L’Education Nationale, une machine à broyer?

Ce titre, mais sans le point d’interrogation, est celui du livre de la professeur de lettres Isabelle Dignocourt, que j’ai eu l’occasion de croiser au dernier salon du livre de Bondues (59), et dont je viens de terminer la lecture. L’auteure s’est notamment fait connaître lorsqu’elle écrivit, en mars 2016, une lettre « bien sentie » à la ministre de l’éducation de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem. Lettre que l’on retrouve en moult endroits de la toile, tel qu’ici (1).

Le livre est pour l’essentiel une mise en contexte de cette lettre fondatrice, y ajoutant également des précisions techniques et une « explication de texte » de la réforme de NVB. On y (re)découvre les multiples réformes analysées par l’auteure au cours de ses 25 années dans l’institution, en commençant par celle de Jospin en 1989. Pour celle de NVB en 2015, on y découvre le charabia institutionnel avec une attention spéciale envers les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI), l’une des bêtes noires de l’auteure – qui s’en explique.

Vers la fin du livre on trouve un petit tableau récapitulant la perte d’heures d’enseignement du français au collège entre 1996 et 2016: une bonne centaine. Pas étonnant, dès lors, que le niveau baisse.

Le point de vue est très clairement celui d’une femme, mère de famille, prof de lettres classiques, amoureuse du latin devenue militante contre la transformation de l’EN en terrain de jeu pour ministres incompétents et pseudo-pédagogues connaissant bien mieux les dorures de la rue de Grenelle que les classes d’écoles. De mon point de vue d’ex-écolier malgré lui, pour qui l’école fut trop souvent synonyme d’ennui et peu intéressé par la « chose » EN en général, le livre s’adresse avant tout à un public averti – profs et parents suivant de près l’actualité scolaire. Et « la machine à broyer » du titre, que je pensais signifier « machine à broyer les élèves », me semble en réalité signifier « machine à broyer les profs ». Les élèves sont bien entendu le sujet principal de l’ouvrage, dont le sous-titre est « Comment sauver nos enfants? », au sens où ce sont eux qui pâtissent en premier lieu des trains de réformes, mais un élève à qui l’on ne demande plus grand chose en classe s’ennuie certes, mais n’est pas « broyé » pour autant. Du moins pas plus qu’avant. Par contre le prof qui doit se soumettre aux injonctions constamment changeantes de la rue de Grenelle, qui a le sentiment qu’il ou elle a de moins en moins les moyens de faire un boulot correct, qui n’en dort plus la nuit, peut se sentir broyé.

Isabelle Dignocourt étant avant tout prof de Latin, son ouvrage peut se lire comme le combat d’une latiniste persuadée – et munie d’arguments – que l’enseignement de cette langue est un élément fondamental de la bonne compréhension du français et, donc, d’un parcours scolaire plus valorisant.

J’ignore si le latin est important, personnellement je n’en ai jamais fait mais je remarque que, dans ma propre famille, ceux et celles qui en on fait au collège et lycée ont effectivement des connaissances linguistiques et historiques un peu plus développées mais que, par contre, ces littéraires ont un déficit de connaissance scientifique, des principes qui régissent notre monde, que je trouve proprement effrayant. Si l’on me demandait mon avis j’échangerais volontiers, pour ces jeunes, quelques heures de latin contre quelques heures de physique descriptive et expérimentale. Mais ce n’est pas le propose du bouquin, l’auteure se décrivant d’emblée comme allergique aux maths, syndrome autant classique que malheureux d’un grand drame – volontairement entretenu je suppose, depuis le temps que cela dure – de l’EN consistant à séparer les « matheux » des « littéraires » alors qu’au contraire les deux approches devraient fonctionner ensemble.

Pour avoir entendu d’autres profs à ce sujet je suis a priori d’accord avec l’auteure sur l’ineptie et le manque de respect des profs et élèves de la part de la technocratie EN. On se demande ce qui motive ces réformes incessantes qui se soldent par toujours plus de complexité, moins de moyens et une baisse de niveau général (rater le bac devient un exploit). Le discours égalitariste, décrié par l’auteure car faisant fi de la réalité des élèves, n’est bon que pour les politiques qui essaient, en faisant baisser le niveau afin de « faire passer » tout le monde, de faire croire qu’ils obtiennent de meilleurs résultats que leurs prédécesseurs. J’entends par ailleurs des histoires invraisemblables, mais vraies, de trafiquage de notes au sein d’établissements visant à maximiser leurs taux de réussite, trafic parfaitement reconnu par l’institution. On note, mais cela ne veut plus rien dire.

Politique clientéliste qui fait que l’on retrouve des étudiants en post-bac qui se « plantent » magistralement du fait des immenses lacunes développées et jamais comblées au cours de leur scolarité. Sauf pour ceux et celles bénéficiant d’un environnement privilégié, de cours à domicile leur permettant de compenser les insuffisances de l’éducation officielle, le discours égalitaire devenant alors le faux nez d’une véritable politique élitiste visant à renforcer la reproduction de classe – les inégalités – via une réelle volonté d’inefficacité scolaire. Chose qui par ailleurs semble relever du fait établi (2).

Le livre ayant été publié en 2017 il ne parle pas des nouvelles réformes du gouvernement Macron, et je ne sais pas ce que pense l’auteure des mesures de Jean-Michel Blanquer, l’actuel ministre de l’Education Nationale. J’ignore également ce qu’elle pense d’autres systèmes souvent cités en exemple, en tout cas les systèmes finlandais ou suisses, où la qualité de l’éducation ne semble pas dépendre du nombre d’heures de cours et encore moins de l’apprentissage de langues mortes, mais là on sort complètement de mon domaine de compétence.

De mon point de vue de parent d’ex-élèves, la problématique soulevée par Isabelle Dignocourt n’est qu’une facette d’un écroulement généralisé du système éducatif officiel. L’école est écrasée entre d’un côté une technostructure de branleurs qui trouve utile de remplacer le mot « ballon » par « référentiel bondissant » et qui pond des réformes au kilomètre dans un jargon incompréhensible et inapplicable, et de l’autre une population d’élèves pour laquelle il n’existe plus de lien entre le fait de travailler à l’école et réussir sa vie. A peu près rien des faits que l’on enseigne en classe ne peut se retrouver en quelques secondes via une recherche sur Internet. Par contre on n’y enseigne pas grand chose sur le sens de la vie, sur la complexité du monde, sur la manière de se défendre des manipulations, sur tout ce qui reste à découvrir et à comprendre.

L’école se fiche toujours autant des évidences sociales et physiologiques, l’arrogance des « sachants » valant plus que tout: les gamins portent toujours des cartables qui font le tiers de leur poids alors que l’on sait que porter un sac de plus de 10% de son poids corporel augure de futurs maux de dos mais que voulez-vous, c’est trop compliqué / trop cher de faire autrement. Maintenir des enfants des heures durant assis sur une chaise, alors qu’ils ont un besoin vital de mouvement, ne pèse rien face au confort de l’institution. Un ado qui se lève à 6h30 pour débuter une journée à 8h est totalement hors rythme naturel, on sait bien qu’on ne tire en général rien d’un ado avant 10h du matin. Mais on s’en fiche, mieux vaut prester des heures inutiles que dormir des heures utiles. Sortir les élèves pour aller au bois ou aux champs, vous n’y pensez pas avec tous ces terroristes et ces parents qui feront un procès si l’enfant se fait une égratignure! Il faut reconnaître qu’aujourd’hui les parents d’élèves font plus souvent partie du problème que de la solution, reportant sur les profs leur incompétence éducative et leurs frustrations socio-professionnelles. Et que l’argument sécuritaire a eu raison de tout argument éducatif. Comme le disait Brel, la raison d’Etat a remplacé la raison, et pas que dans l’EN.

Côté profs la vocation a du plomb dans l’aile, les académies pleurent pour en trouver et la qualité est loin d’être au rendez-vous. Privés d’autorité, coincés entre des élèves qui se savent quasi intouchables, une hiérarchie qui veut avant tout faire belle figure et enterrer tout problème, une institution qui passe son temps à tenter de rendre leur tâche impossible et des parents d’élèves qui leur tombent dessus à la moindre mauvaise note, il faut avoir un sacré caractère pour survivre et arriver à faire du bon travail malgré tout. Ceux-là existent (encore), j’en connais, mais combien de profs vivent des enfers quotidiens dans leurs classes, et combien d’élèves passent leur scolarité à s’emmerder 80% du temps?

Vu de ma fenêtre le modèle de l’école à la française, élitiste et clientéliste sous un fin vernis égalitaire, en arrive à sa finalité naturelle avec d’un côté un petit secteur privilégié résolument élitiste et de l’autre, un vaste système de gardiennage de masse pour une population de futurs adultes sans réelle utilité sociale ou économique (3).

Isabelle Dignocourt n’est bien sûr pas si pessimiste, et elle termine son livre par un plaidoyer envers le/la prochain(e) occupant(e) de la rue de Grenelle (en l’occurrence, Blanquer mais cela elle ne le savait pas au moment de publier le livre):

« … Qu’il aille à la rencontre de tous ces professeurs du primaire au lycée qui n’en peuvent plus, cette majorité silencieuse à laquelle j’ai appartenu si longtemps avant de parler; cette majorité qui se tait, celle qui n’est même pas représentée par les syndicats. Qu’il fasse enfin confiance à ces professeurs et qu’il leur laisse la liberté d’être et de faire simplement pour le bien de leurs élèves. Parce qu’au bout du compte c’est bien de cela qu’il s’agit… ». J’ignore si elle a été entendue.

 

Notes.

(1) https://www.liberte-scolaire.com/articles/tribunes-libres-et-interviews/une-lettre-ouverte-dechirante-dun-professeur-de-leducation-nationale/

(2) http://www.slate.fr/story/134963/pourquoi-eleves-reussissent-pas-ecole

(3) https://zerhubarbeblog.net/?s=strat%C3%A9gies+pour+ceux+qui+n%27ont+rien

 

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