Brexit poker.

Le 2 mars 2018 la Première Ministre Britannique Theresa May présentait ses objectifs pour la sortie du RU, prévue pour le 29 mars 2019, soit dans un an: la mise en oeuvre de la décision du peuple britannique (sortir de l’UE), arriver à une solution durable compatible avec cette vision du pays, protéger sa sécurité et sa prospérité, et renforcer la cohésion nationale. Elle termina cette présentation sur un « nous savons ce que nous voulons, donc allons-y ».

Quelques jours plus tard, le 7 mars, le Président du Conseil Européen Donald Tusk soumettait May au supplice de la douche froide en faisant remarquer que les volontés affichées par le RU ne permettaient pas d’envisager une telle solution, reprécisant en même temps qu’un pays non membre de l’UE ne pouvait s’attendre à bénéficier des mêmes droits qu’un pays membre. Ce que Tusk disait, en réalité, c’est que les Britanniques ne savent justement pas ce qu’ils veulent, et que tout le problème est là. 

Reprenons.

Il existe au sein du club « pro-Brexit » deux camps, les « soft » qui acceptent l’idée de faire des concessions afin de maintenir malgré tout, sinon un pied du moins une paire d’orteils dans l’UE, et les « hard » qui veulent recouvrer sans tarder une souveraineté totale et donc, nécessairement, la fin de tout statut spécial vis-à-vis de l’UE. Sans tarder, c’est-à-dire au plus tard deux ans après la sortie officielle, au terme d’une période dite de transition permettant la mise en oeuvre des accords qui devraient être signés d’ici fin mars 2019. On parle donc d’une solution définitive pour mars 2021, soit avant les prochaines élections de 2022 que les conservateurs actuels ne sont pas du tout sûrs de gagner.

Au-delà de cette division politique interne, il existe aussi – et surtout – un certain nombre de contingences très réelles que le gouvernement britannique semble avoir beaucoup de mal à percevoir et qui font qu’à un moment donné il faudra choisir entre le beurre et l’argent du beurre. Cet aveuglement britannique face au réel, portant un coup dur à leur réputation de pragmatisme, est parfaitement symbolisée par cette sortie de Boris Johnson, actuel Ministre des Affaires Etrangères, proclamant qu’il avait bien l’intention d’avoir le gâteau (cake) et l’argent du gâteau (le gâteau étant en anglais l’équivalent du beurre ici). La langue anglaise en a même fait une expression, le « cakisme », pour décrire ce mode de pensée typiquement « post-vérité ».

Ces contingences sont en partie endogènes à la réalité britannique, en partie exogènes car relevant de la politique de l’UE. Les principales contingences endogènes relèvent de l’incompatibilité entre la création d’une frontière entre l’Irlande, qui fait bien entendu partie de l’UE, et l’Irlande du Nord qui fait partie du Royaume-Uni. En effet les accords dits  de « Good Friday », ayant mis un terme à des décennies de guerre en Irlande du Nord, spécifient qu’il ne peut exister de frontière « dure » entre les deux parties de l’île. Hors de question donc de mettre des douaniers et des barbelés là. Pourtant, pour qu’un « hard Brexit » puisse avoir lieu, il faut bien qu’il y ait une frontière permettant de réguler les flux de personnes et d’imposer les règles douanières que le RU aura définies pour lui-même.

Une proposition fut de déplacer la frontière en mer d’Irlande, mais ceci isolerait l’Irlande du Nord du reste du RU, option tout aussi impossible et qui pourrait même mener à une scission du RU, l’Irlande du Nord décidant de rejoindre la République d’Irlande et de rester au sein de l’UE. Auquel cas l’Ecosse pourrait donner suite en faisant elle-même sécession (la majorité des Écossais voulant rester au sein de l’UE). Theresa May se retrouverait alors avec un RU réduit à l’Angleterre et au Pays de Galles, hypothèse parfaitement inimaginable pour un parti politique dont le nom complet est le « Parti Conservateur et Unioniste ».

Theresa May propose qu’avec un peu d’imagination, de bonne volonté et de moyens technologiques on puisse solutionner le problème de la frontière avec la République d’Irlande, mais personne côté UE ne semble doté de ce niveau d’imagination. Ce qui est un peu dommage car en fait, si on regarde par exemple les frontières entre la Suisse et les pays de l’UE, on ne peut pas dire qu’il s’agisse là d’une frontière particulièrement dure. Une douane volante entre l’Irlande et l’Irlande du Nord pourrait sans doute suffire à réguler cette frontière tout en respectant les principes du Good Friday. Peut-être.

Parmi les contingences exogènes liées à l’UE, le fait est que l’UE n’a aucune intention de laisser le RU choisir les règles auxquelles il choisit d’adhérer ou pas, le fameux « cherry picking ». Une solution pour les britanniques serait effectivement un statut un peu à la norvégienne, pays qui n’est pas membre de l’union douanière (parfait pour les britanniques) mais qui peut néanmoins échanger avec l’UE sans tarifs douaniers (parfait parfait) mais qui doit en retour accepter la libre circulation  des personnes – et là bien sûr cela ne va plus du tout, l’un des arguments fondamentaux des pro-Brexit étant justement le contrôle migratoire. D’autant que la Norvège est par ailleurs soumise au droit européen en général, ce qui violerait cette autre promesse des « Brexiters » qui est de recouvrer une totale souveraineté législative.

Cela arrangerait bien Theresa May d’avoir un scénario « Norvège-moins », c’est-à-dire les avantages de la Norvège tout en récupérant le contrôle aux frontières et la souveraineté législative, mais bien évidemment il n’en est pas question côté UE. Si l’Union devait accepter un tel scénario, demain la plupart des pays membres signaleraient à leur tour leur sortie de l’UE aux mêmes conditions, et on en reviendrait à une pure union commerciale avec au centre une mini-zone Euro. Et pourquoi pas diront certains (dont moi-même), et effectivement cela devrait pouvoir se discuter mais pour les institutions européennes cela ne constitue actuellement pas l’ombre d’une option.

Si le RU veut effectivement remplir les promesses du Brexit, donc recouvrer toute sa souveraineté mais néanmoins ne pas se retrouver mortellement pénalisé dans le grand marché mondial, il va devoir signer des traités avec tout un ensemble de partenaires: l’UE mais aussi les USA, le Canada, la Chine, l’Inde etc… alors qu’à l’heure actuelle ces négociations se font via l’UE, bénéficiant en théorie du poids de l’ensemble de l’Union face aux autres poids lourds. Je dis en théorie, car quand on voit comment cela se passe (TAFTA, CETA…) on peut avoir des doutes sur les motivations réelles des négociateurs européens mais il n’empêche que le RU tout seul, aujourd’hui doté d’une base industrielle faible et surtout dépendant du secteur des services  – donc a priori de la circulation des personnes et des capitaux – n’aura jamais le même poids que l’UE.

Le « hard Brexit » pourrait donc se faire sous la forme d’un accord de type CETA récemment signé avec le Canada, mais allant bien plus loin encore en termes de libéralisation des services. Mais comment réaliser un tel accord sans liberté de circulation, l’essence même de la notion de service? Un accord type CETA entre le RU et l’UE serait en fait un désastre pour le RU car justement il ne facilite pas particulièrement le domaine des services (le CETA n’ouvre pas les frontières à la circulation libre des personnes), mais un accord type CETA-Plus orienté services est actuellement impossible vu le refus des Britanniques d’ouvrir leurs frontières.

Pour les « Brexiters » les plus sanguins, on s’en fiche de tout cela: on largue les amarres et puis on verra bien, mais ce que l’on va surtout voir dans ce cas est un RU politiquement et économiquement isolé, n’ayant plus personne à qui vendre ses services mais devant acheter ses biens via des barrières tarifaires. Après le pic de montée de testostérone de l’orgasme Brexitien, le retour à la réalité ferait que la Livre retrouverait vite une flaccidité de mauvais augure, renchérissant encore plus ses importations. Pour survivre, le RU (ou ce qu’il en resterait si l’Irlande du Nord et l’Ecosse décidaient de faire sécession en cas de « hard Brexit ») devrait d’une part augmenter sa production et vente de matières premières et notamment de pétrole et gaz, et d’autre part renouer avec une industrie à large spectre et compétitive sur le marché mondial – en concurrence directe avec les pays à relativement bas coût type Inde et Chine. D’où, nécessairement, une dévaluation de la Livre pour obtenir cette compétitivité, d’où une baisse du pouvoir d’achat des Britanniques hors de chez eux, et d’un renchérissement des biens importés.

L’option pétrolière est malheureusement une illusion car les hydrocarbures récupérés en Mer du Nord reviennent très cher vu les conditions d’exploitation, et à l’heure actuelle – vu les prix du marché et le niveau de production des pays arabes, de la Russie et des USA – les Britanniques ne pourraient simplement pas vendre de manière profitable. Aujourd’hui le RU est même un net importateur de pétrole et de gaz, étant à la marge plus économique d’acheter que de produire. Il leur est de plus impossible d’espérer l’autonomie alimentaire, la densité de la population britannique rendant obligatoire l’importation. En effet la densité de population du RU est de 260 habitants par km2, celle de l’Angleterre étant même de 380 hab/km2 – parmi les plus fortes d’Europe. La densité de la population française, en comparaison, n’est que de 118 hab/km2…

Il n’est pas dit qu’à long terme, sur une décennie ou deux, les Britanniques ne se relèveraient pas du crash du Brexit. On connait leur résilience. Avec une politique agressive en matière industrielle et technologique, avec ses propres réserves de pétrole (du moins si l’Ecosse ne part pas…) le RU pourrait finalement très bien s’en tirer.

Que pourrait-il se passer côté immigration au sein d’un RU indépendant, nationaliste et en bonne partie raciste et islamophobe? Outre la fermeture étanche des frontières on pourrait assister à une politique de dé-immigration violente (renvois massifs de populations immigrées) mais en ce cas, abstraction faite des évidents problèmes humains, politiques et logistiques d’une telle politique, il ferait face au fort vieillissement de sa population traditionnelle, dite « White British », dont le taux de natalité n’est « que » de 1,74 – alors que celui de la population immigrée musulmane dépasse 2 (1). Cela veut dire que dans les 20 – 30 ans à venir la future main d’oeuvre britannique viendra en majeure partie de la population musulmane immigrée, le point de bascule (domination numéraire de la population non-blanche) étant actuellement prévu pour 2066 (2).

On en est pas là, loin s’en faut. L’urgence est pour les Britanniques de décider non pas de ce qu’ils veulent, mais de ce qu’ils peuvent accepter: un Brexit mou pour garder quelques privilèges via-à-vis de l’UE au prix d’une libre circulation des personnes entre le RU et l’UE, ou un Brexit dur permettant la fermeture des frontières, mais la décimation de leur secteur des services et quelques difficiles années en perspective à la merci des grands prédateurs de la mondialisation.

Il est aussi possible que tout cela se décide sans se décider: si par impossibilité de consensus interne le gouvernement britannique s’accroche à vouloir garder son gâteau tout en le mangeant et ne décide rien, la période dite de transition censée se terminer fin mars 2021 se prolongera faute de mieux et à moins que l’UE ne claque la porte, pour en arriver aux élections de juin 2022 que les Conservateurs, alors, seront sûrs de perdre. On peut très bien imaginer que le gouvernement suivant saborde carrément le Brexit et demande à l’UE, si elle existe encore, d’en redevenir membre à part entière. Ce que l’UE accepterait probablement, mais en ce cas les Britanniques peuvent être certains de perdre tous les privilèges particuliers qu’ils ont pu glaner au fil de leurs récriminations depuis les années 80. Faut pas exagérer non plus, dirait l’autre.

 

Notes:

(1) http://www.atlantico.fr/decryptage/defis-imposes-boom-natalite-musulmans-gerard-francois-dumont-2014775.html

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mographie_du_Royaume-Uni#Projection_d%C3%A9mographique

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4 comments

  1. Possible effet budgétaire sur l’UE du au Brexit: http://bruegel.org/2018/03/rethinking-the-european-unions-post-brexit-budget-priorities/?utm_content=buffer842d6&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer+(bruegel)

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