Réflexions pluvieuses sur l’UE, les élites, le Brexit et la démocratie…

Il pleut aujourd’hui sur la rivière Beaulieu, les quelques bateaux et canards mouillés le long de la rive rendant possible l’idée de passer un peu de temps sur la page blanche de mon blog. Ici c’est l’Angleterre qui, l’amarre à la main, regarde l’Europe par-delà la Manche mais qui ne sait pas encore vraiment quel cap elle suivra une fois l’amarre larguée. D’où certaines réflexions sur le Brexit et plus généralement sur la démocratie et le rôle des élites.

Le Figaro publiait en avril 2018 une intéressante tribune de Coralie Delaume intitulée « La sécession des « élites » ou comment la démocratie est en train d’être abolie » (1), faisant référence à la fracture entre cette partie de la population ayant accès à l’éducation supérieure et parfaitement satisfaite d’elle-même, et cette autre partie de la population n’y ayant pas ou peu accès, et faisant face à d’angoissantes incertitudes.

 
L’article retrace en gros l’histoire de cette rupture, faisant référence aux travaux de Christopher Larsh dans les années 90 qui constatait déjà ce phénomène aux USA à l’époque, ainsi qu’aux plus récents travaux de Emmanuel Todd (Où en sommes nous, Seuil, 2017) et de Jérôme Fourquet (1985-2017, quand les classes favorisées ont fait sécession) où ce dernier note que « la cohésion de la société française est mise à mal aujourd’hui par un processus presque invisible à l’œil nu, mais néanmoins lourd de conséquences: un séparatisme social qui concerne toute une partie de la frange supérieure de la société, les occasions de contacts et d’interactions entre les catégories supérieures et le reste de la population étant en effet de moins en moins nombreuses« .

 
Je cite Le Figaro: « Pour l’auteur de l’étude (Jérôme Fourquet), nous faisons face à l’autonomisation d’une partie des catégories les plus favorisées, qui se sentent de moins en moins liées par un destin commun au reste de la collectivité nationale. On voit en effet combien le phénomène est lié au dépérissement du cadre national, dépérissement qui permet aux «élites» de vivre de plus en plus dans une sorte d’alter-monde en suspension, cependant que les autres sont rivés à un ici-bas qui commence à se changer en friche, et finira par se muer en jungle. »

 
Ayant l’occasion cet été de passer quelques jours sur la côte Sud de l’Angleterre, à un an à peu près de la mise en oeuvre du Brexit, cette distinction de classe saute parfois aux yeux: sur les parkings de bord de mer la densité de voitures de luxe est étonnante, tout comme les prix pratiqués dans les pubs et restaurants des quartiers sympas, alors qu’en se baladant un peu plus loin on découvre une population type quart-monde nourrie à la junk-food.

 

Une discussion de ponton à Lymington avec un propriétaire de vedette, un poil éméché ce qui délie les langues, me donne un point de vue pro-Brexit: le fédéralisme de l’Union Européenne associé à la dictature de l’Euro sous contrôle germanique sont inacceptables pour la souveraineté britannique. Une monnaie unique sans uniformisation fiscale, suicidaire. La population anglaise lambda aura peut-être un passage difficile mais pas la population aisée à laquelle mon interlocuteur se targue d’appartenir: le business continuera quoiqu’il arrive, et au final tout ira mieux pour tout le monde.

 
Chez un petit glacier de Littlehampton, sous le même propriétaire depuis plus de quarante ans, une discussion avec ce vieux monsieur et cette jeune femme derrière le comptoir. Ils parlent de cette impression d’avoir été menés en bateau par l’establishment sur la question du Brexit: fausses informations du camp pro-Brexit, justification a posteriori peu crédible du gouvernement actuel fondamentalement anti-Brexit (Theresa May était contre), marécage politique mais surtout incompréhension de ce que le Brexit leur réserve réellement, à leur niveau de petit commerçant local, d’anglais lambda. Ils ne croient plus leurs politiciens, plus leurs journalistes, n’ont pas les outils pour distinguer la vraie info de l’intox. Juste le sentiment d’une grosse arnaque, sans doute à leurs dépens.

 
Dans un pub de Yarmouth, en compagnie d’un cadre anglais retraité du domaine de la finance, et vivant de longue date aux Pays-Bas. Foncièrement anti-Brexit, sa propre retraite en livres ayant de plus été dévaluée avec la baisse de la monnaie anglaise alors que ses dépenses sont en euros. Pour lui le vote populaire pro-Brexit est avant tout une réaction de repli de la part de ceux et celles qui craignent un avenir sans avenir: domination absolue des élites autant anglaises que européennes qui ne s’occupent que d’elles-mêmes, disparition d’une Angleterre traditionnelle envahie via ses frontières ouvertes avec l’UE.

 
Ces quelques rencontres illustrent à mon avis la grande ambivalence qui règne actuellement au Royaume-Uni sur la question du Brexit, et qui n’est pas en soi une affaire de lutte des classes car chaque classe y trouve des arguments pour ou contre. Ce qui semble clair par contre est que les classes privilégiées tireront toujours leur épingle du jeu quoi qu’il arrive, et l’argument pro-Brexit relève avant tout d’un désir de souveraineté, de rejet du monde institutionnel de l’UE avec lequel ils sont en profond désaccord philosophique.

 
Ceci rejoint l’article de Coralie Delaume et la question de la responsabilité des élites vis-à-vis de leurs concitoyens: n’ayant désormais plus vraiment besoin de la population générale pour les soutenir car assez nombreux pour exister économiquement et culturellement entre eux, et avec leur responsabilité diluée du fait notamment des institutions extra-nationales (pour les pays européens en particulier) qui « justifient » les politiques libérales qui leur profitent en premier lieu, que feront les élites anglaises une fois les amarres larguées? Assumeront-elles leurs responsabilités envers l’ensemble du pays quitte à laisser de côté certains de leurs privilèges, ou en tireront-elles un maximum de bénéfices sur le dos d’une population abandonnée à elle-même, quitte à déménager ailleurs si la situation sociale venait à trop se dégrader? Ce sera une question à suivre avec intérêt.

 
Plus généralement, l’article de Delaume pose la question de la survie de la démocratie, un système politique devenant de plus en plus rare dans le monde actuel du fait que, justement, ceux qui la représentent (les élites) n’en ont plus besoin, une simple façade démocratique devant suffire à maintenir l’illusion démocratique et une certaine forme de paix sociale. Tant que cette façade est maintenue, tout débordement par une réelle opposition politique peut être écrasée « légitimement » par la force de l’Etat au nom, justement, du « respect de la démocratie ». Et c’est bien ce qu’il se passe, notamment en France où l’Exécutif considère désormais toute opposition comme illégitime, même au sein de sa propre majorité.

 
Les élites n’ont plus besoin de démocratie car elles vivent hors-sol, là où leur propre intérêt est le mieux servi. Comme le souligne le politiste bulgare Ivan Krastev dans Le destin de l’Europe, (Premier Parallèle, 2017), « La nature et la convertibilité des compétences des nouvelles élites les affranchissent très concrètement de leur propre nation. Elles ne dépendent pas des systèmes éducatifs publics nationaux (leurs enfants étudient dans les établissements privés) ni des systèmes de protection sociale nationaux (elles peuvent se permettre les meilleurs établissements hospitaliers). Elles ont perdu la capacité de partager les passions et les émotions de leur communauté ».

 

Pour Coraline Delaume, le discours dit populiste ou souverainiste au sein de nos pays serait en réalité une tentative par le peuple de récupérer (elle dit rapatrier) ses élites afin qu’elles se préoccupent à nouveau de la conduite du pays au profit de l’intérêt général (pour autant que cela ait réellement existé autrefois, ce qui à mon avis reste à démontrer hors quelques cas particuliers). Je la cite: « Enfin et concernant le personnel politique, son «rapatriement» et le fait de refaire coïncider les mandats nationaux avec la conduite effective des politiques, est le seul moyen de rendre à nouveau possible l’exercice d’un contrôle démocratique normal« .

 

A titre personnel je ne souscris pas vraiment à cette thèse car je ne vois pas ce qui pourrait motiver ces élites à se préoccuper plus particulièrement de ce bien commun dont elles n’ont que faire. Certes elles font de la politique mais c’est un jeu, au pire un job au service de leurs propres intérêts et de ceux de leur clan, et quand cela ne va plus on se retire et on fait du lobbying grassement payé. Aucun risque. Si le contrôle démocratique existait ici chez nous, des gens tels Nicolas Sarkozy, Tony Blair, Laurent Fabius devraient êtres jugés pour crime, corruption voire haute trahison. Il n’en est rien, bien au contraire: ils sont invités, payés et applaudis pour leurs keynote speeches dans les cercles des élites autosuffisantes, du G7 au club Bildenberg en passant par le CRIF, les séminaires d’affaire de haut vol et, bien sûr, les hautes écoles qui forment les élites de la génération suivante.

 
De ceci me semble découler une question fondamentale: faut-il continuer à promouvoir une globalisation de plus en plus poussée, sous la bannière d’une forme de gouvernance mondiale (ou du moins européenne en ce qui nous concerne) nécessairement élitiste, diluée et non démocratique mais cherchant à maintenir une forme de paix sociale globale, ou au contraire chercher à retrouver des limites formelles entre Etats aux seins desquels les élites clairement identifiées répondent directement des conséquences de leurs actes à leurs peuples, quitte à ce que des divergences d’intérêts ou de politiques entre Etats fassent renaître d’angoissantes frictions?

 
Si l’UE est un exemple d’intégration, elle a réussi au sens où la guerre intra-européenne est un lointain souvenir et la stabilité politique de l’ensemble une réalité jusqu’à présent, mais elle semble également être arrivée aux limites de l’exercice. Démocratie de pacotille, intégration de pays ne partageant à peu près rien et qui divergent sur tout, unité impossible sur les questions politiques, migratoires, fiscales ou sociales, monnaie « unique » à laquelle tous les membres n’adhèrent pas. L’UE est-elle désormais toujours un vecteur de paix et de prospérité, ou est-elle en passe de devenir le Politbureau d’une union vide de sens autre que garantir les privilèges de sa Nomenklatura – nos élites actuelles?

 
Il y a encore quelques années je m’imaginais difficilement me poser sérieusement cette question, moi Européen convaincu ayant passé le plus clair de ma vie en dehors de mon pays natal et trouvant cela tout à fait naturel. Il semble y avoir un chemin de crête à suivre entre l’intégrationnisme déresponsabilisant à la Macron d’un côté et le nationalisme à courte vue d’une Le Pen de l’autre.

 

Dans les deux cas la démocratie disparaît, noyée dans la complexité institutionnelle ou écrasée par l’autoritarisme nationaliste. Maintenir la démocratie, colonne vertébrale de notre identité européenne, implique de trouver un juste milieu, sans doute de faire quelques marches arrières sur la pseudo-intégration européenne tout en évitant de jeter le bébé avec l’eau du bain.

 

(1) http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/04/20/31003-20180420ARTFIG00185-la-secession-des-elites-ou-comment-la-democratie-est-en-train-d-etre-abolie-par-coralie-delaume.php?utm_source=app&utm_medium=sms&utm_campaign=fr.playsoft.lefigarov3

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3 comments

  1. Peut-être parce que je n’ai jamais été européen convaincu (français vivant en Belgique où il y a une vingtaine d’années, comme d’autres étrangers, j’ai été menacé d’un avis de reconduite à la frontière pour une histoire de carte de résident pas en ordre), je ne vous suis plus à partir des trois derniers paragraphes.

    « L’UE, un exemple d’intégration », je ne vois vraiment pas : élargissement accéléré avec les conséquences qu’on connait, soumission à l’OTAN et aux E-U, construction absolument antidémocratique…

    Vecteur de paix et de prospérité ? J’ai franchement l’impression qu’elle a liquidé plutôt le passé des trente glorieuses. A Bruxelles, à part les familles d’immigrants, qui malheureusement font partie du paysage, comme les militaires, je vois de plus en plus de mendiants belges, en tout cas, blancs.

    La démocratie disparait ? Non, elle est à créer.

    Je vous recommande vivement les analyses d’Etienne Chouard (mais je serais étonné que vous ne le connaissiez pas) et les conférences de François Asselineau sur la construction européenne.

    En France, j’ai traversé le secondaire pour subir la propagande pro-Révolution française (avec impasse sur la Terreur). Qu’est-ce que la liberté ? On ne parle jamais d’argent seulement, de prison et de dictature pour nous résigner à l’idée que nous ne sommes pas si mal. Cepdn

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    1. Bonjour Xyloglosse,

      Situation inverse, Belge vivant en France et effectivement voici 20 ans j’ai été face au même problème mais le fait que cette carte de résident ait finalement disparu est un signe de l’avancement positif de cette intégration. Mais comme je le dis elle a sans doute atteint une limite. C’est devenu un club de technocrates qui se badinent entre eux mais n’ont rien à proposer d’utile. Néanmoins dans le contexte de sa création et jusqu’à la création de l’Euro je pense – mais je peux me tromper – que c’était plutôt une bonne chose même si de nombreux aspects sont critiquables et critiqués.
      Aujourd’hui c’est loin d’être parfait mais est-ce pire qu’ailleurs? Etre pauvre en Europe reste sans sans doute moins pire qu’à peu près partout ailleurs, mais le but de la société n’est évidemment pas de survivre en étant pauvre tout en regardant passer les voitures de luxe des riches. Pour moi la question n’est pas tant de critiquer ce qui a été fait, mais de voir vers quoi aller. Et la question de la scission de la population entre le tiers très éduqué et aisé, et les 2/3 qui n’ont pus grand chose à dire me semble fondamentale.

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  2. … Cependant (j’ai tapé par erreur sur « publier ») il faudrait peut-être interroger le mythe du paysan et du travailleur accablé d’impôts au moyen-âge, quand on voit le nombre absolument délirant de taxes qui font actuellement augmenter le coût de la vie (rien que la TVA, le fait qu’on paie une redevance pour une télévision publique, financée de surcroit par la publicité… et je reparle qu’au niveau du tout-venant) afin de « rembourser » une dette créée artificiellement.

    Analyse d’Etienne Chouard : la dette, c’est l’accumulation des intérêts créés par la création de la monnaie par la BCE, qui est une banque privée, c’est la mise sous contrôle des peuples et des nations.
    Les Etats-Unis étaient à l’équilibre jusqu’au début du vingtième siècle, quand a été créée la Federal Reserve, banque elle aussi privée. J’ai appris il y a longtemps que les E-U étaient un des pays les plus endettés au monde, ce qui pose la question de savoir ce qu’est un pays riche.

    La constitution de la cinquième république était justifiée sous de Gaulle mais elle est devenue ce qu’on appelle une monarchie républicaine.

    Vos observations directes et vos analyses des « élites » hors-sol sont justes mais le processus du hold-up démocratique a commencé il y a longtemps. S’il n’y a pas de contrôle démocratique, il n’y a pas de démocratie. Nous n’avons même pas, comme l’ont les Suisses, le référendum d’initiative populaire.

    L’élection n’est pas la démocratie. L’élection, est par définition une façade (je reprends votre terme).
    On peut souhaiter la gouvernance mondiale mais si on veut autre chose, il faut s’interroger sur ce qu’on veut que la démocratie signifie et ce qu’elle soit.

    A lire aussi, « Contre les élections » de David Van Reybrouck.

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