional, et c’est la connexion israélienne qui forme le véritable ciment de l’ensemble. Comme décrit dans un précédent article (2), la clé de voûte de cette tripartite est Jared Kushner: beau-fils de Donald Trump (marié à la belle Ivanka) et haut conseiller du Président, juif conservateur, proche ami de Benjamin Netanyahou tout comme l’était son père Charles Kushner, Jared Kushner tisse les liens de l’axe au profit avant tout d’Israël, qui bénéficie à nouveau de toute l’amitié américaine et d’excellents rapports avec son principal allié local, l’Arabie, dans la lutte pour le pouvoir régional qui s’organise face à l’Iran et le monde chiite.

Voilà pour l’image générale, mais c’est ce qui se passe au sein du royaume saoudien depuis quelques semaines qui est sans doute le plus révélateur du Game of Thrones version wahhabite. Le personnage principal de la saga actuelle est Mohamed ben Salmane, fils préféré de l’actuel roi Salmane, que la presse appelle désormais MbS – une tentative de relookage moderne pour ce prince de 32 ans passé, en l’espace de deux ans, de l’anonymat international au pouvoir quasi absolu.

MbS fut promu ministre de la défense du royaume en 2015 et se lança aussitôt dans une campagne de destruction massive du Yémen visant à éliminer la faction Houthis soutenue par l’Iran. Fiasco total sur le plan militaire et diplomatique, sans parler d’une catastrophe humanitaire dont à peu près tout le monde se fiche. Le 4 novembre, la défense saoudienne devait tirer des missiles anti-missiles au dessus de Ryad pour détruire un missile balistique tiré par… les Houthis! C’est pas gagné.

En juin 2017, le roi Salmane dépose unilatéralement le prince héritier Mohamed ben Nayef en faveur de MbS, son jeune cousin. Ben Nayef est aussi un personnage clé. Fils du très influent Nayef ben Abdelaziz, il est second en ligne pour le trône derrière le prince Moukrine censé accéder au trône après son frère, l’actuel Salmane. Moukrine fut écarté par Salmane au profit de Nayef en 2015, avant d’écarter Nayef au profit de MbS. Mais contrairement à MbS qui est un pur produit du sérail, ayant fait ses études de droit (ça ne doit pas être très compliqué, le droit saoudien…) à Ryad, son cousin Nayef a étudié aux USA et a suivi une formation au sein du FBI de 1985 à 1988. Il a également été formé à Scotland Yard au début des années 90. C’était un ennemi juré d’Al-Qaïda, qu’il bouta hors d’Arabie (le groupe se reformant au Yémen sous le nom d’AQPA) et dont il subit plusieurs tentatives d’assassinat. Nayef était clairement un asset occidental, un homme compatible avec la politique occidentale.

En 2016 il est même décoré de la légion d’honneur par François Hollande pour services rendus contre le terrorisme. Pourquoi fut-il démis de ses fonctions de vice-premier ministre et du statut de prince héritier par Salmane, alors qu’il est a priori nettement plus cultivé, cosmopolite et compétent que son jeune cousin MbS? Mystère, mais on peut penser, entre autres, que la sénilité grandissante du père Salmane n’a pu résister à l’éclat du fils. Nayef était peut-être trop proche des services secrets US, et manipulable par ces derniers. Mais peut-être aussi Salmane a t’il décidé en faveur de MbS au nom d’un pari sur l’avenir: face aux graves problèmes confrontant le royaume, MbS fut chargé dès janvier 2016 (donc bien avant sa nomination de prince héritier) de tracer la route de l’Arabie vers une économie moins pétro-dépendante, plus ouverte, industrialisée et modernisée. C’est le plan « Vision 2030 » (3).

Parmi les pistes de développement: amélioration des services à la population et notamment ceux liés à la santé, à la culture, et développement du tourisme. Implication, aussi, des jeunes générations dans la vie publique. Les femmes au volant sont peut-être un premier pas vers une de-radicalisation, mais le plan ne parle guère d’éducation, de libération des femmes ou autres sujets associés à une société moderne. Il faudra sans doute encore attendre un ou deux siècles, si le pays existe toujours.

Aujourd’hui prince héritier, vice-premier ministre, ministre de la défense, président du conseil économique et de développement, MbS règne en maître quasi-absolu sur l’Arabie mais n’y a pas que des amis, et notamment dans l’armée. Face au désastre yéménite et à la toute-puissance d’un jeune prince n’ayant à ce jour rien réussi de notable, la fronde gronde chez les puissants, les militaires comme au sein du peuple. Pour certains analystes, il ne faudrait pas grand chose pour mettre le feu aux poudres et MbS serait surtout sur la défensive. Le récent recul de MbS face au blocus du Yémen est un signe, mais le coup de théâtre des 4 et 8 novembre labellisé « opération anti-corruption » visant une cinquantaine de très puissants et très riches aristocrates et hommes d’affaires saoudiens est d’une toute autre ampleur! (4)

Corruption sans doute, la chose étant endémique en Arabie comme dans tout pays totalitaire (et malheureusement très présente aussi dans les pays dits démocratiques), mais s’en prendre d’un coup à tant de gens aussi puissants relève du suicide, même pour MbS. S’il le fait, c’est qu’il n’a pas le choix: soit il prend le risque de couper la tête de la fronde tant qu’il en a le pouvoir, soit il se fait renverser par un coup d’Etat. Et c’est une manière de caresser le peuple dans le sens du poil en faisant mine de dénoncer cette corruption et, surtout, en récupérant ainsi de l’ordre de 100 milliards de dollars supposément détournés par ces gens. De quoi mettre un peu de beurre dans les épinards. MbS aurait décidément toute sa place dans la série Game of Thrones!

Notre héro fait donc face à deux fronts: un front interne décrit ci-avant qu’il tente de casser avec la purge en cours, et un front externe constitué de l’axe chiite dont le Qatar serait la tête de pont sur la péninsule arabique. D’où le blocus de ce petit pays en juin 2017, sous prétexte de sympathies avec le terrorisme mais en réalité parce que le Qatar est bien obligé de composer avec l’Iran vu qu’il partage avec ce dernier l’immense champ gazier « North Dome ».

Bien sûr, tous ces pays fricotent avec l’islamisme, chiite ou sunnite, l’un étant toujours le « terroriste » de l’autre. Les wahhabites saoudiens ne sont pas mieux que les islamistes sunnites sauce Daech, se battant entre eux mais aussi ensemble contre les islamistes sunnites sauce Al Qaïda. Cette capacité qu’ont les islamistes sunnites à s’entre-déchirer est en soi rassurante, si on pouvait juste les enfermer tous sur un grand terrain… En face, le chiisme est plus discipliné même si tout aussi barbare, les milices chiites irakiennes ou les gardiens de la Révolution iraniens ne valant guère mieux que les djihadistes sunnites. Reste la question centrale: la grande confrontation sunnites-chiites aura t’elle lieu?

L’Arabie sait que, seule, elle ne fait pas le poids. Elle n’est même pas capable de mettre au pas les Houthis au Yémen. Elle n’attaquera pas l’Iran, mais pourrait s’en prendre au Hezbollah en coopération avec Israël. La destitution du premier ministre libanais Saad Hariri par l’Arabie est un coup de semonce, même si aujourd’hui Hariri a suspendu sa soi-disant démission afin de trouver d’abord une sortie politique pour le pays. L’effet, sans doute, de l’intervention diplomatique occidentale. Mais il est clair, et c’est peut être même en train de devenir apparent pour MbS, que l’Arabie a tout à perdre d’une guerre ouverte contre l’axe chiite, même avec le support des américains et israéliens. Son problème est de ne pas disparaître économiquement et politiquement, de ne pas imploser socialement. Le pays repose sur un équilibre entre trois grands clans, et l’existence même de la Maison de Saoud, aux yeux des musulmans, dépend avant tout de sa capacité à tenir sa promesse originelle: défendre les lieux saints et en garantir l’accès aux pèlerins contre le droit à établir une royauté, chose a priori incompatible avec l’islam qui ne reconnait que le Califat.

A mon avis le principal risque d’une guerre ouverte entre l’axe sunnite et l’axe chiite dépend des jeux de pouvoir aux Etats-Unis: la vacuité issue de l’incompétence crasse de Donald Trump laisse le champ libre aux prédateurs du complexe militaro-industriel et des services secrets dont la guerre est la raison d’être, le brave secrétaire d’Etat Rex Tillerson passant son temps à éteindre les incendies allumés par ce régime délinquant. On en arrive à dépendre des régimes totalitaires russes et chinois pour éviter une nouvelle agression américaine au Moyen-Orient.

Nous sommes sur le point de basculement: soit un nouveau conflit démarre sous peu, peut-être à partir d’une attaque massive conjointe Arabie-Israël contre le Hezbollah pouvant mener à l’embrasement général, soit l’Arabie et l’Iran choisissent la désescalade et un modus vivendi reconnaissant les lignes de partage actuelles, au profit d’un Moyen-Orient en phase de reconstruction. Ce qui bénéficierait à tout le monde sauf les USA, qui ont besoin de guerres pour faire tourner leur économie et justifier le contrôle social par l’Etat policier; et sauf pour Israël qui craint par dessus tout une entente générale au sein du monde arabe et perse, limitant ses propres mouvements, voire l’obligeant à trouver une solution à la question palestinienne qui soit autre chose que la politique du pire. La question serait alors de savoir si les USA et Israël seraient capables de provoquer le conflit malgré le manque de volonté des autres parties.

 

Notes: 

(1) https://zerhubarbeblog.net/tag/arabie-saoudite/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2017/05/23/trump-larabie-et-la-connexion-juive/

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Vision_2030_(Arabie_saoudite)

(4) http://harissa.com/news555/fr/le-prince-heritier-du-royaume-saoudien-mohamed-ben-salmane-mbs-va-t-il-reussir-sa-revolution

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