Le dur problème de la conscience.

En anglais on dit the hard problem of consciousness, une phrase lancée par le philosophe David Chalmers, que l’on peut résumer ainsi: comment se fait-il qu’un tas de neurones, de connexions chimiques et électriques en arrive à nous faire ressentir des expériences, des sensations subjectives qu’il nous est ensuite possible de modifier en agissant sur le monde?

Car de deux choses l’une: soit ces sensations sont de l’ordre de l’imaginaire, du mirage, de constructions internes au cerveau auquel cas elles ne peuvent êtres modifiées par une action sur l’extérieur. Soit ces sensations sont réelles au sens où elles découlent d’une situation externe à nous-même (j’ai chaud car il fait effectivement chaud), auquel cas il faut expliquer comment nous en arrivons à l’expérience consciente, subjective du « chaud », conscient du fait que nous avons chaud, alors qu’un mécanisme parfaitement inconscient de type vanne thermostatique, bien plus simple et économe en énergie, ferait tout aussi bien l’affaire.

La manière scientifique classique d’aborder le problème est de partir des observations physiques les plus simples, pour aller vers le complexe. De là l’idée que plus un organisme est complexe, plus il est conscient vu que la conscience serait alors un produit de cette complexité. On observe effectivement une certaine forme de corrélation entre conscience et complexité, dénotée phi dans la littérature scientifique, mais il n’existe aucune théorie scientifique un tant soit peu éprouvée permettant d’explique cette observation.

Par « scientifique », j’entend une théorie qu’il est possible en principe de démontrer comme étant fausse, et qu’il est possible de formuler dans un langage logique. Invoquer dieu ne fait donc pas partie de cet ensemble.

Ce blog a déjà publié plusieurs articles sur le sujet (quelques liens en bas de page (1)), sujet passionnant à l’origine d’une vaste littérature allant du matérialisme le plus intransigeant à la spiritualité la plus exotique, mais qui n’apportent toujours aucune réponse à cette question fondamentale: pourquoi et comment les êtres vivants sont-ils dotés d’une conscience d’eux-mêmes et de leurs sensations, alors qu’il semblerait tout à fait suffisant que nous soyons de simples zombies, des automates biologiques capables de trouver de la nourriture, de se protéger du froid et de se reproduire sans qu’il soit nécessaire d’avoir une quelconque conscience subjective.

Question d’autant plus pressante que le développement de la robotique et de l’intelligence artificielle fait que, dans un futur proche, nous interagiront avec de tels automates, tout aussi compétents que nous-mêmes dans une foultitude de tâches, capables d’agir sur leur environnement afin de survivre, sans qu’ils aient a priori le moindre besoin, ni la moindre capacité, à être conscients d’eux-mêmes (2).

Néanmoins la logique voudrait qu’à un certain niveau de développement, ces « robots intelligents » en arrivent à développer cette fameuse conscience du fait même de leur complexité. Pourtant il n’existe aucune théorie permettant d’expliquer comment un tel passage, de l’état robot/zombie à l’état conscient, pourrait se produire. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’une telle chose soit impossible, et que si elle devait arriver (un robot devenant conscient de lui-même) il n’est pas dit que nous pourrions jamais en comprendre le mécanisme. Ce qui n’empêche pas d’essayer, heureusement.

Face à cet apparent cul-de-sac que représente l’inexistence de solutions logiques possibles pour expliquer comment un système neuronal, biologique ou non, en arrive à développer une conscience subjective, certains tentent de prendre le problème à l’envers: si on ne peut expliquer l’existence de la conscience à partir de processus physiques, peut-être faudrait-il expliquer la réalité des processus physiques en partant de la conscience?

Autrement dit, plutôt que de dire comme en physique que la sensation de poids vient de la courbure de l’espace-temps, espace-temps qui préexiste à la possibilité d’une telle sensation, on pourrait partir du principe que la conscience préexiste et que tout ce que nous observons, dont l’espace-temps, découle de cela.

Voilà un retournement de paradigme qui, s’il s’avérait fondé, remettrait en cause bien des choses, mais nous n’en sommes pas encore là. A l’heure actuelle des travaux tout à fait sérieux sont entrepris sur base de cette hypothèse, notamment par le prof Donald Hoffman qui s’en explique dans cette vidéo:

Le principe de Hoffman est de considérer que nous sommes des agents de conscience, ou des vecteurs porteurs de cette conscience comme par exemple les photons sont des porteurs de lumière. Quelque chose existe, en l’occurrence la conscience, et elle se manifeste à travers ces « agents ». Un être humain serait un tel agent, mais plus que cela: peut-être deux agents (un par côté du cerveau, vu que nous savons que nos deux hémisphères hébergent des « nous » différents, rendus visibles lorsque la communication se bloque – cas des schizophrènes).

Deux agents, ou plus: peut-être une infinité d »agents organisés en une vaste cascade, chaque organe vital pouvant être en lui-même un agent. Pourquoi pas un agent pour chaque cellule de notre corps, pourquoi pas pour chaque particule de l’univers. En fait, dans le modèle de Hoffman, tout ce que nous percevons relève de l’interprétation subjective, tout ce que nous observons serait une construction artificielle développée au cours de l’évolution pour nous permettre d’agir le plus efficacement possible au sein d’un réel que nous ne voyons pas directement.

C’est ainsi qu’il propose de résoudre le hard problem: nous nous posons la question de comment des neurones peuvent engendrer une conscience subjective, et nous ne trouvons pas de réponses car ces neurones n’existent pas en tant que tels. Ils ne sont qu’une représentation, une icône si on prend le parallèle d’un écran de téléphone où les icônes n’ont pas de réalité intrinsèque mais nous aident à naviguer la réalité du téléphone.

Donc si ces neurones ne sont que des représentations issues d’une conscience sous-jacente qui en a permis la création, en tant que telles ces icônes – aussi utiles qu’elles soient dans la vie de tous les jours – ne peuvent en aucun cas mener à une compréhension de ladite réalité. Tout comme le fait de scruter l’icône « Mail » ne vous dit rien sur les processus physiques de la fonction « Mail ». Processus qui ne sont eux-mêmes, évidemment, que des représentations manipulables par nous-mêmes d’une réalité que nous ne connaissons pas directement, une réalité de pure conscience.

Donald Hoffman est un scientifique, et son but est de créer une théorie des agents de conscience la plus précise possible, afin qu’il soit possible de démontrer quels éléments seraient faux. Il a créé tout un système d’équations et de théorèmes dont il présente ici quelques éléments:

Pour ceux qui suivent ce blog, j’avais déjà présenté les éléments de cette théorie dans l’article « De l’imperceptibilité du réel » (3).

Ce qui ne veut pas dire qu’il soit impossible d’avoir une idée de cette fameuse réalité, qui est l’objectif de tout développement théorique – scientifique ou non. Les démarches spirituelles proposent un réel différent de ce que nos sens comprennent, tout comme le font les théories scientifiques. Mais cela n’invalide pas a priori la possibilité d’accéder à cette réalité, cette conscience fondamentale, par d’autres moyens. Pour Hoffman, c’est par la méthode logique et mathématique qu’on peut espérer y arriver, mais d’autres voies restent évidemment possibles.

 

Notes:

(1) Questions de conscience:

  1. https://zerhubarbeblog.net/2017/08/04/suis-je-un-je-transmissible/
  2. https://zerhubarbeblog.net/2016/03/25/a-la-recherche-du-code-neural/
  3. https://zerhubarbeblog.net/2015/05/25/etre-ou-ne-pas-etre-une-simulation/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2017/10/19/alphago-zero-le-futur-en-jeu/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2017/01/11/de-limperceptibilite-du-reel/

 

 

 

 

 

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2 comments

  1. Discussion entre Hoffman et Deepak Chopra: https://youtu.be/IxWkwy8z-Jg

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