NDDL ou la limite de la violence d’Etat.

L’Etat s’y était déjà frotté: en 2012 l’opération César visant à « nettoyer » les 1600 hectares de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes s’était mal terminée pour le gouvernement de l’époque, les gendarmes mobiles ayant dû faire face à des milliers de zadistes et de renforts qui ont pu déjouer la belle discipline militaire, peu adaptée au bocage landais.

Depuis lors tout a changé, et rien n’a changé. Tout a changé car l’aéroport, cause première de l’existence de cette Zad, est abandonné. Rien n’a changé car le mode de vie, le mode d’expérimentation agricole, la société auto-gérée qui a pris racine dans cette zone depuis de nombreuses années ne s’efface pas d’un coup de plume, ni d’un coup de matraque (1). Et cela, l’Etat semble incapable de le comprendre et sa seule réponse est d’envoyer, à nouveau, les gendarmes. 

Les mêmes causes ayant tendance à engendrer les mêmes effets, après trois jours d’affrontement entre la force typée OPEX des gendarmes mobiles (2 500 GM et un peloton blindé) et quelques centaines de zadistes, la situation s’enlise et quelques députés LREM en appellent à déposer les armes et reprendre la négociation. Il est peu probable que cette petite minorité soit entendue avant qu’un nombre significatif de blessés, voire un mort, ne fasse prendre conscience au gouvernement que les zadistes ne sont pas un simple bétail que l’on déplace à coups de trique.

L’argument de l’Etat est qu’il ne peut tolérer de zones de non-droit, et que la Zad en est une du fait que des gens occupent des terres sans contrepartie, et que leurs activités ne sont pas soumises aux normes et contraintes qui s’appliquent partout ailleurs. C’est un fait, mais si un tel fait justifiait une intervention massive des forces de l’ordre les GM et les CRS seraient déjà ben occupés à mettre de l’ordre dans la multitude d’autres zones de non-droit bien plus dangereuses que les exploitations « illégales » de quelques paysans. Ce n’est donc pas, en soi, une justification suffisante pour un tel déploiement.

Le gouvernement a sans doute compté sur les divisions internes à la Zad pour arriver à ses fins, car ce petit monde n’est pas homogène: la plupart des zadistes sont d’accord sur le principe de la « libéralisation » de la fameuse route des chicanes par exemple, tenue par quelques « durs à cuire » pas spécialement représentatifs du mouvement.

Par contre la majorité des gens qui s’investissent dans une paysannerie alternative sur la Zad ne la conçoivent que dans un cadre collectif, et non à titre individuel. Ce que la préfecture refuse de considérer, menant à la situation de blocage actuelle où très peu de dossiers de « normalisation » on été déposés. Et cela se comprend très bien s’il on prend la peine de regarder le mode de fonctionnement de cette paysannerie, qui forme un tout réparti ici sur des terres privées (donc « légales »), là sur des terres qui appartiennent à l’Etat, et qui partagent leurs forces humaines et matérielles: un jour tout le monde vient aider Untel qui doit récolter son champ de patates, patates qui seront ensuite en vente libre dans les marchés de la Zad,  le lendemain ils iront tous aider un autre qui construit une grange qui servira à tout le monde. Individualiser tous ces contributeurs à une économie commune est presque impossible, à moins de perdre l’essence même du modèle collectif.

Si l’Etat en était resté à libérer la route des chicanes, sans détruire les habitations (et notamment l’emblématique ferme de 100Noms) et en se donnant le temps de trouver une solution, protégeant d’une part cette expérimentation sociale et écologique, et d’autre part en régularisant l’occupation des terres à travers une forme associative, il n’y aurait sans doute pas de problème sérieux. Malheureusement l’aveuglement arrogant des Philippe, Collomb et autres Klein (avec la bénédiction de Macron bien évidemment) leur a laissé croire qu’un show of force massif, 2 500 robocops et une colonne de blindés suffiraient à faire fuir les deux cents zadistes vivant sur place de manière permanente. Ils ont voulu en profiter pour « déconstruire » une cinquantaine d’habitations, fermes et hangars construits « illégalement », sur des années, avec des moyens très limités mais beaucoup d’ingéniosité, en croyant que les pouilleux du coin, effarés et isolés, allaient prendre leurs chiens, leurs chats et leurs ânes pour retourner chez papa et maman.

Et bien non, l’agression irresponsable des GM sur les habitations a rameuté des centaines de renforts, qui ne se seraient sans doute pas déplacés si l’Etat en était resté au dégagement de la route et de ses abords. Mais la provocation de l’Etat est telle que, désormais, on se retrouve dans le même cas de figure que pendant l’opération César: une force policière qui s’enlise dans un bocage face à des militants remontés (le mot est faible) alors que la majorité d’entre eux est bien consciente qu’il faudra bien, à un moment donné, que leur situation se régularise s’ils ne veulent pas passer leur vie à redouter des interventions policières. Il faut juste du temps, de la négociation, sachant que ces gens ne sont dangereux pour personne et qu’il n’y a pas d’autre affectation possible qu’agricoles pour les terres occupées. Bien au contraire, l’expérience zadiste en matière d’écologie et d’auto-gestion devrait être étudiée et l’Etat devrait, dans le cadre de la fameuse transition écologique, s’en faire un partenaire plutôt qu’un ennemi.

Mais là est sans doute le vrai problème: une société auto-gérée qui s’affranchit des contraintes qu’impose l’Etat, ne convient pas du tout à la mentalité institutionnelle. C’est même, pour eux, un risque de remise en cause de la légitimité étatique et donc de leur pouvoir: l’idée que l’on puisse se passer de l’Etat est inacceptable par l’Etat, dont la justification première est précisément son « incontournabilité » ontologique.

Après trois jours d’intervention et une quinzaine de destructions (pardon, déconstructions), on commence à compter les points. L’arrivée de renforts côté zadistes place l’Etat face à un dilemme, par ailleurs prévisible: soit il recule et se fait huer par sa droite, et la droite en général qui ne manquera pas de mettre en avant sa faiblesse, sa trahison même face à ses responsabilités régaliennes. Soit il remonte le niveau de violence pour avancer, avec le risque de faire fortement grimper le nombre de blessés voire de morts – et pas forcément seulement du côté des zadistes, les GM en étant déjà à plusieurs blessés dans leurs rangs.

Il est évident que si l’Etat ordonne aux GM de rouler avec leurs blindés quitte à écraser les gens, voire de tirer à balles réelles, ils arriveront à dégager la Zad mais avec un coût politique difficilement imaginable. Cela n’arrivera pas du fait de ce coût, mais il y a quand même de la marge entre cet extrême et l’approche globalement « modérée » adoptée jusqu’ici.

Un tweet publié ce matin fait état d’un témoignage anonyme d’un sous-officier des GM sur place (2):

. Alors que la situation s’enlise, certains gendarmes, sous couvert d’anonymat, font déjà part de leur lassitude : « On nous envoie comme de la chair à canon faire des journées de 16 heures dans les fossés », se plaint un sous-officier. « On ne tiendra pas longtemps comme ça. »

Il est possible que d’ici la fin de semaine, si la situation s’enlise et que les GM comptent quelques blessés de plus dans leurs rangs, la discipline militaire ne suffira peut-être plus à mettre le couvercle sur les grognements. L’étage de décision sait que les GM tiendront tant qu’on leur en donne l’ordre – c’est le principe de l’organisation militaire, obéissance ou démission – mais le politique ne peut se permettre de se mettre les gendarmes à dos. Le temps joue donc en faveur des zadistes.

Le politique, qui s’est piégé lui-même, va jouer gros dans les jours qui viennent.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2017/11/29/depuis-la-zad-de-notre-dame-des-landes/

(2) https://twitter.com/s_cottin/status/983969968168546305

 

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