De l’élite française à l’avenir de l’Europe.

Concours d’entrée à l’ENA 2018: « le jury indique qu’il a choisi de mettre en avant les critères d’authenticité, de sincérité et de sens critique dans sa sélection des 80 lauréats du concours. « Une tête bien faite valant mieux, dans tous les univers professionnels et sous tous les cieux, qu’une tête trop pleine« , le jury explique avoir privilégié les individus capables de penser par eux-mêmes plutôt que des singes savants de la technocratie. » 

Citation d’un article de Marianne (1) sur les candidats à l’ENA, peints par les jurys comme autant de singes savants incapables de penser par eux-mêmes, mais très efficaces pour régurgiter le contenu de fiches de lectures très politiquement correctes. Et c’est ça qui se retrouve dans les hautes sphères du pouvoir politique et économique français, débitant toujours les mêmes idées issues de la philosophie TINA chère à Margaret Thatcher: There is no alternative. Quoi qu’il arrive, il n’y a pas d’alternative au modèle néo-libéral, qui enrichit les 20% d’en haut (dont ces candidats sont bien évidemment issus) et fragilise, voire paupérise, le reste (2).

Emmanuel Macron et son équipe sont l’exemple presque caricatural de cette mentalité. Ce qui ne veut pas dire que toute réforme proposée soit mauvaise, loin de là, mais que la vision du monde d’où découle cette volonté de réforme est entièrement ancrée dans une religion datant de Milton Friedman: l’utilitarisme, la main invisible du marché, la compétition comme instrument le plus optimal de la répartition des ressources.

Je parle de religion car nous avons bien affaire à un dogme, asséné aux étudiants des hautes écoles parisiennes avec la même impériosité que le coran dans les écoles islamiques. Et comme toute religion, dans un monde idéal hautement simplifié cela fonctionne à peu près. Toutes les frustrations et inquiétudes ressenties par les croyants trouvent une explication, et un avenir heureux (dans ce monde ou le suivant) est possible pour ceux et celles qui se soumettent au dogme – et surtout au clergé.

Le modèle TINA fonctionne dans un monde idéalisé où tout est transparent, où l’information circule parfaitement, où les régimes politiques et fiscaux sont stables, où la main d’oeuvre circule aussi facilement que le capital, où chacun a accès aux mêmes savoirs et peut donc prendre les décisions les plus optimales. Dans la réalité ce n’est pas le cas, loin s’en faut. Nous vivons dans des démocraties superficielles, la plupart des décisions se prennent hors de tout débat public, la corruption reste un facteur décisionnaire important, l’information est intimement mélangée à la désinformation, et l’éducation est hautement inégalitaire.

L’éducation obligatoire pour tous et toutes était supposée apporter cette égalité des savoirs, des opportunités et des choix. L’éducation comme facteur de réparation de la fracture sociale? Apparemment pas, et surtout pas selon l’historien Emmanuel Todd qui dit dans un récent article dans Libération (3): « La vraie fracture n’est aujourd’hui plus sociale, mais éducative. Et la démocratie est vouée à disparaître en Europe. »

Ce n’est pas très correct mais je me dois de citer ici le premier paragraphe de cet interview in extenso tant il pose bien le problème:

« Nous vivons une phase décisive : l’émergence pleine et entière d’une nouvelle confrontation fondée sur les différences d’éducation. Jusqu’ici, la vieille démocratie reposait sur un système social fondé sur l’alphabétisation de masse mais très peu de gens avaient fait des études supérieures. Cela impliquait que les gens d’en haut s’adressaient aux gens simples pour exister socialement – même les dominants et même la droite. On a cru que la propagation de l’éducation supérieure était un pas en avant dans l’émancipation, l’esprit de Mai 68 finalement. Mais on n’a pas vu venir le fait que tout le monde n’allait pas faire des études supérieures : selon les pays, entre 25 % et 50 % des jeunes générations font des études supérieures, et dans la plupart d’entre eux leur nombre commence à stagner. Les sociétés ont ainsi adopté une structure éducative stratifiée. «En haut»,une élite de masse (en gros, un tiers de la population) qui s’est repliée sur elle-même : les diplômés du supérieur sont assez nombreux pour vivre entre eux. Symétriquement, les gens restés calés au niveau de l’instruction primaire se sont aussi repliés. Ce processus de fragmentation sociale s’est généralisé au point de faire émerger un affrontement des élites et du peuple. La première occurrence de cet affrontement a eu lieu en France en 1992 lors du débat sur Maastricht. Les élites «savaient», et le peuple, lequel ne comprenait pas, avait voté «non». Ce phénomène de fracture éducative arrive à maturité. »

Et un peu plus bas, sur la notion d’égalité:

« L’une des grandes faiblesses de la science politique est de réfléchir aux citoyens comme à des êtres abstraits. Mais quand on décrypte, comme je le fais, des variables sociologiques, on arrive à la conclusion qu’il existe un subconscient inégalitaire dans notre société. La stratification éducative, je l’ai dit, a provoqué une fermeture du groupe des éduqués supérieurs sur lui-même. La crétinisation politico-sociale des mieux éduqués est un phénomène extraordinaire. Le vieillissement de la population va aussi dans le sens d’une préférence pour l’inégalité. Que devient la démocratie quand les gens sont en moyenne beaucoup plus âgés et riches ? Dans le logiciel de La France insoumise, il y a la révolte. Mais des révolutions au sens mélenchoniste dans un pays où l’âge médian de la population atteint les 40 ans, je n’en ai jamais vu. Les peuples qui font des révolutions ont 25 ans d’âge médian. La société française semble dans une impasse. »

Est-ce que la « crétinisation politico-sociale des mieux éduqués » que mentionne Todd rejoint le phénomène des singes savants qui se pressent aux concours d’entrée de l’ENA? A mon avis oui, car comme le dit Todd cette « élite de masse », regroupant un tiers de la population, n’a pas vraiment besoin des autres pour exister, et détient de par son accès aux parcours scolaires privilégiés la main-mise sur les manettes du pouvoir. L’important n’étant plus alors de trouver un moyen d’émanciper les deux tiers restant, mais de les garder sous contrôle, d’une part en leur laissant juste assez pour qu’ils ne se révoltent pas, et d’autre part en mettant en oeuvre les systèmes de surveillance et de coercition rendant d’autant plus difficile toute réelle rébellion.

Aparté: En ce sens la police, comme on le voit actuellement à Bure (4), est l’idiot utile absolu au sens où les flics appartiennent le plus souvent aux 2/3 du bas mais risquent leur peau pour protéger les intérêts du tiers supérieur. Ce qui est en fait typique de toutes les armées et milices du monde.

Et c’est bien la-dessus qu’embraye Todd, toujours dans le même article, parlant de la fin de la démocratie en Europe:

« Je suis à la fois un citoyen qui s’énerve parce que je suis toujours dans le camp des perdants, et qu’à force, c’est agaçant, mais je suis aussi un historien. Et ce qui est bien, c’est que même quand le «citoyen» perd, l’histoire, elle, continue. Je pense que la démocratie est éteinte en Europe. Le gros de l’histoire humaine, ce n’est pas la démocratie. L’une de ses tendances lourdes est au contraire l’extinction de la démocratie. En Grèce, en France, les gens votent, et tout le monde s’en moque. Pour un citoyen, c’est tout de même embêtant. Pour un Français qui se pense français, c’est carrément humiliant. Mais un historien sait qu’il y a une vie après la démocratie. »

La fin de la démocratie, que nous connaissons déjà dans pas mal de pays officiellement démocratiques sous le nom de « démocrature », semble pour Todd être l’avenir incontournable d’une Europe continentale foncièrement inégalitaire et vieillissante, gérée par et pour une élite qui s’en porte fort bien. Il faut juste faire en sorte que les masses aient à manger et à s’occuper, soient bien encadrées, et ne resteront pour protester que quelques milliers d’anarchistes cagoulés qui cassent ici et là des voitures et des vitrines de banques.

S’occuper? Le travail restera une occupation pour certains, mais pour les autres les médias, l’industrie de l’entertainment que sont les jeux en ligne, le cinéma, les applications mobiles, les religions occupent déjà le marché. On parle plus d’islam et de polémques hystérico-féministes, de foot à 220 million d’euro le joueur, de la longueur de la robe de Brigitte Macron que de la société de demain et du sens que l’on veut lui donner.  L’avènement de l’intelligence artificielle (5) remplacera avantageusement un vaste éventail de professions, et créera de la valeur dont une partie sera distribuée afin de garantir la paix sociale.  Elle optimisera également les systèmes de surveillance et de contrôle des population, évidemment.

Contrairement à de nombreux commentateurs, Todd considère que le Brexit, pour toutes les difficultés qu’il entraîne, illustre le fait que la démocratie reste vivante dans le monde anglo-saxon, pourtant souvent décrié comme le plus inégalitaire. Il l’explique par la structure familiale ancestrale fondamentalement égalitaire au Royaume-Uni, où l’héritage a toujours été divisé entre les héritiers (comme dans le bassin parisien). Alors que presque partout ailleurs en Europe la structure ancestrale privilégie un héritier unique. Todd estime que la France, libre de ses mouvements, pourrait également porter les valeurs démocratiques et égalitaires… Un appel au Frexit?

Bien sûr Emmnuel Todd ne détient pas de vérités absolues et est souvent pris à partie par d’autres sociologues, mais ses observations sur le lien entre traditions familiales et démocratie (6) sont généralement considérées pertinentes. Et les faits sont là: les grands pays vieillissants que sont l’Allemagne et l’Italie se cherchent politiquement face à un nationalisme rampant. La France s’est dotée d’un exécutif et d’un parlement de Golden boys par la combinaison de l’égoïsme politique de la gauche, de la corruption de la droite et de l’incompétence crasse des nationalistes, et non par désir. Certains pays de l’Est de l’Europe n’ont visiblement pas grand chose à faire des valeurs humanistes et démocratiques fondatrices de l’UE. Alors que de son côté le Royaume-Uni cherche  à larguer les amarres, avec les dents s’il le faut et quoi qu’il lui en coûte, par simple principe démocratique. Un départ qui va faire sérieusement pencher la balance européenne encore plus fort du côté des démocratures.

L’avenir démocratique et égalitaire de la France, et encore moins de l’Europe, ne se trouve pas dans les couloirs de l’ENA. Ni de l’école en général car le système scolaire, hors réseaux élitistes, est une catastrophe malgré la bonne volonté d’une arrière-garde d’enseignants et de profs qui se démènent pour que les hordes de jeunes désabusés y apprennent encore quelque chose. Cela dit, je ne sais pas où se trouve cet avenir mais je reste convaincu qu’il est nécessaire de revenir, dans une large mesure, à l’éducation populaire, là où les gens partagent leurs savoirs, apprennent ensemble et développent – surtout – leur esprit critique et une notion commune de citoyenneté.

 

Notes:

(1) https://www.marianne.net/societe/le-jury-de-l-ena-decrit-des-candidats-moutonniers-incapables-de-penser-par-eux-memes

(2) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

(3) http://www.liberation.fr/debats/2017/09/06/emmanuel-todd-la-cretinisation-des-mieux-eduques-est-extraordinaire_1594601

(4) https://zerhubarbeblog.net/2017/10/02/bure-porte-de-lenfer-nucleaire/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2017/12/08/quel-controle-pour-lintelligence-artificielle/

 

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2 comments

  1. On peut être bardé de diplômes et con, dixit Stalte: http://www.slate.fr/story/160498/surdiplome-et-con-comme-un-balai?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

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