Du Novichok à la Syrie, la réinvention de l’Axe du Mal.

Nous vivons un moment où se mettent en place un certain nombre d’éléments visant à réinventer un « axe du mal », tel déjà invoqué par G.W. Bush en 2002 visant alors les pays sponsorisant le terrorisme islamique. Nous sommes toujours dans la continuité des événements post-11 septembre, la mouvance islamiste ayant tenté de prendre le contrôle de l’Irak et de la Syrie découlant en droite ligne de l’agression US / UK et leurs alliés en Irak dès 2003. Cette fois-ci l’axe du mal a au moins un nouveau venu, et de taille: l’ours russe, aujourd’hui l’allié de circonstance d’un vieil habitué, l’Iran. 

Le point de vue de cet article n’est aucunement de chercher à blanchir la Russie, qui avec l’intervention en Syrie a repris la place sur l’échiquier géopolitique qu’elle avait perdue avec l’effondrement de l’URSS. Dans ces milieux, les anges sont rares. Mon objectif ici est de donner une perspective liant différentes situations actuellement en plein développement, et qui ont pour but de replacer la Russie dans son rôle d’ennemi ontologique de l’Occident. Ceux et celles qui travaillent dans ce but sont faciles à identifier: en premier lieu les USA, qui ne fonctionnent que dans une « économie de conflit » qui nécessite un ennemi crédible. Les islamistes ont tenu ce rôle pendant quinze ans, la Russie et plus généralement l’axe Russie – monde chiite – Chine sont désormais parfaitement positionnés pour prendre le relais.

Le psychodrame des supposées ingérences russes dans l’élection de Trump en 2016, toujours en cours, sert parfaitement l’establishment US qui vient de marquer un grand point: l’éviction du seul type intelligent et modéré de l’équipe gouvernementale, Rex Tillerson, au profit du radical Mike Pompeo (ex-CIA), lui-même remplacé par la tortionnaire nazie Gina Haspel à la tête de ladite « Super Gestapo Agency », comme avait surnommé la CIA le journaliste Walter P. Trohan sous l’ère Roosevelt.

Ensuite le Royaume-Uni, traditionnel lieutenant des US en matière de géopolitique, et qui de fait a tout raté depuis quinze ans à force de lécher les bottes américaines: la guerre en Afghanistan leur a coûté une fortune sans aucun résultat sauf de gros bénéfices pour les marchands d’armes et autres contractors (1). Idem pour l’Irak, idem pour la Libye. Dans ce dernier cas, le rapport publié en 2016 du Parlement britannique sur l’intervention en Libye est aussi éloquent que sidérant (2): en gros, l’engagement britannique en Libye fut basé sur des renseignements largement insuffisants voire faux, et la motivation première du pays initiateur de cette campagne (la France sous Sarkozy) n’avait pas grand chose à voir avec la protection des Libyens de Benghazi, et tout à voir avec les ambitions de politique interne et de positionnement géopolitique dudit Sarkozy.

En pleine négociation sur le Brexit, le Royaume-Uni (et plus si uni que cela) n’a guère d’autre choix que s’appuyer à nouveau sur les USA en matière géopolitique, même s’il semble vouloir garder une proche collaboration militaire avec la France. Theresa May joue donc le jeu et récupère l’affaire Skripal pour aboyer contre Poutine, ce qui lui donne sans doute un peu d’air dans l’atmosphère étouffante du Brexit. Beau joueur, Emmanuel Macron lui emboîte le pas et accuse de même les Russes, promettant le feu du ciel aux utilisateurs d’armes chimiques. Refrain souvent entendu, et d’autant plus facile à proférer que l’histoire récente monte que les Russes ne répliquent pas aux provocations, du moins pas au-delà que l’échange de quelques diplomates. Les chiens aboient, l’ours grogne.

Arrêtons-nous un instant sur cette affaire Skripal, dont j’ignore évidemment si les Russes sont à l’origine ou pas. Début mars l’ex- agent double russe Sergueï Skripal et sa fille sont très gravement touchés par un agent neurotoxique près de Salisbury, dans le Sud de l’Angleterre. Skripal est arrivé en Angleterre en 2010 au terme d’un échange d’espions, il ne s’est donc pas échappé « illégalement » de la Russie, et a priori ne représente pas une menace. L’agent neurotoxique a été identifié par les anglais comme faisant partie de la famille des « Novichok », ce qui veut simplement dire « nouveau », une famille d’armes chimiques développée par l’URSS dans les années 70.

Officiellement, aucun stock de cette arme n’a jamais été identifié et l’usine, située en Ouzbékistan donc hors contrôle russe depuis la chute du Mur, fut examinée et démantelée sous contrôle international en 1995. Aucune trace physique de ce type d’arme ne fut trouvée, mais par contre certains chimistes russes ayant participé à ces développements du temps de l’URSS furent récupérés par les anglais, pour travailler au centre de recherche en armes chimique « top secret » de Porton Down. Ceci qui fait que les Anglais connaissent bien les formulations des différents agents type Novichok, ce qui ne veut pas dire qu’ils en ont fabriqués.

Porton Down, incidemment, est situé à seulement 10 km de Salisbury, lieu de l’attentat, ainsi que du site d’entrainement à la guerre nucléaire -biologique – chimique de Winterbourne Gunner (4). Simple coïncidence, sans doute.

Se pose évidemment la question d’à qui profite le crime. Theresa May estime que les Russes sont probablement coupables par principe, car ils sont les inventeurs de ce type d’agent. Sans preuve bien sûr, ce qui en soi suffit à démontrer le besoin de récupération politique du gouvernement anglais. A ceci s’ajoute la suggestion que Poutine aurait ordonné cet attentat pour décourager toute dissension à son encontre à quelques jours des élections présidentielles russes. Côté Russe, outre le fait qu’ils ne sont pas les seuls à connaitre les formules des agents Novichok, on comprend que, d’une part, Poutine n’a pas besoin de cela pour gagner les élections et peut enfermer ses opposants politiques quand ça lui chante, et d’autre part que si le FSB avait mené une telle action Skripal serait mort. Sans parler du fait qu’ils auraient sans doute utilisé une arme un peu moins signée « Russie », le sarin ou le VX tel utilisé par le régime Nord-Coréen ayant très bien pu faire l’affaire.

Voilà pour le côté occidental de l’affaire, mais le théâtre dans lequel se joue cette pièce est bien plus grand. Il inclut la Syrie où se trouvent actuellement plusieurs fronts actifs, qui illustrent la réalité d’un conflit qui ressemble de plus en plus aux prémices d’une guerre directe entre Russes et Américains, et leurs alliés respectifs.

A la Ghouta, la tentative des US et de l’Europe d’empêcher le régime de Damas d’en finir avec les groupes islamistes affiliés Al-Qaïda est définitivement ratée. Le narratif sur les armes chimiques utilisées par le régime contre la population a pris un coup avec la découverte d’un possible labo d’armes chimiques pris aux islamistes (5), même si cela n’empêche pas que le régime en ait aussi utilisées. Mais malgré les nombreuses allégations, les preuves manquent toujours. Le narratif sur la volonté du régime de bloquer la population dans les quartiers contrôlés par les islamistes a aussi pris un coup de vieux, vu les témoignages faisant état de snipers djihadistes empêchant les gens de s’enfuir (6) et les torrents d’habitants qui quittent les quartiers de la Ghouta à la première occasion (7).

Un nouveau front est en cours de formation au Sud-Ouest du pays, dans la zone frontalière entre la Syrie, le Liban, Israël et la Jordanie, plus précisément la région de Deraa (ou Dara). C’est de là qu’est partie la révolte initiale contre le régime de Bashar-el-Assad en 2011, et c’est là où se concentrent aujourd’hui des forces syriennes et du Hezbollah (faction chiite du Sud-Liban) face aux islamistes d’Al-Qaïda. D’après le blog du journaliste libanais Elijah Magnier (8), des forces US sont positionnées au Nord-Est, à l’Est et au Sud-Ouest de la Syrie, face à des forces iraniennes et syriennes supportées par l’aviation Russe depuis l’enclave de Lattaquié au Nord-Ouest du pays.

Pour Magnier, la rhétorique guerrière grandissante côté US à l’encontre de la Russie et de l’Iran, renforcée par l’arrivée de Pompéo au poste de secrétaire d’Etat, augmente le risque d’une confrontation directe sur le sol syrien, et sans doute au-delà. Les Russes, de leur côté, ne mâchent pas leurs mots avec des menaces directes. Poutine a clairement fait état des nouvelles armes de suprématie mondiale: missiles balistiques de 200 tonnes « Satan-2 », missiles de croisière supersoniques, torpilles nucléaires longue distance « Status-6 » (9).  Et il a promis de riposter en cas de provocation US sur le sol syrien.

En février le ministre des affaires étrangères russe Sergey Lavrov a clairement indiqué que la Russie considérait la présence américaine en Syrie comme une menace à l’intégrité territoriale syrienne (10). Contrairement aux Russes qui ont une base historique en Syrie et furent « invités » par Damas, les Américains occupent le terrain (notamment la zone à l’Est de l’Euphrate) tout à fait illégalement, leur mission contre l’Etat Islamique étant accomplie.

La capacité russe à maximiser l’effet et la portée géopolitique de leur petite économie (comparable à celle de l’Espagne, une fraction de la puissance US) et de leur budget défense (en 2017, moins que celui de la France, et moins d’un dixième de celui des USA (11)) est tout à fait extraordinaire. Mais cela pèse lourd sur l’économie russe, qui fait face à de sérieux problèmes. A moyen terme, la Russie court le risque de devenir une nouvelle et grande Corée du Nord sauce Poutine. Plutôt que de trouver des solutions de partenariat avec les Russes, l’Occident semble à nouveau avoir décidé d’en refaire l’ennemi n°1 pour l’abattre dans une guerre d’usure – tout comme cela c’est passé avec l’Union Soviétique.

Les relations Est-Ouest ont rarement été aussi mauvaises, l’administration américaine du même niveau voire pire que celle de G.W. Bush, et la situation en Syrie pouvant basculer vers quelque chose d’encore plus grave à la première provocation. L’Europe, politiquement libérée de l’influence britannique, de plus en plus lâchée par les USA,  a peut-être ici une opportunité de s’affirmer et de développer un réel partenariat avec les Russes et de calmer le jeu. Mais l’Europe manque cruellement de vrais hommes d’Etat capables de faire autre chose que de l’opportunisme et de la com à la petite semaine. En fait le seul avec cette stature est une femme…

 

Notice:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2011/10/08/afghanistan-dix-ans-de-guerre-pour-rien/ 

(2) https://publications.parliament.uk/pa/cm201617/cmselect/cmfaff/119/119.pdf

(3) https://zerhubarbeblog.net/2016/12/16/russie-syrie-usa-cia-pyromane/

(4) https://en.wikipedia.org/wiki/Porton_Down

(5) https://www.almasdarnews.com/article/syrian-army-uncovers-militant-chemical-factory-in-east-ghouta-video/

(6) https://www.nytimes.com/2018/03/09/world/middleeast/snipers-evacuations-ghouta-syria.html

(7) https://edition.cnn.com/2018/03/15/middleeast/eastern-ghouta-civilians-flee-exodus-intl/index.html

(8) https://ejmagnier.com/2018/03/16/the-regional-international-demarcation-line-in-daraa-is-approaching-flashpoint/

(9) https://www.nytimes.com/2018/03/02/world/europe/putin-weapons-video-analysis.html

(10) https://sana.sy/en/?p=127263

(11) http://www.lepoint.fr/monde/budget-militaire-la-france-depensera-plus-que-la-russie-en-2017–12-12-2016-2089696_24.php

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6 comments

  1. Témoignage d’un chimiste ayant participé au développement des Novichok, exilé aux USA. https://www.yahoo.com/news/russians-says-chemist-uncovered-existence-novichok-075342077.html

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  2. A priori, la Russie n’a pas de Novichok: https://www.zerohedge.com/news/2018-03-15/uk-manufacturing-its-nerve-agent-case-action-russia

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  3. Sur le Brexit: https://zerhubarbeblog.net/2018/03/18/brexit-poker/

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  4. Réponse de Poutine: https://www.rtbf.be/info/monde/detail_ex-espion-empoisonne-accuser-la-russie-est-du-grand-n-importe-quoi-selon-poutine?id=9870401

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  5. Les Russes ne sont pas les seuls à pouvoir fabriquer les Novichok. https://www.newscientist.com/article/2164202-exclusive-other-countries-could-have-made-russian-nerve-agent/

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