La fin du mythe de l’ordre libéral made in USA.

Nous sommes le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, fête d’un pays qui, depuis 242 ans, utilise ses ressources pour établir une emprise sur le monde lui permettant de survivre aux violents combats institutionnels en son sein, combats qui assurent les libertés fondamentales de son peuple.

Quand les Founding Fathers de l’Amérique créèrent ces institutions, ils savaient que mettre sur pied un gouvernement suffisamment fort pour garantir les droits des citoyens américains chez eux et de les défendre contre des ennemis extérieurs, tout en restant suffisamment faible pour ne pas abuser de son pouvoir, n’avait rien d’évident. Leur solution fut non seulement la classique séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire, mais aussi le partage du pouvoir au sein d’institutions distinctes. 

Ce partage est complexe, parfois violent, rarement beau à voir. Son but n’est pas de rechercher l’efficacité mais d’empêcher l’usage arbitraire du pouvoir. Déjà Abraham Lincoln se demandait si cette nation, ou toute autre nation ainsi construite, pouvait perdurer. Le navire Amérique tangue au gré des luttes intestines, son inefficacité le prix à payer pour garantir son libéralisme – au sens premier du terme – et éviter l’autoritarisme.

Ceci a longtemps occupé les USA chez eux, et il a fallu la Grande Dépression des années 30, puis le Seconde Guerre Mondiale, puis l’avènement de l’empire soviétique pour qu’ils s’intéressent à l’ensemble du monde dans le but, clairement établi sous Truman, « de préserver les USA en tant que nation libre avec nos institutions et valeurs fondamentales intactes ». Ce qui ne voulait pas dire transformer toutes les nations selon le modèle américain, la diversité politique étant de fait reconnue comme légitime au moins jusqu’à la fin du 20ème siècle, où la transformation d’un monde bipolaire en monde unipolaire – avec les USA comme seule superpuissance entre le début des années 1990 et la montée de la Chine sur la scène géopolitique voici une dizaine d’années – introduisit le mythe de « l’ordre libéral made in USA », qui serait le garant de la paix et de la prospérité mondiale.

Le mythe a son origine dans les publications de penseurs politiques influents des années 1990, notamment « La fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama (1992) puis la « Théorie des arches dorées de la prévention des conflits » de Thomas Friedman, qui spéculait que quand un pays atteint un certain niveau de développement, lorsqu’il génère une classe moyenne capable de supporter des McDonalds, il devient un « pays McDonald’s » et les habitants de pays McDonald’s n’aiment pas faire la guerre, ils préfèrent faire la queue pour un hamburger.

Courant des années 90 se développa donc l’idée que le modèle libéral était le seul, le dernier et l’ultime modèle socio-économique qu’il fallait de fait imposer au monde. Aux USA aussi bien les néoconservateurs genre famille Bush que les interventionnistes libéraux genre famille Clinton poussaient dans le même sens: asséner la suprématie US au nom des indépassables valeurs de l’ordre libéral – qui n’est en réalité rien d’autre que la loi du plus fort, les règles internationales censées régir cet ordre libéral étant systématiquement violées dès lors qu’elles ne servent pas les intérêts des plus forts.

La Charte des Nations Unies, par exemple, interdit  l’usage de la force militaire contre d’autres nations, où l’intervention dans leurs affaires intérieures. C’est pourtant ce que font les USA mais aussi le Royaume-Uni, Israël, la France depuis 30 ans sans que « l’ordre libéral » ne s’y oppose.

L’hypocrisie entourant le concept « d’ordre libéral » a sans doute atteint son paroxysme lors du forum économique de Davos de 2017, où les membres dudit forum couronnèrent l’autocrate chinois Xi Jimping du titre de chef de file de l’ordre libéral économique – alors que la Chine est, parmi les grandes nations, la plus protectionniste, la plus mercantile, la plus prédatrice et la moins « libérale » en termes de libertés publiques que l’on puisse imaginer.

Aujourd’hui, le mythe s’effondre. La gouvernance mondiale de cet ordre libéral a démontré sa vacuité, la crédibilité des systèmes politiques dits libéraux est au plus bas et la classe politique libérale, de gauche comme de droite, craint pour son avenir’. Certes Emmanuel Macron, symbole de l’ordre libéral, a été élu en France mais c’est un phénomène circonstanciel, une victoire par défaut d’opposition. L’exemple qui compte, c’est surtout Donald Trump qui a battu aussi bien les néoconservateurs républicains menés par des millionnaires bigots que les « progressistes » menés par un chantre de l’interventionnisme et de la corruption.

Pour tous ces gens, Trump représente le principal danger à l’ordre libéral: aliénation des alliés traditionnels via la guerre commerciale et la mise au rebut des accords climatiques, réticence à l’interventionnisme armé même si son pseudo-allié Israël cherche à l’emmener vers une guerre avec l’Iran, et acceptation du fait non-libéral. Trump, en réalité, ne fait que revenir à la posture des USA de la fin du 19ème siècle: America First, et on ne s’occupe de la situation du monde que dans la mesure où elle impacte directement la situation interne américaine. Pour le reste, démerdez-vous.

Cette situation ne découle pas d’une quelconque volonté des américains mais d’un constat: le monde unipolaire dominé par les USA entre 1990 et 2010 n’existe plus. Les USA ne peuvent plus faire tout ce qu’ils veulent, quant ils le veulent et comme ils le veulent. La Chine de par son poids économique, mais également la Russie de par son usage extrêmement efficace de ses capacités militaires et géopolitiques, limitent la capacité d’action US. Économiquement, en termes de parité de pouvoir d’achat, les USA pèsent un septième de l’économie mondiale, contre la moitié à la sortie de la dernière guerre mondiale. Ça calme.

Aujourd’hui le challenge américain, et le challenge des pays libéraux en général, n’est plus de convertir le monde à son image mais de survivre en tant que nation libérale, c’est-à-dire de nation réellement démocratique. Et ceci veut dire une nation refusant de sacrifier le nécessaire partage du pouvoir au nom de l’efficacité car c’est précisément cette efficacité qui justifie le passage à l’autocratie voire la dictature pure et simple.

En cela je crains plus pour la France de Macron que pour les USA de Trump, car autant ce dernier peut sembler fou autant il se bat en réalité dans un contexte institutionnel qui lui est très hostile, alors qu’ici ce partage du pouvoir est réduit à une pure illusion par un exécutif qui contrôle de facto le législatif et sans doute une bonne partie du judiciaire. Un exécutif surtout décidé à réduire la complexité institutionnelle au nom, justement, de l’efficacité.

Article associé: https://zerhubarbeblog.net/2018/04/23/du-liberalisme-au-moralisme-emotif/

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