La Syrie pour planche de salut.

Et bien voilà, ils doivent se sentir mieux les petits minables de la géopolitique que sont Trump, Macron et May. Une petite éjaculation miliaire, rien de tel pour bien démarrer le week-end en se la jouant chef de guerre, visiblement la seule planche de salut pour gens ayant tout perdu après 15 années d’ingérence désastreuse an Moyen Orient, marchands d’armes invétérés à tous les régimes tueurs du coin mais qui essaient chaque année de se refaire une image moraliste sur le dos du régime syrien et des Russes. Pitoyable.

Pitoyable autant qu’inefficace. Les Russes et les Syriens ayant été avertis bien à l’avance afin d’éviter toute escalade du conflit, les bombardements de notre trio de pieds nickelés auront détruit quelques hangars de stockage de produits chimiques (dont la finalité sous forme d’armes est non démontrée), sans toucher personne (et tant mieux) et sans changer quoi que ce soit à la réalité du terrain. D’autant que sur les 103 missiles lancés par les Français, les Américains et les Anglais, il semble que 71 aient été descendus par les batteries anti-missiles syriennes (1).

Grand théâtre que tout cela, juste de quoi essayer de se refaire une santé pour des exécutifs mal en point à l’intérieur de leurs propres frontières: Trump est empêtré dans l’offensive menée à son encontre par l’Etat profond américain (services secrets, complexe militaro-industriel) qui ne veulent pas qu’il quitte le Moyen Orient; l’affaire Facebook / Cambridge Analytica ayant bénéficié à sa campagne électorale (2); l’affaire sans fin de l’ingérence russe et une image de plus en plus grand-guignolesque.

Pour l’armée US, c’était l’occasion de se débarrasser d’une cinquantaine de Tomahawks vieillissants et de tester les nouveaux missiles stealth (basse empreinte radar) JASSM (Joint Air to Surface Standoff Missiles), en remplacement des Tomahawks justement. L’occasion aussi pour les Russes de vérifier leur propre capacité de détection de ces nouveaux missiles, tant qu’à faire.

Theresa May est engluée dans le Brexit, ayant été obligée d’accepter le principe d’une frontière douanière entre l’Irlande et le reste du Royaume-Uni, chose inadmissible pour son principal partenaire politique le DUP – parti d’Irlande du Nord qui ne veut pas entendre parler de cela. Sans parler du ridicule de l’affaire Skripal (3) où elle a dû rétropédaler sur la question de la culpabilité russe faute de preuves. Sans parler des soupçons qui pèsent sur la légalité de la campagne pro-Brexit suite aux témoignages d’anciens employés et des liens entre la liste Vote Leave et Cambridge Analytica – la machine de guerre psychologique au centre de l’affaire Facebook.

Notre bon roi Macron est bien sûr aussi sur la sellette, embourbé dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes (4) et faisant face à une vague de mécontentement multi-sectorielle, à commencer par les cheminots et les étudiants. Rien de tel pour se remettre en selle qu’une parodie bien virile de « punition » envers un régime qui ne nous a rien fait, et dont la France a même été un ardent supporter des ennemis intérieurs – les fameux rebelles islamo-facistes affiliés Al-Qaïda. Et puis c’était l’occasion de tester « en vrai » les missiles de croisières de la marine française. Au prix unitaire de 2,86 millions d’euros (5), ça vous fait 34 millions d’euros partis en fumée pour strictement rien d’autre que le plaisir du bon Roi Macron. « Rhaa c’est bon de voir s’ériger ainsi ces beaux missiles, frappe plus fort Brigitte et fais venir la petite Florence, elle l’a bien mérité aussi! »

Le téléphone rouge à dû chauffer entre le Kremlin et nos trois états-majors: arriver à sauver la face en balançant quelques missiles, sans rien casser d’important et sans se prendre les S-400 russes dans la figure en retour. Pour le coup, mission accomplie dirait-on.

Le but ici n’est pas de chercher à dédouaner le régime syrien de quoi que ce soit. Il ne fait guère de doute que des armes chimiques ont été utilisées en Syrie ces dernières années, des deux côtés. Il ne fait guère de doute non plus qu’en parallèle avec la vraie guerre se déroule une guerre de communication où certaines attaques sont des mises en scène (6), que les régimes occidentaux tentent de récupérer pour en tirer un profit politique. Obama n’avait pas agi lors de la première attaque chimique médiatisée à la Ghouta du fait que tout pointait sur une attaque côté rebelles plutôt que côté régime (7). Les rebelles étant encore à l’époque les alliées de l’Occident face à Bashar, on n’allait pas trop insister.

La réalité de la seconde grande attaque médiatisée à Khan Cheikhoun reste à démontrer (8). Elle fut suivie des frappes américaines qui n’ont eu aucun impact sur le déroulement de la guerre. Comme toute guerre civile c’est une très sale guerre, dont l’Occident porte une grande part de responsabilité. Il serait temps d’arrêter de se comporter en gamins frustrés, et d’arrêter de prendre la Syrie, malgré son nom, pour un atelier de planches de salut politique.

Ce n’est pas gagné, l’attaque de samedi soir se prolongeant par une intervention à l’ONU du trio demandant que la Russie cesse de protéger le régime de Assad, que ce dernier arrête l’assaut contre la dernière zone tenue pas les islamistes à Idlib (Nord-Est de la Syrie), et que Assad s’engage dans un processus de paix de bonne foi, de manière constructive et sans pré-conditions (9). Comme si Assad était l’agresseur et que c’était à lui d’arrêter de se battre, alors que les « rebelles » sont en fait des mercenaires islamistes dont le seul but est la mise à sac de la Syrie. Ne serait-ce pas plutôt à eux de se rendre?

Quant aux Russes, il serait bon de ne pas oublier qu’ils ont une base historique en Syrie, que leur intervention s’est faite sur invitation du régime – légitime, qu’on le veuille ou non – syrien, et que si l’Occident n’avait pas mis à sac l’Irak et la Libye libérant ainsi la meute djihadiste, n’avait pas reconnu et financé les « rebelles », et ne passait pas son temps à se servir de la Russie comme d’un épouvantail on n’en serait sans doute pas là.

 

Notes:

(1) http://www.bfmtv.com/international/les-frappes-en-syrie-ce-que-l-on-sait-1418826.html

(2) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/12/de-facebook-au-brexit-la-course-au-profil/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/05/novichok-ou-lart-de-la-branlette-anglaise/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/11/nddl-ou-la-limite-de-la-violence-detat/

(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Missile_de_croisi%C3%A8re_naval

(6) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/10/pour-chlore-al-qaida-en-syrie/

(7) https://s3.amazonaws.com/s3.documentcloud.org/documents/1006045/possible-implications-of-bad-intelligence.pdf

(8) https://zerhubarbeblog.net/2017/04/13/khan-cheikhoun-grand-exercice-de-tele-realite/

(9) https://www.theguardian.com/world/2018/apr/15/western-allies-launch-diplomatic-offensive-in-wake-of-syria-strikes

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