Une caisse de bon vin contre la clé de la conscience.

De Dyonisos à Jésus, du breuvage des rois à la tradition chrétienne du vin représentant le sang du christ, le divin nectar est depuis longtemps associé à l’élévation de la conscience. Un pari associant vin et conscience est en cours depuis précisément vingt ans, et le résultat sera connu dans cinq ans, le 20 juin 2023 précisément. Ce pari, entre deux chercheurs sur la nature de la conscience, représente deux logiques dont au moins l’une (sinon les deux) doit être fausse.

Le 20 juin 1998 donc, en marge d’un congrès sur le sujet, le chercheur en neurosciences Christof Koch et le philosophe des sciences David Chalmers discutaient autour d’un verre – enfin, de plusieurs verres à en croire les témoins de la scène, dont le journaliste scientifique Per Snapurd – et firent le pari suivant: Koch misait une caisse de bon vin sur le fait que d’ici vingt-cinq ans la science démontrerait l’existence d’un petit groupe de neurones dotés de caractéristiques spécifiques et générateurs de la conscience. A l’inverse Chalmers pariait le contraire, qu’aucune explication neurologique ne permettrait d’expliquer la nature de la conscience, question qu’il avait baptisée le « hard problem » et que ce blog a bien sûr déjà abordé (1).

Cette année, cinq ans avant le terme du pari, Per Snapurd a repris contact avec les deux protagonistes, leur rappelant les termes du pari et leur demandant lequel, vingt ans plus tard, se sentait en position de gagner.

Aujourd’hui Christof Koch est le directeur du Allen Institute for Brain Science à Seattle, et a notamment travaillé avec Francis Crick (co-découvreur de la double hélice de l’ADN) sur ce problème de l’origine de la conscience. Les propositions ont évolué au fil du temps: la théorie des ondes gamma traversant le cerveau, puis celle des cellules pyramidales, puis celle d’une couche nerveuse au sein du cerveau appelé le Claustrum.

L’impossibilité de démontrer des caractéristiques physiques initiatrices de la conscience a ensuite mené à la théorie de « l’espace de travail global » où différentes parties du cerveau entrent en compétition pour diffuser certaines informations (une théorie sans doute très liée à l’émergence des réseaux sociaux, qui fonctionnent sur ce même principe), et enfin la version actuelle de l »Integrated Information Theory » où il existerait un lien entre complexité neurologique et niveau de conscience, complexité mesurée par le facteur phi.

Ce phi ne serait pas uniforme mais étroitement associé aux parties du cerveau dotées d’un haut niveau de connectivité. Le phi du cortex serait donc largement supérieur au phi du cervelet au sein d’un cerveau humain. De plus, ce serait l’arrière plutôt que la partie frontale du cortex qui serait du plus haut phi, ce qui est surprenant vu que cette partie frontale est classiquement reconnue comme étant la plus « moderne » (2).

Pour Koch, cette évolution pointe vers le jour où il y aura une explication physique, endogène de la nature et de l’origine de la conscience. Une explication qui ne résiderait sans doute plus dans une propriété particulière de certaines cellules ou neurones, mais dans une propriété associée au fonctionnement en réseau de ces cellules.

A ceci Chalmers répond que, d’une part, le pari originel parle d’un lien entre l’expérience subjective de la conscience et des propriétés intrinsèques à certains neurones, et d’autre part que les théories de réseaux ne se limitent pas à un petit groupe de cellules spécifiques. Autant il reconnait un intérêt certain à la théorie de l’information intégrée, autant il estime qu’un tel effet de réseau n’a pas de liens avec l’idée de propriété cellulaire intrinsèque, ni de groupes de cellules spécifiques, et donc que même si cette théorie – co-développée par Koch – se révélait correcte c’est quand même lui, Chalmers, qui gagnerait le pari.

Koch ne se laisse pas abattre si facilement, d’autant que son institut vient de recevoir 120 millions de dollars pour son projet de recherche sur les origines physiques (neurologiques, génétiques) de la conscience. Il estime que la distinction entre facteurs intrinsèques (propriétés des cellules) et extrinsèques (tel l’effet de réseau) n’est sans doute pas réaliste du fait de l’extrême complexité du processus. Un gène, élément intrinsèque d’une cellule, pourrait influencer la connectivité de certaines cellules sans qu’il soit possible de parler de propriété intrinsèque de ces cellules.

Les travaux de Koch portent sur les « neural correlates of consciousness« , ou « corrélations neuronales de la conscience », autrement dit des processus neuronaux qui se trouvent être corrélés avec nos expériences subjectives. Mais comme le fait remarquer Chalmers, trouver une corrélation n’est pas synonyme de trouver une explication. Ce n’est pas parce que l’expérience de la conscience « allume » certains processus physiologiques que ces processus sont l’origine de la conscience. La position de Chalmers est d’ailleurs que la conscience relève d’une réalité fondamentale de l’univers, qu’elle pré-existe à la vie et qu’il est sans doute illusoire de lui chercher une origine neurologique.

Il estime en outre que l’intelligence artificielle pourrait, en principe, en faire la démonstration. Même dénuée de conscience, une IA pourrait arriver à la conclusion logique et rationnelle de la nécessité de l’existence d’une conscience intrinsèque à l’univers pour expliquer la nature observable de ce même univers.

Quoi qu’il en soit, Koch aimerait bien qu’en juin 2023 s’organise un événement autour de la fin du pari, avec remise du prix au vainqueur et grande conférence sur le sujet de la conscience. Chalmers n’est pas contre, mais pour lui on ne connaîtra pas le vainqueur avant encore un siècle ou deux…

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/03/13/le-dur-probleme-de-la-conscience/

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Cortex_pr%C3%A9frontal

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2 comments

  1. très intéressant, merci !
    franck
    https://mindfulair.wordpress.com

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