L’image de l’Europe passée au révélateur italien.

Les choix politiques ont des conséquences, c’est évident. Mais on n’avait pas encore vu un nouveau gouvernement se faire éjecter avant même son entrée en fonction. D’autant plus dans un pays fondateur de l’Europe et sa troisième économie, au terme d’un processus électoral parfaitement légitime ayant vu la chute des partis traditionnels de centre-gauche (celui de Matteo Renzi) et de droite (de Berlusconi) au profit d’une coalition entre deux partis représentant la moitié de l’électorat.

Inutile de décrire encore une fois cette coalition, avec d’un côté le fameux parti « 5 étoiles » ou M5S, et de l’autre l’ex Ligue du Nord reformatée en parti nationaliste. L’Italie ayant ceci de particulier que le Président valide la nomination des ministres, le Président Sergio Mattarella a dans un premier temps validé la proposition de Giuseppe Conte (M5S) en qualité de nouveau Premier Ministre, pour dans un second temps refuser la proposition faite par Mr Conte de Paolo Savona en qualité de ministre de l’Economie et des Finances. Ce qui a mené à la démission de Mr Conte, et la nomination par Mr Mattarella d’un Premier Ministre « par intérim », un « cost-cutter » ayant fait carrière au FMI, Carlo Cottarelli. Pas vraiment le choix des urnes.

Le motif du refus de Mr Mattarella repose sur l’euroscepticisme de Mr Savona, un professeur d’université ayant publié plusieurs articles critiques de l’euro. Il repose surtout sur la réaction des marchés financiers, qui ont fait remonter de près de 1% le taux auquel l’Italie peut emprunter, et qui ont fait chuter l’euro face au dollar.

Pourquoi cette réaction? Parce que le programme de l’ex-nouveau gouvernement prévoyait notamment des baisses d’impôts et des hausses de dépenses publiques, donc une dégradation probable de la situation financière du pays, donc un risque, donc un renchérissement des taux et une chute de l’euro.

Logique. Sauf que.

La loi italienne, au cas où le Président nomme d’office un Premier Ministre non issu des urnes, nécessite que le gouvernement ainsi imposé de force soit validé par l’Assemblée Nationale, afin évidemment d’obtenir un minimum de légitimité lui permettant effectivement de gouverner. Or l’Assemblée italienne est de facto tenue par la coalition M5S-Ligua, et la validation du tueur à gages du FMI à la tête d’un gouvernement de technocrates, un rêve pieux.

D’où l’exigence de nouvelles élections, d’abord annoncées pour fin septembre mais qui, vu le blocage en vue, vont être avancées à juillet. La question étant alors de prévoir ce qui va se passer d’ici là, la seule chose sûre étant qu’il faut s’attendre à un vrai psychodrame avec d’un côté la coalition M5S-Ligua qui va en appeler à un vaste mouvement de soutien face à la dictature du système financier et de Bruxelles, et de l’autre les représentants dudit système financier qui en appelleront à la raison des Italiens, prédisant ruine et désolation si l’Italie s’en remettait aux « extrêmes ».

Il est clair que pour le moment l’argument de la coalition porte plus que celui de Mattarella, qui ne remerciera pas le commissaire allemand au budget de l’UE Günther Oettinger qui vient de rater une superbe occasion de la fermer: Mr Oettinger a en effet déclaré lors d’une interview à la Deutsche Welle que « les marchés vont apprendre aux Italiens à bien voter« . Aoutch ça fait mal, et les réactions italiennes n’ont pas manqué.

Mr Oettinger a tenté de faire du damage control en disant que la phrase était sortie de son contexte, et en précisant que « Je suis inquiet et je m’attends à ce que dans les semaines à venir les développements pour l’économie de l’Italie pourraient être si drastiques que cela pourrait être un signal possible aux électeurs de ne pas choisir des populistes de gauche et de droite. » Ce qui est une façon polie de dire exactement la même chose.

A tel point que le big boss de l’UE lui-même, Jean-Claude Juncker, a dû intervenir en disant  » Le sort de l’Italie ne saurait dépendre des injonctions que pourraient lui adresser les marchés financiers« . Bon, quand même, mais c’est un peu tard et le ver est dans le fruit: toute déviation par rapport aux politiques validées a priori par les marchés financiers sera pénalisée, donc soit les Italiens votent pour que rien ne change, soit ils votent pour essayer autre chose mais il faut prévoir de passer par la case Grèce: plus d’accès aux marchés financiers vu les taux, donc faillite, donc mise sous tutelle européenne, donc retour au status quo donc… rien ne change, mais en pire.

Imparable. Sauf que.

L’Italie est, avec la Grèce, le principal point d’entrée des migrants en Europe. Le système Dublin fait qu’elle doit se débrouiller avec eux car les autres pays, dont la France pourtant si prompte à faire l’apologie de la solidarité européenne, n’en veulent pas et peuvent légalement – c’est le principe Dublin III – demander le rapatriement de ces migrants (sauf les alpinistes) en Italie, là où ils ont été fichés en premier.

A tort ou à raison les Italiens en ont marre, et quitte à se faire traiter de racistes ils ont bien l’intention de se débarrasser le plus possible de cette charge migratoire dont personne ne veut. Le patron de la Ligua, Matteo Salvina, veut en expulser un demi-million en un an, objectif hautement irréaliste mais qui montre le niveau de stress de la société italienne (1). En effet, près de 750 000 migrants ont débarqué sur les côtes italiennes depuis 2010, la fermeture de la route des Balkans ayant renforcé depuis 2016 le taux de passage via l’Afrique du Nord et l’Italie.

Jusqu’en 2016 la majorité des arrivants (Afghans, Syriens, Érythréens) visaient à déposer une demande d’asile ailleurs qu’en Italie (Allemagne, Suède et Royaume-Uni notamment), mais la vague actuelle composée majoritairement de migrants d’Afrique de l’Ouest s’accommode d’une demande d’asile en Italie, renforçant la pression sur un système d’accueil et d’évaluation déjà surchargé.

Expulsions il y aura certainement, la question étant de savoir comment et on peut imaginer qu’un gouvernement M5S-Ligua s’organise pour installer des dizaines de milliers de migrants sur ses frontières du Nord pour qu’ils s’en aillent ailleurs, et qu’il fasse unilatéralement sortir l’Italie du système Dublin en refusant de reprendre qui que ce soit. Belle manière de faire pression sur l’Europe, et la France en particulier, pour qu’elle ne l’enferme pas dans le piège grec.

Côté économie, l’exportation italienne ne se porte pas si mal mais son marché intérieur souffre: miné par les fortes inégalités entre le Nord et le Sud, par une culture de petites PME familiales qui ont du mal à rester compétitives au niveau international, par des grands groupes soumis à rachats étrangers et concurrence sévère sur leur propre sol, l’économie italienne risque de devenir, selon le sociologue Luciano Gallino, « une sorte de colonie soumise aux exigences économiques, sociales et politiques d’autres pays« .

L’ex-nouveau gouvernement, qui sera sans doute réélu dans quelques mois, indique dans son programme qu’il va s’en prendre à l’énorme dette publique italienne via une politique de relance: « L’action du gouvernement visera un programme de réduction de la dette publique non pas par des recettes fondées sur les impôts et l’austérité – des politiques qui n’ont pas atteint leur objectif –, mais plutôt via l’augmentation du PIB à travers la relance de la demande interne« . (2)

Il entend également « revoir, avec les partenaires européens, le cadre de la gouvernance économique », y compris la monnaie unique, pour « revenir à la situation des origines dans laquelle les Etats européens étaient mus par une intention sincère de paix, de fraternité, de coopération et de solidarité ». L’Italie, autrement dit, aspire à sa propre décolonisation.

Le programme vise également à réduire les impôts, instaurer un « revenu citoyen », recalculer l’âge de la retraite (qui doit passer à 67 ans en 2019) via une opération prenant en compte l’âge et le nombre d’années de cotisation, la somme des deux devant arriver à 100. Et il insiste fortement sur la dimension anti-corruption de cette nouvelle gouvernance, argument au coeur du mouvement M5S de Beppe Grillo depuis le début.

Bref, un train de mesures remettant en cause le statu quo européen considéré par l’ex-coalition M5S-Ligua comme très défavorable à l’Italie, mais avec le risque d’une spirale financière infernale si la politique de relance ne prend pas et si, surtout, les tenants de l’orthodoxie économique qui dominent l’Europe nourrissent la logique prédatrice des marchés financiers contre l’Italie.

Plus largement, cet épisode – qui est loin d’être terminé – révèle une réalité fondamentale: plus un pays est intégré dans des systèmes qu’il ne contrôle pas, ici l’UE et la monnaie unique d’une part et la concurrence internationale d’autre part, plus la notion de démocratie et d’auto-détermination devient relative car de facto contrainte par ces systèmes. Sortir complètement du système européen pour recouvrir une liberté d’action est sans doute illusoire (l’UE ayant plus de poids face à l’Asie et aux USA qu’un pays isolé), mais c’est ce qui fonde pourtant le Brexit et ce serait une réaction compréhensible face au coup d’Etat qui vient d’avoir lieu en Italie.

En Europe, l’art politique du futur sera sans doute de trouver sa voie entre la soumission au dogme d’une gestion purement financière sans contrôle monétaire national (la Chine, la Suisse, les USA, l’Inde ou le Japon n’envisageraient pas une seconde de perdre leur souveraineté monétaire) et l’isolationnisme nationaliste. Le crise italienne pose la question fondamentale de la direction que doit prendre l’Europe: vers l’intégration complète avec une politique fiscale et sociale unique et une gouvernance fédérale à la sauce américaine, ou un retour à une coalition de pays souverains mais on ne pourra pas avoir et l’un, et l’autre.

Notes:

(1) http://www.liberation.fr/planete/2017/07/05/refugies-le-sos-de-l-italie-a-l-europe_1581850

(2) https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/05/18/le-mouvement-5-etoiles-et-la-ligue-devoilent-leur-contrat-de-gouvernement_5301035_3214.html

 

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