Rohingyas et Birmans, la longue lutte.

Le sort des réfugiés Rohingya a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois, souvent sous une forme lapidaire genre « pauvres Rohingyas traqués par les méchants nationalistes birmans », dont le fameux moine Wu mis à l’écran dans le documentaire « Le Vénérable W. » en juin 2017. Autre présumée coupable, Aung San Suu Kyi,  actuelle premier ministre (ou équivalent) de la Birmanie et détentrice du Prix Nobel de la Paix de 1991 pour son action en faveur de la démocratie en Birmanie. Coupable de ne pas prendre la défense des Rohingyas contre l’armée et l’opinion populaire. 

A l’heure actuelle, un accord est mis en place entre le Bangladesh et la Birmanie pour le rapatriement, vers la Birmanie, des centaines de milliers (entre 500 000 et 800 000 selon les avis) de réfugiés Rohingyas retenus dans des camps au Bangladesh. Le journaliste Gwenlaouen Le Gouil, de retour du Bangladesh, décrit cette situation dans cet interview (1), qui sera suivi d’un documentaire sur Arte: les réfugiés Rohingyas, dont la moitié sont des enfants, sont retenus et « triés » en fonction de leur capacité à prouver qu’ils viennent effectivement de Birmanie. Chose aléatoire sachant que les Rohingyas, qui sont d’origine bengali – aujourd’hui le Bangladesh –  sont apatrides depuis leur déchéance de nationalité en 1982 par la junte birmane, et n’ont soit aucun papiers soit des papiers largement périmés.

Ces camps sont gérés par l’armée du Bangladesh, qui distribue aux réfugiés l’aide apportée par les ONG. Ces camps sont également infestés d’islamistes qui y construisent des milliers de mosquées et d’écoles coraniques, comblant le vide éducationnel et transmettant à ces 200 000 ou 300 000 enfants l’idéologie islamiste (tout ceci selon Gwenlaouen Le Gouil). Ce qui semble surprenant du fait que le Bangladesh, pays bien sûr musulman, a une politique stricte envers les islamistes en général, mais visiblement pas dans les camps Rohingya.

Pendant ce temps, les Birmans construisent les futurs camps « d’accueil » des Rohingyas de leur côté de la frontière. Des prisons à ciel ouvert en fait, le gouvernement birman n’ayant visiblement aucune intention de relâcher les Rohingyas dans la province d’Arakan où leurs maisons ont été détruites et leurs champs récupérés par les birmans.

Tout ceci peint une image dramatique du sort des Rohingyas, un peuple martyr dont personne ne veut, destiné à devenir l’équivalent local du peuple palestinien. Mais l’Histoire n’avançant pas sans raisons, il est utile de comprendre comment on en est arrivé là.

La minorité musulmane Rohingya existe dans la province birmane d’Arakan (aujourd’hui, état de Rakhine) depuis à peu près le XVème siècle, et fut un temps reconnue comme l’une des « minorité autochtone » de Birmanie par le gouvernement birman, jusqu’à la perte de ce statut en 1982. Mais les Rohingyas et les birmans bouddhistes ont toujours été dans des camps opposés lors des guerres ayant secoué le pays:

De 1824 à 1826, lors de la première guerre entre l’empire britannique et la Birmanie, les Rohingyas sont supplétifs dans l’armée britannique et considérés comme des traîtres par les indépendantistes birmans. La Seconde Guerre mondiale est l’objet de combats entre musulmans et bouddhistes qui supportent respectivement les Anglais et les Japonais, ce qui a pour conséquence une ségrégation territoriale entre les deux populations, les musulmans se regroupant au nord de l’Arakan et les bouddhistes au sud. Après la Seconde Guerre mondiale, ils soutiennent de nouveau les Anglais face aux Birmans, par peur de se faire persécuter (2).

En 1948 La Birmanie retrouve son indépendance et se met en place une coexistence relativement pacifique, jusqu’en 1962 et l’arrivée au pouvoir du dictateur Ne Win qui relance la ségrégation au nom de la « birmanisation » du pays, menant à des expulsions massives de Rohingyas dans les années ’70, la perte de nationalité en 1982, un retour de 200 000 réfugiés dans des camps birmans en 1991 suite à des négociations internationales, avant la nouvelle montée de violence en 2012 suite au meurtre par des Rohingyas d’un moine bouddhiste.

myanmar

Face à la birmanisation et au rejet des Rohingyas considérés comme des traîtres – ce qui peut se comprendre au vu de l’histoire -, ces derniers sont devenus un terreau fertile pour l’islamisme. Dès les années ’90 des extrémistes Rohingya se rapprochent de la nébuleuse Al-Qaïda d’Oussama Ben Laden – alors allié de l’Occident contre les Russes en Afghanistan, ne l’oublions pas – et s’entraînent avec les moudjahidines afghans.

Au début 2010, la “ Arakan Liberation Army” , un groupe de rebelles du Rakhine fondé en 1968 a intensifié ses activités militaires dans la région et ils étaient supportés financièrement par des donateurs d’Arabie saoudite et du Pakistan. En 2012, les tensions entre les bouddhistes et les musulmans ont explosé en une révolte qui a coûté la vie à plus de 200 personnes obligeant les autorités à proclamer l’état d’urgence dans l’état de Rakhine (3).

Après une accalmie, la crise repart de plus belle en 2016 avec une attaque meurtrière contre une vingtaine de commissariats de police, avec 89 birmans tués dont une douzaine de policiers par les rebelles de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), fondé par un certain Ata Ullah, généralement décrit en Occident comme un Rohingya cherchant à défendre les siens contre l’oppresseur birman par les armes, une sorte de Ben Laden de la première heure. Mais tout comme Ben Laden n’était pas Afghan, Ata Ullah n’est pas Rohingya mais Pakistanais, un extrémiste islamique ayant trouvé une bonne oreille auprès de riches mécènes saoudiens.

Comme partout où ils s’activent, les islamistes servent des intérêts qui dépassent les « simples » intérêts de domination confessionnelle – même si ces derniers sont bien réels. Intérêts liés au pétrole et dans lesquels trempent toujours les saoudiens, premiers sponsors des islamistes – voir si la récente prise de pouvoir de MbS va y changer quelque chose (4). Il existe un lien entre déstabilisation politique et enjeux pétroliers en Syrie, comme cela existait dans le cadre de l’invasion de l’Irak par les US et leurs alliés. Dans le cas birman, la crise Rohingya et l’implication saoudienne via Ata Ullah couvre également un important enjeu: les eaux birmanes du golfe du Bengale recouvrent un grand réservoir de gaz naturel, le Shwe field (5), exploité depuis 2013 et dans lequel les Chinois ont énormément investi. Pour l’achat de gaz à l’exploitant Daewoo, et pour un gazoduc aboutissant directement en territoire Chinois, évitant ainsi de faire passer les tankers et autres méthaniers par le détroit de Malacca – un détroit dangereux du fait de la piraterie, et sous contrôle notamment de l’Indonésie et de la Malaisie, pays musulmans dont la Chine se méfie.

Une action en sous-main de l’axe US-Arabie contre la Chine, par le biais d’une « aide à la déstabilisation » de cette région via les habituels idiots utiles islamistes, semble aller dans le droit fil des traditions.

Voyons maintenant l’autre aspect repris en cœur pas nos commentateurs bien-pensants: Aung San Suu Kyi, du fait de son apparente passivité face à la crise des Rohingyas, serait indigne de son Prix Nobel, et pour certains elle devrait en être destituée – il y a même un groupe Facebook pour cela (6). Mais qui est Aung San Suu Kyi?

Elle est la fille de Aung San, héro national et fondateur de la Birmanie moderne arrachée à la domination britannique en 1948. Aung San est le fondateur de l’armée birmane actuelle, l’homme qui a tenu entre ses mains le possible futur progressiste d’un pays ayant gagné pacifiquement son indépendance. Un homme qui fut malheureusement assassiné quelques mois plus tard, a priori par un opposant politique qui fut ensuite jugé et pendu, mais les réels commanditaires du meurtre furent très probablement les Anglais (7). Anglais dont les alliés traditionnels sont les Rohingyas, qui sont donc associés de ce fait au meurtre de Aung San.

Ceci marqua la fin du rêve birman, qui sombra définitivement dans la dictature en 1962 avant qu’un travail de longue haleine par Aung San Suu Kyi et l’opinion internationale n’en vienne à bout en 2015. Néanmoins Aung San Suu Kyi n’ignore rien de la vraie histoire des Rohingyas et de la perception qu’en a l’opinion publique birmane. Elle n’a évidemment pas les moyens de s’opposer frontalement aux militaires nationalistes birmans, qui ont la population avec eux. Elle ne peut que négocier par des voies diplomatiques, ce qu’elle fait, une solution qui soit autant acceptable pour sa propre population que pour le Bangladesh et, accessoirement, pour les Rohingyas dont personne ne veut: le Bangladesh prétend ne pas avoir les moyens d’accueillir tous ces réfugiés – ce qui est sans doute vrai, mais sachant que ce sont tous des musulmans, issus d’une même culture, on ne voit pas très bien pourquoi ils ne pourraient pas s’intégrer et participer à la vie du pays. Il semble que les autorités du Bangladesh n’imaginent pas que les Rohingyas puissent s’intégrer chez eux malgré ces grandes similitudes, d’où la construction des camps fermés gérés par l’armée.

Je ne vois pas de bonne issue à cette situation: le repli des islamistes suite à la défaite sur le théâtre irako-syrien nourrit la résurgence islamique en Asie. Les Rohingyas sont clairement sous l’influence islamiste, d’autant plus dans les camps d’où ils ne peuvent s’échapper, et où les écoles coraniques nourries à la haine de tous leurs voisins (musulmans, hindous ou bouddhistes) formatent les futurs djihadistes à un rythme industriel.

 

Notes:

(1) https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/cultures-monde-vendredi-26-janvier-2018

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Rohingya

(3) https://www.linkedin.com/pulse/les-rohingyas-pour-nuls-nicole-touati-1/?trackingId=%2FIYd2ZktzhK6AAZr1q8aDw%3D%3D&trk=v-feed

(4) https://zerhubarbeblog.net/2017/11/23/maison-de-saoud-et-moyen-orient-game-of-thrones-en-vrai/

(5) https://ejatlas.org/conflict/shwe-gas-field-and-pipeline

(6) https://www.facebook.com/RetraitDuPrixNobelDeLaPaixAAungSanSuuKyi

(7) https://www.youtube.com/watch?v=N003jRV75kc

 

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