Trouver le point de bascule comportemental.

Voici quelques années le chercheur du CNRS Serge Galam proposait un modèle mathématique permettant de calculer la probabilité de victoire d’une proposition politique, à partir de la proportion du public soutenant a priori cette proposition. Nommée « sociophysique » (1), cette approche disait en gros que pour qu’une nouvelle proposition puisse renverser une situation existante il fallait que, selon les cas et la complexité du débat, il existe au départ une base en faveur du changement entre 50% et 77% des votants. Peu étonnant donc qu’il soit si difficile de faire changer les choses sur une base purement démocratique. 

Beaucoup plus récemment un étude réalisée par l’Université de Pennsylvanie et publiée dans Science, tente d’identifier le point de bascule pour passer d’un comportement de groupe à un autre (2). Plutôt que d’essayer de faire des simulations a posteriori sur des cas réels (que ce serait-il passé si…), toujours très spéculatives, le groupe de recherche a développé des communautés en ligne, des gens réels payés pour défendre telle ou telle position ou type de comportement au sein de leur communauté.

Plus spécifiquement, le schémas de l’étude reposait sur dix groupes de vingt personnes par groupe, et l’enjeu était l’usage de tel ou tel type de vocabulaire, par exemple un vocabulaire plutôt sexiste. A partir du moment ou la vaste majorité de la communauté avait adopté un tel vocabulaire, l’expérimentateur demandait alors à un petit groupe de faire la promotion d’un vocabulaire différent, en l’occurrence moins sexiste.

En variant la taille de départ de ce groupe militant, en commençant avec 1% et en montant progressivement au fil des expériences, le résultat est qu’à partir du moment où environs 25% des membres de la communauté militent pour un changement de comportement, ce changement s’effectue, c’est-à-dire que la majorité du groupe l’adopte alors même qu’elle est a priori motivée pour garder le statu quo. En deçà de 25% par contre, le statu quo domine.

L’expérience a également intégré le poids de la motivation au statu quo, en variant la compensation financière (le groupe étant payé pour défendre un certain statu quo). Même en triplant cette compensation, le résultat restait qu’à partir de 25% d’adhésion à un changement de comportement, le groupe entier basculait.

Ceci est intéressant au sens que, dans une organisation donnée qu’elle soit une entreprise, une association, une communauté ou la population d’un Etat, il faudrait une masse critique d’un quart de la population concernée pour arriver à faire basculer l’ensemble, ce qui est nettement moins que le 51% auquel on pourrait a priori s’attendre.

C’est un résultat en apparence très différent de celui donné par la sociophysique de Galam, mais les conditions sont également très différentes. Dans le cas décrit ici tous les participants sont directement concernés, alors que dans un débat politique tout le monde ne se sent pas nécessairement concerné, et le choix politique n’affecte pas nécessairement nos propres comportements. Les deux cas ne sont sans doute pas comparables.

Par contre ceci montre clairement, me semble-t-il, que pour arriver à un changement politique, il est plus efficace de tenter de créer une base de 25% de militants visant à changer tel ou tel comportement en vue d’un changement politique ultérieur, que d’essayer d’arracher ce changement politique par le débat.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2009/08/03/sociophysique-ultra-breve-introduction/

(2) https://phys.org/news/2018-06-large-scale-social.html

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