Syrie, les deux poids de la démesure.

Sept ans que la Syrie croule sous un conflit qui semble à chaque fois renaître des cendres des victoires et défaites des uns et des autres, un pays aux entrailles à ciel ouvert où chacun vient faire son marché géopolitique, médiatique et guerrier. Une situation où la mauvaise foi, la désinformation et la manipulation des islamistes comme des puissances intervenantes rend incompréhensible la réalité du terrain. Et la première de ces manipulations est celle du deux poids deux mesures, selon que l’on a des intérêts dans un camp ou l’autre. 

La mère de ses deux poids deux mesures est le déni de légitimité des gouvernements pourtant officiellement reconnus par l’ONU, par les puissances qui décident – selon leurs propres intérêts – d’intervenir contre ces régimes au nom de principes dits humanitaires, ou sous de fausses accusations. Ce fut le cas de l’Irak bien sûr avec les fameuses armes de destruction massive, avec la Libye pour « défendre » une faction rebelle contre Kadhafi, et la Syrie avec le support inconditionnel aux « rebelles » voulant renverser Bashar-el-Assad.

Dans tous ces cas, ces interventions furent des catastrophes pour les pays et populations concernées. Non pas que les régimes officiels ainsi visés soient le moins du monde sympathiques, mais le principe de la souveraineté dit clairement que ce sont les peuples qui décident de leurs représentants, et pas les puissances étrangères. Et le principe de réalité fait que ces interventions ne fonctionnent jamais. On fait actuellement tout un plat aux USA parce qu’une ferme à trolls russes aurait tenté d’influencer les élections présidentielles de 2016 en faveur de Donald Trump, sans trop mentionner le fait que la CIA mène des actions de subversion dans le monde entier depuis les années 50. Par contre on n’a pas grand chose à redire sur l’offensive arabe au Yémen ou le non respect des résolutions de l’ONU concernant les territoires occupés par Israël. Ni sur les aventures turques autour d’Afrin contre les kurdes du YPG, qui furent pourtant nos alliés contre l’Etat Islamique.

A l’heure actuelle la bataille autour de la Ghouta, dans la grande banlieue de Damas, illustre et symbolise ce fonctionnement par intérêts interposés d’où sortent des scénarii incompatibles. On l’avait déjà vu dans l’affaire de Khan Cheikhoun l’an dernier (1). Le narratif dominant, qui sert les politiques hypocrites et les médias bien-pensants ayant décidé, dès le début du conflit, que le Bashar était l’ultime coupable de tout, est bien connu: des rebelles modérés tiennent ces zones avec l’aval des populations, contre les bombardement aux barils, voire à l’arme chimique, que leur envoie le régime avec l’aval des Russes.

Narratif qui ne survit que grâce à la propagande incantatoire des croyants et des profiteurs, car évidemment il suffit de se renseigner un peu pour se rendre compte que ces « rebelles modérés », même s’ils ont existé au tout début, n’existent plus depuis longtemps, comme on peut l’entendre aujourd’hui de la bouche du journaliste Matthieu Mabin sur France 24:

A la Ghouta aujourd’hui, le régime de Damas se bat et détruit systématiquement ce qu’il reste de ces groupes islamistes. Groupes armés par les Occidentaux d’abord pour combattre Bashar-el-Assad, ensuite pour combattre l’Etat Islamique, et aujourd’hui à nouveau contre le régime de Damas et contre les Kurdes du YGP via des alliances avec le nouvel Etat islamique Turc. Les pertes civiles sont dramatiques, mais c’est le propre de toute guerre civile. Il fallait y penser avant de jeter de l’huile sur le feu.

Groupes armés, mais pas seulement: en 2016 déjà le Guardian faisait un article sur la fabrication de la propagande de ces groupes radicaux par le ministère de la défense anglais (2). L’idée était de favoriser le mouvement anti-Daech en Syrie en mettant en valeur les combattants des autres groupes islamistes, à peu près au nombre de 70 000 à l’époque et répartis entre une centaine de factions. Certains groupes ne comptaient que quelques centaines de membres et se limitaient à de petites zones géographiques, d’autres comptaient des dizaines de milliers de membres généralement affiliés à la mouvance Al-Qaïda – par ailleurs ennemi officiel de l’Occident et, incidemment, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie qui ont longtemps aidé… la mouvance Etat Islamique.

Symbole de cette propagande, les fameux « casques blancs ». Une organisation de l’ordre de 3 000 secouristes bénévoles opérant dès 2012 en territoire rebelle, bénéficiant de toute la reconnaissance occidentale et d’un large financement. Ils furent nominés pour le prix Nobel de la Paix et le sujet d’un « documentaire » pour Netflix à leur gloire qui reçu l’Oscar du meilleur documentaire en 2017, mais la réalité est bien différente. De nombreux témoignages ont depuis lors établi que ces white helmets sont surtout des figurants au service des factions islamistes, des instruments de propagande:

A peu près tout le monde s’accorde aujourd’hui pour dire que Bashar-el-Assad a gagné la grande bataille de sept ans contre, non seulement l’Etat Islamique, mais aussi contre Al-Qaïda, dont les derniers combattants tiennent encore quelques quartiers de la Ghouta. La bataille mais pas la guerre, la mouvance islamiste protéiforme étant loin d’être décimée, susceptible de renaître au moindre souffle.

La Turquie souffle autant qu’elle peut sur les flammes d’Afrin, et l’axe USA-Israël tente de faire de même face à l’Iran – une manière de s’en prendre à la Syrie et à la Russie, de continuer à vendre des armes, et à maintenir en vie les sources du terrorisme islamique bien utile pour contraindre et limiter toute opposition « à la maison » au nom de la « sécurité » et de la « lutte contre le terrorisme ». Lutte dont on observe actuellement l’instrumentalisation politique française à travers le procès Tarnac.

L’Occident dénonce à grands cris l’action militaire meurtrière du régime de Damas contre cette zone, au prix de centaines de civils tués, mais ne semble pas imaginer demander aux rebelles de se rendre. Ce serait pourtant tellement plus simple, la bataille étant clairement perdue. Au nom de quoi, en effet, Damas devrait-il accepter de laisser occuper une partie de son territoire par des « illégaux » armés jusqu’aux dents? Le pouvoir français laisserait-il faire si demain Trappes se transformait en une Ghouta francilienne tenue par des barbus armés de kalachnikovs?

Le deux poids deux mesures est presque comique si l’on le rapporte au régime français actuel: on légitimise la présence d’islamistes meurtriers à la Ghouta, mais on ne supporte pas que quinze militants écolos occupent un bois à Bure et on emploie 500 gendarmes mobiles pour les en déloger. On veut créer des couloirs humanitaires à la Ghouta, mais on pourchasse et on harasse sans relâche quelques centaines de migrants, dont des Syriens, qui cherchent un refuge en France ou un passage en Angleterre.

Plus largement on se plaint, du bout des lèvres mais quand même, des purges d’Erdogan en Turquie et du recul massif de la liberté d’expression, mais on lui file des millions pour qu’il garde « nos » réfugiés, peu importe dans quelles conditions. On fustige, du bout des lèvres, l’Arabie Saoudite pour sa guerre au Yémen, mais on continue à lui vendre toutes les armes qu’elle veut (3).

Rien de ceci ne date de Macron, mais il ne semble vouloir rien y changer non plus. On a l’impression d’une fuite en avant, force et argent faisant loi. La France fait face au problème quasi insoluble de l’énergie nucléaire lié aux déchets, au vieillissement des centrales, aux malfaçons qui vont un jour nous exploser à la figure et au coût faramineux de la génération EPR, et pourtant elle cherche à vendre ses centrales à l’Inde, sur une zone sismique en plus (4). Où est la logique, la raison?

L’appât du gain, et sans doute les alléchantes rétro-commissions liées à ces ventes, font en fait office de politique étrangère, le reste n’étant que de la com. Et c’est dangereux car si plus rien n’est crédible au niveau de l’Etat et de ses porte-paroles médiatiques, si l’Etat au nom de l’efficacité ferme  peu à peu les portes de la démocratie (5), si la liberté d’expression se réduit peu à peu à la liberté d’ânonner les vérités officielles (6), seules resteront la soumission des uns et l’opposition frontale des autres. Ou l’effondrement civilisationnel (7).

En Syrie, la politique des deux poids deux mesures a pris toute sa démesure. Que les Syriens se soulèvent contre un dictateur, c’est leur droit le plus strict mais c’est surtout leur affaire, l’ingérence externe ayant toujours pour finalité de transformer une révolution civile en une guerre n’ayant plus rien à voir avec les intérêts des citoyens initialement concernés. Après sept années de massacres, rien politiquement parlant n’est résolu en Syrie, mais le pays est en ruines. Si ces guerres existent, c’est avant tout parce qu’elle constituent un business au sein duquel on sacrifie des centaines de milliers d’individus n’ayant pas grand chose, au profit de quelques uns.

Comme le disait déjà très justement Paul Valéry: « La guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas« .

 

Notes

(1) https://zerhubarbeblog.net/2017/04/13/khan-cheikhoun-grand-exercice-de-tele-realite/

(2) https://www.theguardian.com/world/2016/may/03/how-britain-funds-the-propaganda-war-against-isis-in-syria

(3) http://www.lemonde.fr/economie/article/2018/03/12/la-france-troisieme-exportateur-mondial-d-armement_5269775_3234.html

(4) https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/nucleaire-edf-pourrait-signer-la-vente-de-6-epr-a-l-inde-d-ici-a-la-fin-de-l-annee-elysee-771342.html

(5) http://www.lemonde.fr/politique/article/2018/03/06/le-gouvernement-veut-restreindre-le-droit-d-amendement-des-parlementaires_5266625_823448.html

(6) http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/04/fake-news-les-risques-d-une-loi_5237529_3232.html

(7) https://zerhubarbeblog.net/2018/01/31/vers-la-fin-de-la-civilisation-occidentale/

 

 

 

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One comment

  1. A reblogué ceci sur Rajah Al Hurra.

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