De Sapiens à Sapiens+, du mythe à la dystopie.

Voici 40 000 ans au moins deux sous-espèces humaines, Néandertal et Sapiens, se côtoyaient en Europe. La première est sans doute apparue voici quelques 450 000 années, suivi de la seconde voici quelques 300 000 ans. Plus à l’Est existait, voici encore quelques 50 000 ans, une troisième sous-espèce dite Dénisovan qui est apparue au même moment que Néandertal. De ces trois évolutions issues d’un tronc commun, dotées de différences physiologiques mais faisant toujours partie de la même espèce car capables de se reproduire entre elles, ne reste depuis 30 000 ans que le genre Sapiens. 

Cela fait donc 30 000 ans qu’au-delà des variations superficielles au sein de Sapiens que l’on appelle communément « races », nous sommes tous égaux. A l’époque pré-Néolithique, c’est à dire avant la transformation des sociétés de chasseurs-cueilleurs en sociétés agraires voici quelques 12 000 ans, tout laisse penser que cette égalité existait au sein même des communautés, et que l’inégalité des sexes est une conséquence directe du passage au Néolithique: l’appropriation de terres, de bêtes et de biens impliquant la défense de ceux-ci, les mâles ont pris le pouvoir et ont instauré le système patriarcal (1): les hommes restent au sein du clan familial, qu’ils contrôlent, et se lient avec des femmes venues de l’extérieur. La propriété se transmet donc par la lignée mâle, et la femme devient soumise et dépendante.

Nous assistons aujourd’hui, à des degrés divers selon les lieux et les cultures mais la dynamique est globale, à la fin de cette inégalité patriarcale: l’égalité des droits entre hommes et femmes bien sûr, mais dans une société où l’avantage physique masculin n’a plus de sens les femmes ont le vent en poupe: elle réussissent mieux à l’école, sont de plus en plus nombreuses dans l’éducation supérieure où elles commencent à dépasser les hommes (2). D’ici quelques temps les femmes seront plus nombreuses que les hommes dans les jobs les mieux payés, et même si aujourd’hui elles restent, en termes numéraires, loin derrière les hommes dans le secteur scientifique il n’y a aucune raison que cela dure.

On peut penser que cette parenthèse inégalitaire associée à la sédentarisation de Sapiens est en voie de se refermer, et que seule restera à combattre l’inégalité économique – et donc politique – entre les bénéficiaires du capitalisme mondialisé hommes et femmes confondues, et les autres.

On peut penser que si la majorité arrive à s’exprimer politiquement, à faire système afin de rééquilibrer la machine économique et de redistribuer de manière beaucoup plus égalitaire les fruits de la productivité humaine (et c’est loin d’être gagné), on arrivera un jour à une forme de convergence du genre Sapiens: tous et toutes égaux en droit, avec des niveaux de vie comparables, des opportunités comparables, des espérances de vie comparables etc….

Mais ceci n’est peut-être qu’une illusion: les inégalités issues de la convergence du néo-capitalisme (visant à enrichir les plus riches nettement plus vite que les moins riches) et du contrôle du développement technologique, sont sur le point de faire passer le concept d’inégalité à un tout autre niveau.

Les plus riches ont d’ores et déjà un accès privilégié à l’éducation, à la santé, à la culture. Les évolutions en cours et déjà prévisibles en matière de manipulation génétique, de médecine corrective (correction de défauts physiologiques) et augmentative (amélioration d’une capacité donnée par l’ajout d’implants) leurs ouvriront l’accès aux techniques d’optimisation de leurs corps et de leurs cerveaux, pendant que les autres en resteront à leurs acquis naturels.

Autrement dit, les plus riches ne seront plus simplement les plus riches, ils seront de facto les plus beaux et forts physiquement, les plus intelligents, les plus performants et on assistera à une différentiation de l’espèce humaine non plus entre hommes et femmes, mais entre humains et sur-humains.

Nul besoin d’invoquer le transhumanisme pour en arriver à une telle hypothèse. Il s’agit juste d’une évolution de la très classique sélection naturelle devenue sélection sociale, qui depuis toujours fait que les humains les plus désirables bénéficient d’un meilleur choix de partenaires, accèdent aux meilleures places et améliorent de ce fait la situation globale de leur descendance. A condition d’éviter les pièges de l’entre-soi et de la consanguinité bien sûr. L’accès inégalitaire aux techniques de pointe est un facteur de la différentiation entre les plus désirables et les autres.

Concrètement, la technologie médicale, génétique ou bionique donnera un grand coup d’accélérateur à cette différentiation entre ceux qui en ont les moyens et les autres. Certains traits, de par la génétique et l’épigénétique, seront transférables à la descendance par voie reproductive classique associée à la manipulation génétique, d’autres seront ajoutés ensuite mais, 30 000 ans après la disparition du genre Néandertal et la suprématie d’Homo Sapiens, nous voici sans doute à l’aube d’une nouvelle ère, celle d’une différentiation entre Sapiens et Sapiens+.

Aldous Huxley avait déjà tout compris quant il écrivit Le meilleur des mondes, mais le principe de différentiation humaine lui est bien antérieur, remontant aux mythologies anciennes qui parlent de demi-dieux, de géants et de héros dotés de capacités surhumaines tel Hercules, né de l’union (volée) d’un dieu et d’une mortelle. Ces êtres appartenant à l’espèce humaine (car capables de se reproduire avec des humains), tout en ayant des dispositions surhumaines, font partie d’un bestiaire ininterrompu depuis la nuit des temps: d’Achille et de Médée nous sommes passés à Superman, Superwoman et leurs nombreux avatars, « Avatar » étant lui-même devenu l’image d’un héro composé d’un esprit humain dans un corps de géant extraterrestre.

Dans la Bible, on trouve ceci dans les premiers verset de la Genèse (6-2): « Les fils des dieux voient la beauté des filles de l’adam et se font des femmes de toutes celles qu’ils désirent« . Et un peu plus loin (6-4): « Il y a sur la terre des Nefilim, ces géants de célèbre mémoire toujours là après que les fils des dieux vont aux filles d’adam, qui enfantent« .

Cet épisode s’inscrit dans une histoire où les hommes sont déjà surhumains: Adam meurt à 930 ans, Mathusalem à 969 ans, et Noé a 600 ans quand arrive le Déluge. Fils et petits-fils de Noé vivent aussi plusieurs centaines d’années, mais arrivée à Abraham la vie humaine semble reprendre la durée que nous lui connaissons aujourd’hui: ayant 100 ans, Abraham rigole quand Dieu lui demande de faire un fils, Isaac, à sa femme Sara, elle-même âgée de 80 ans.

Reste que l’origine des Nefilim, souvent interprétés comme des « fils de dieux », des géants ou des anges déchus forniquant avec des humaines, est mystérieuse, et que si toute mythologie a un fondement dans un passé lointain cela renverrait à une forme de sur-humanité ayant un moment existé sur terre. Sur-humanité dont le comportement irrite tellement l’autorité suprême du moment qu’elle décide de tout détruire, ordonnant néanmoins à Noé de faire le nécessaire en prévision d’un nouvel essai.

Ce genre d’histoire existe dans toutes les cultures et nous sommes parfaitement conditionnés pour associer des caractéristiques physiques ou psychiques particulières à des êtres certes humains, mais doté d’un statut particulier: certaines stars, certains sportifs, certains « hommes forts » et figures fondatrices d’Etats ou de religions bénéficient d’un culte de la personnalité et sont considérés par leurs fans comme des demi-dieux.

D’où une question intéressante: vu que d’une part l’humanité actuelle a dans sa mythologie toute une série d’histoires mettant en scène des entités surhumaines, et que d’autre part notre développement civilisationnel va vers la création d’une sur-humanité tout à fait concrète, sommes-nous en train de rejouer un film qui est déjà passé au moins une fois? Les mythologies fondatrices, où abondent des demi-dieux qui se mélangent aux humains, seraient-elles des échos d’épisodes lointains où certains Sapiens « augmentés » côtoyaient déjà les Sapiens « de base »?

Quoi qu’il en soit du passé, la question la plus pressante pour nous est de savoir ce qu’il va se passer si, effectivement, une minorité de l’humanité actuelle parvient à s’augmenter et à devenir l’équivalent des demi-dieux mythologiques. Nul besoin d’être devin pour prévoir que la supériorité dont bénéficieront ces gens sera avant tout utilisée à leur propre avantage. La soumission coloniale, la mise en esclavage, voire l’éradication génocidaire des faibles par les puissants étant une constante universelle, il est difficile d’avoir grand espoir en la mansuétude d’un éventuel Sapiens+ vis-à-vis du vulgaire Sapiens de base.

Sans aller jusqu’à un remake de la planète des singes, une possibilité plus crédible me semble être l’usage de la technologie au profit de l’anéantissement de toute volonté des masses plutôt que de leur anéantissement au sens propre: la réalité virtuelle immersive capable de nous évader vers des mondes extraordinaires d’une part, et la surveillance absolue par l’intelligence artificielle de tous telle que la Chine l’expérimente déjà sur sa population d’autre part, sont et seront des outils très efficaces de contrôle des populations non augmentées. Les Sapiens+ créeront et contrôleront ces outils, leur permettant de privatiser une bonne partie de la surface de la terre et d’en faire, peut-être, un paradis pour demi-dieux.

Paradis d’où certains ne manqueront pas de tomber, attirés sans doute par la réserve de femmes ingénues et naturelles que leur abandonneront, un genou à terre, les hommes croyants. Une histoire sans fin.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/24/a-lorigine-du-patriarcat/

(2) http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/publications/droits-des-femmes/egalite-entre-les-femmes-et-les-hommes/vers-legalite-reelle-entre-les-femmes-et-les-hommes-chiffres-cles-edition-2017/

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