Depuis la ZAD de Notre Dame des Landes

Un dimanche soir de novembre. J’arrive au petit village de Notre Dame des Landes, à 20 km au Nord de Nantes, à 2 km au Nord de de la zone concernée par le projet aéroportuaire, zone devenue depuis quelques années une Zone à Défendre (ZAD) occupée par les opposants au projet de bétonnage intégral, les « zadistes ». La ZAD mesure environ 10 km sur 5, une zone de bocages, bois et près de 1600 hectares répartie en zones de vies, zones boisées et zones agricoles. Environ 80 collectifs co-gèrent actuellement la ZAD, devenue un grand laboratoire du vivre-ensemble, de réflexion et d’action politique mais aussi d’agriculture, d’écologie, d’auto-construction et d’ateliers en tous genres.
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Cela fait 30 ans que l’on parle de ce projet (1), l’épisode actuel devant bientôt se terminer avec la publication, dans les jours qui viennent, des conclusions du comité d’évaluation (2). Fin de l’épisode peut être mais pas fin de l’histoire car soit le projet est maintenu et c’est la guerre, soit il est abandonné et on entrerait dans une phase « post-ZAD » où il faudra bien trouver un arrangement entre Etat, collectivités locales et les centaines de zadistes qui occupent actuellement, et exploitent, des terres précédemment vendues par les propriétaires locaux à Vinci ou au Conseil Général et destinées à être transformées en dalles de béton.
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Mais on n’en est pas encore là. Lundi matin je traverse la ZAD du Nord au Sud par l’axe principal pour me garer au village de Vigneux de Bretagne, puis je pars arpenter les routes et chemins du centre de la ZAD avec pour objectif la ferme de Bellevue. J’y rencontre quelques personnes, dont une résidente permanente et sa fillette, des participants de passage venus d’Espagne, et Camille, un autre résident là depuis un an et en charge, aujourd’hui, de l’accueil des arrivants. Ca tombe bien, c’est justement une semaine où la ferme de Bellevue met en place un accueil organisé pour les visiteurs, d’un jour, d’une année ou d’une vie.
La discussion s’engage facilement, Camille me fait faire le tour de la ferme où l’on trouve une forge, une boulange où le pain se vend en prix libre, une salle informatique équipée de PC sous Tails – un système où tout s’efface dès que l’on coupe le courant, un free shop où l’on dépose ce dont on n’a pas besoin et l’on prend ce dont on a besoin, des ateliers couture, cuir, bois, un « groupe vaches » qui s’occupe des quelques bovins et fabrique le fromage dans la petite fromagerie. Fromage qui s’achète aussi en prix libre, et ma foi fort bon.
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 Une discussion s’engage avec G., un membre du « groupe vaches » qui décrit ce retour aux sources d’un élevage bovin émancipé de la bureaucratie, des normes, de l’obligation de rentabiltié qui pousse aujourd’hui tant de petits éleveurs au suicide. Retour aux sources où l’on fait tout, depuis l’insémination et le vêlage jusqu’à l’abattage et la transformation, en passant bien sûr par la production laitière et fromagère. Une paysannerie globale aujourd’hui impossible dans le monde normé, paperassé, spécialisé et mortifère de « l’exploitation ».
C’est là où je prends conscience du fait d’être en un lieu libéré de l’emprise des pouvoirs politiques, économiques, administratifs et policiers. Aucun représentant d’une institution coercitive ne se risque sur la ZAD, ne vient imposer quoi que ce soit qui ait été voté ailleurs, décidé par quelque administration au profit de lobbies et de grands argentiers. Cette liberté prend forme, notamment, dans cette agriculture et cet élevage auto-géré où le savoir-faire se réapprend, sans subsides, sans obligations autres que produire ce qui est nécessaire à la survie locale dans le respect des bêtes et des terres.
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Cette liberté, mais aussi cette âpreté car la vie n’est pas facile tous les jours, se retrouve dans de nombreuses activités sur la ZAD, que ce soit la couture ou la construction de bâtiments communs. L’un d’eux présente une superbe charpente dont une partie entièrement réalisée à la main (sans machines), une charpente où se niche un crocodile sculpté ou de belles ferrures en fer forgé. Là où la rentabilité financière et la bureaucratie disparaissent renaît le beau, même pour un bâtiment agricole.
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Après un café je repars explorer quelques hectares de cette ZAD dont je commence à cerner la répartition des installations et, en gros, le mode de fonctionnement. Un élément clé de l’opération est le ZADNews, un feuillet imprimé et distribué chaque lundi à la petite centaine de lieux recensés. On y trouve avant tout des infos utiles tels les n° de téléphone d’urgence – tout ce qui entre sur la ZAD est observé et les intrusions suspectes rapidement communiquées.
Tel également le fonctionnement du système de médiation dit Cycle des 12, où 12 personnes tirées au sort par groupes de 3 forment un genre de tribunal pour la résolution de conflits. Un agenda bilingue français-anglais recense toutes les offres de pratiques, ateliers, réunions des différents collectifs, ventes de pain, etc.. Ensuite viennent les compte-rendu de réunions et une partie libre où chacun peut faire publier une opinion, un poème, une info pêchée ailleurs.
En fin d’après-midi je récupère mon véhicule et pousse jusque au lieu-dit les Fosses Noires, ayant noté dans le ZADNews qu’il y avait là une vente de pain de 17h à 19h. Effectivement, au sein d’une grosse battisse se niche une boulangerie, gardée par personne. On se sert et on dépose le montant que l’on veut. Je repars avec un joli pain à partager ce soir à la ferme en plus de mes dernières bouteilles de pinard bourguignon. Le retour par quelques détours me fait passer par de belles fermes et des habitats plus ou moins nomades, certains carrément issus d’un imaginaire à la Mad Max.
On remarque également le matériel de blocage des accès sur certaines routes et chemins, prêt à freiner une éventuelle attaque policière. C’est là une grande différence avec la ZAD de Bure que je visitais le mois dernier (3): autant les habitants et militants de Bure sont constamment surveillés, harcelés par les gendarmes mobiles et la milice privée de l’Andra, créant une tension permanente et palpable, autant ici à NDDL, du moins en ce moment, pas un flic en vue et une liberté totale de mouvement.
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Des odeurs de soupe émane de la cuisine commune de la ferme, quelques convives s’y installent: l’une est là depuis une semaine, l’autre un mois, deux autres depuis plus d’un an. Un trio de jeunes femmes débarque d’un camping-car avec l’intention de rester là deux semaines, une étape dans leur tour de France des initiatives sociales et solidaires que l’on peut d’ailleurs suivre sur leur blog www.projet-avanti.com. Un peu plus tard l’équipe d’espagnols croisée au matin revient d’un périple de distribution du ZADNews mouvementée. Une autre veut prendre une douche mais pas de chance, il y a eu trop de monde et l’eau est glacée. Une douche plus ou moins chaude pour des dizaines de personnes, voilà aussi une réalité de la vie sur ZAD.
La population triple à la belle saison et les permanents, ceux qui s’occupent de l’organisation et œuvrent dans les collectifs, doivent aussi gérer ceux ou celles qui s’y croient en colonies de vacances où qui viennent se la jouer grands résistants mais n’en foutent pas une là où ça compte vraiment: les travaux agricoles, l’entretien, les mille tâches requises par un mode de vie auto-géré sans l’ombre d’un service public. La liberté a un prix, que la plupart des gens qui participent à la ZAD sont prêts à payer car, en échange, ils vivent une expérience émancipatrice et éducative leur permettant de tester leurs propres limites ainsi que les possibilité d’un système social inédit.
J’ai été frappé par le fait que le combat contre le projet d’aéroport passe presque au second plan, du moins pour les gens que je croise: l’abandon du projet semble quasi acquise, du fait qu’il est inutile et dénoncé comme tel d’une part, mais d’autre part parce que le coût politique – dont le possible coût en vies humaines, et pas seulement côté zadistes – d’un nouvel affrontement serait, selon certains, trop élevé pour le pouvoir en place. Si une chose est claire pour tout le monde, c’est que les zadistes ne lâcheront rien et qu’il peuvent compter sur des milliers de personnes susceptibles de descendre du jour au lendemain sur NDDL pour participer à la défense des lieux.
La mafia des bétonneurs et élus « intéressés » (4) ne pourrait passer qu’en force, c’est-à-dire par les gendarmes et policiers et que ceux-ci, expérience faite, ne sont peut-être plus aussi chauds pour aller se battre sur un terrain qui ne leur est pas favorable. En effet, les bois, haies et chemins boueux de la ZAD ne prêtent bien moins que les villes bien ordonnées aux tirs de flashballs, aux grenades lacrymogènes qui finissent dans les flaques, et aux avancées de rangées de boucliers quand le chemin fait 4 mètres de large et est semé d’embûches.
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Mais si le projet était effectivement abandonné, que se passerait-il ensuite? Voilà une question centrale au sujet de laquelle différentes opinions s’affrontent, avec en gros deux lignes: soit la ZAD reste un lieu de résistance sans compromis, une base pour d’autres luttes mais dont la raison d’être première reste justement cette notion de lutte. Soit une négociation avec l’Etat en vue d’un arrangement garantissant la continuité du mode de vie actuel, auto-géré, de la ZAD. Avec quelles contreparties je l’ignore, mais en ce cas c’est l’expérience de vie collective de la ZAD qui devient l’enjeu principal.
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Après une nuit réparatrice sur le parking de la ferme Bellevue je prends la route du retour, certain de revenir un jour sur ce lieu qui, outre l’aspect de résistance contre la projet d’aéroport, est surtout frappant en tant que mise en pratique d’un mode de vie émancipé des structures coercitives modernes. La vie sur la zone est loin d’être toute rose, les conflits existent, les différences d’opinions sont parfois irréconciliables, l’organisation est complexe et la vie matérielle précaire, mais le souffle de liberté qui la traverse fait avancer les âmes qui s’y risquent.
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Notes:

 

7 thoughts on “Depuis la ZAD de Notre Dame des Landes

  1. forestier

    Merci Vincent pour ce reportage toujours si bien fait : texte et photos. Je sais que c’est de l’info noble… merci les Zad pour ce vent de liberté que vous portez… Belle et bonne suite… en espérant que cet aéroport ne voit pas le jour. J’entendais Hulot à France inter auj. La commission devrait aller chercher du côté de l’aménagement de l’aéroport déjà en place en zone urbanisée … aille les oreilles et le reste !!!
    bises michèle forestier

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  2. Vincent Verschoore

    Le ministère de l’intérieur se prépare a l’éviction de la zad pa r la force, mais les flics savent que ce ne sera pas une promenade de santé. Personne, évidemment, ne se penche sur l’intérêt social et environnemental de cette expérience. Quand on a la tête en forme de matraque, on voit tout sous la forme de crânes à fracasser. http://www.bfmtv.com/politique/notre-dame-des-landes-les-policiers-redoutent-une-evacuation-violente-1326203.html

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