Faut-il craindre la mort?

Cette semaine j’assistais à l’enterrement d’un vieux monsieur fort sympathique que j’ai bien connu à une époque, qu’en langage moderne je dois sans doute appeler mon ex-beau-père. La petite église était presque pleine de ses amis et de sa grande famille, cette bonne bourgeoisie brabançonne où tout le monde réussit dans la vie, où l’on se parle doucement des histoires de famille enracinées dans les villages aujourd’hui richement rénovés, un monde où les plaques de notaires côtoient les diplômes d’universités prestigieuses. Une église aux visiteurs uniformément blancs à l’exception d’un seul et unique black, le curé. Presque un gag, en tout cas une saisissante image en négatif de ces clichés anciens de curés blancs prêchant à leurs ouailles noires dans les églises coloniales du Congo belge.

Une église presque pleine disais-je mais pas bondée car, comme le murmurait derrière moi une dame d’un âge certain dont c’était le sixième enterrement en trois mois, les rangs des amis des presque centenaires s’étiolent telles d’anciennes tapisseries que plus personne ne raccommode. Cet homme, de ce qu’il a laissé derrière lui et qui fut lut à l’église, semblait à l’aise avec cette mort qui, après tout, arrivait au terme d’une vie bien remplie. D’autant qu’il suivait, un an après, celle qui l’avait accompagné pendant des décennies et qu’a priori il n’avait pas connaissance de retours négatifs sur ce qu’il se passait de l’autre côté du voile. Je suis agnostique mais ce genre d’occasion permet de réfléchir à une question qui taraude l’humanité depuis longtemps sinon toujours: faut-il craindre la mort?

Le fond de commerce du religieux est évidemment qu’il faut la craindre et que la soumission aux dogmes religieux, idéalement avec participation sonnante et trébuchante, est la manière la plus sûre de passer sans encombres vers un monde meilleur. La bonne ville de Cluny où je réside, un temps épicentre du monde chrétien, doit son existence à un don de terres fait par un potentat moyenâgeux local à un ordre monastique, don visant à racheter les fautes commises de son vivant et à s’assurer une place au Paradis.

Hors le fait qu’il n’existe aucune preuve de l’existence dudit Paradis, l’idée même qu’il puisse exister « un monde » au-delà de la mort est en soi, il me semble, angoissante. En effet même si les VRP des églises, mosquées, synagogues et autres le vendent comme étant meilleur que l’actuel, la notion de « meilleur » est aussi relative que subjective et même s’il l’était objectivement, devoir y rester pour l’éternité en y côtoyant on-ne-sait-qui et surtout en se coltinant une hiérarchie toute-puissante, a priori très imbue d’elle-même et absolument non démocratique n’a, me semble t’il, rien de réjouissant.

A l’inverse, le matérialisme athée issu des Lumières et de la science, pour lequel l’univers et la vie sont des processus physiques ne nécessitant aucune influence surnaturelle, nous rassure en nous disant qu’après la mort il n’y a rien. Rien, donc rien à craindre. Mais cette hypothèse-là reste également non vérifiée. Pire encore son socle fondamental basé sur des énergies et des particules qui, avec le temps et sous l’effet des forces de la nature, s’organisent pour devenir nous-même, et des nous-mêmes qui retournons ensuite à la matière inerte pour que le cycle recommence, n’est peut-être pas aussi solide qu’il en a l’air car même dans les sciences, aujourd’hui, on se (re)pose des questions sur l’origine de ces forces, sur la nature de la réalité, et sur l’origine de la conscience.

Classiquement, la conscience est perçue comme un sous-produit de la complexité neurologique. Pourtant, comme plusieurs articles sur ce blog tentent de rendre compte (1), existe aussi – dans la science comme dans certaines spiritualités tels le chamanisme et le bouddhisme – l’idée que la conscience préexiste à la matière. Une raison purement rationnelle pour ce point de vue (d’une conscience préexistante à la matière) est le fait que nous n’avons actuellement aucune théorie valable permettant d’expliquer comment un amas de neurones en arrive à développer une conscience de lui-même. Or cette conscience non seulement existe chez l’être humain, mais elle existe aussi dans quasi tout le règne animal (des mammifères mais aussi des oiseaux et des poissons savent faire la distinction entre eux-mêmes et leur image dans un miroir), et il est plausible qu’une forme de cette conscience existe également dans le règne végétal.

Si tel est le cas, si le matérialisme pur et dur n’était qu’une illusion ou une religion comme une autre, si quand nous mourrons tout n’était pas fini car notre conscience ne disparaîtrait pas tout à fait, alors quelque chose de nous survivrait-il à la mort et si oui, quoi où et comment? Y aurait-il alors quelque chose à craindre, la découverte d’un nouveau niveau au sein d’un grand jeu dont nous ne serions que les pions, un enfer succédant au paradis qu’aurait dû être la vie sur Terre?

L’existence d’une succession de niveaux, de mondes au sein desquels la mort pourrait nous propulser n’a rien d’inimaginable: par exemple d’une part certaines théories physiques impliquent l’existence de mondes parallèles dont l’interaction avec le nôtre donnerait naissance à ce que nous appelons les phénomènes quantiques (2), d’autre part l’hypothèse que notre monde matériel serait en fait une simulation réalisée par une civilisation très développée, ce qui permet d’entretenir l’idée que passerions d’un niveau de la simulation à un autre via la mort. Cet argument de simulation, déjà présenté sur ce blog (3), est évidemment considéré comme marginal par la pensée mainstream mais il a pour lui l’avantage d’être parfaitement rationnel et potentiellement démontrable.

D’autres traditions spirituelles apportent leurs propositions: les tibétains par exemple accordent une grande importance à la réincarnation (4), ce qui doit faire craindre de mourir si l’on a matière à penser que la réincarnation ne sera pas terrible. De troublants témoignages nourrissent l’idée que la réincarnation peut être une réalité au sens où certains enfants auraient des connaissances de lieux et de gens acquises de manière inexplicable, et d’ailleurs la tradition du passage d’un Dalaï-Lama à l’autre est basée sur la recherche d’un enfant qui serait la réincarnation d’un précédant Lama.

La notion d’esprits, d’âmes des défunts qui se promènent dans un entre-deux pas toujours marrant, se retrouve dans plusieurs traditions et n’est pas non plus particulièrement rassurante. Fruits de l’imaginaire humain où signes d’une réalité qui échappe à notre connaissance objective mais n’en serait pas moins « réelle » pour autant? Beaucoup d’entre nous ont sans doute entendu une grand-mère parler du curé qu’on allait parfois chercher pour exorciser tel grenier d’où émanaient d’étranges bruits et frottements, signes d’une âme troublée n’ayant tout à fait franchi le pas vers autre chose. Faut-il craindre de devenir soi-même une telle âme?

Les traditions humaines actuelles, hors le matérialisme, tendent plutôt à nous laisser penser que la mort n’est pas le bout de la route. On passerait vers quelque chose, et même si c’est bien vendu nous n’avons aucune garantie que ce soit effectivement bien et pire encore, aucun signe que nous ayons le moindre choix d’y aller ou pas. Ce qui est quelque part incompatible avec l’existence même de la conscience dont le but premier, me semble t’il, est justement de permettre ce type de choix: y aller ou pas en fonction de la représentation que l’on se fait de soi-même face à telle ou telle situation. Nous choisissons de vivre ou de mourir chaque fois que nous traversons la rue. Si la possibilité du choix disparaît, le principe conscient n’a plus lieu d’être et la notion de crainte disparaît donc d’elle-même. Bonne nouvelle mais à nouveau, pure conjecture.

Prenons alors un peu de recul. La mort est un élément fondamentalement nécessaire à la vie, au sens où si les êtres ne mourraient pas il y a longtemps que les vivants auraient consommé toutes les ressources, toute la place, et donc auraient fini par mourir de toute façon. La mort permet le recyclage et l’avènement de nouvelles générations plus adaptées à un environnement changeant, et tous les animaux meurent – même si on peut se poser la question pour les bactéries ou virus. Si donc la mort est à ce point nécessaire à la vie, on peut douter que la nature ait un quelconque intérêt à faire en sorte qu’il faille la craindre.

De plus, ayant finalement établi que ce qui nous différencie de nos cousins mammifères n’est finalement pas grand chose, savoir que la conscience de soi existe largement dans le règne animal mais qu’à notre connaissance aucun animal, une fois son heure venue, ne semble craindre de mourir, pourrait nous rassurer. Si nous avions quelques indices objectifs pour craindre la mort, tels que nous en avons qui nous font craindre l’eau, le feu, la foudre et que partagent – avec généralement beaucoup plus de sensibilité – les animaux, il semble crédible de penser que ces animaux les percevraient aussi.

A l’inverse on pourrait aussi penser que ce qui différencie le règne de l’humain du reste du monde vivant serait justement une perception d’un danger lié à la mort, et que c’est cela qui nous pousserait à développer d’une part des démarches spirituelles afin de la domestiquer, d’autre part la technologie afin de la faire reculer. Le transhumanisme ne serait que la suite logique d’une entreprise ayant démarré avec les premiers médecins préhistoriques et visant à faire reculer la mort.

Si l’on accepte la possibilité ontologique d’un « après » la mort dans lequel un « je » reconnaissable (ma conscience de moi persistant au delà de ma mort) se trouverait transposé vers un « ailleurs », de quelle nature pourrait être cet ailleurs? Les témoins de mort imminente parlent souvent d’un tunnel avec une lumière, un sentiment de grande plénitude, parfois l’amorce d’un « accueil » avant de se retrouver brutalement ramenés à la vie ici-bas. Savoir s’il s’agit là de constructions d’un cerveau mourant où d’une expérience réelle est sans doute impossible à déterminer.

Dans les formes anciennes de spiritualité que l’on regroupe sous le terme de chamanisme, le monde est peuplé d’esprits vivant en parallèle avec le monde matériel, et en mourant nous retournons à ce monde. Un monde qui semble éminemment complexe et pas toujours gentil, mais est-ce un monde dans lequel le « moi » qui passe de vie à trépas se retrouve dans l’autre monde en tant que ce même « moi »? Un chaman ou un médium peut prétendre communiquer avec un esprit en particulier mais cet esprit a-t’il une conscience de lui en tant qu’ex-vivant, une mémoire de son passage dans le monde matériel et, donc, une expérience comparative sensorielle et/ou spirituelle de sa nouvelle condition? Les témoignages indiquent que oui mais sans preuve, sans que l’on puisse savoir dans quelle mesure il s’agirait d’une construction par le chaman ou le médium, ou d’une réalité objective.

De plus l’idée que la conscience du « je » vivant puisse se trouver transportée telle quelle sous une forme désincarnée est fortement douteuse depuis que nous avons compris à quel point notre construction psychologique est ancrée dans notre corporalité (5). Si une image de ce qui se passe dans notre cerveau se trouvait soudainement transposée dans une machine ou un autre corps, il est peu probable que le « je » d’origine continue d’exister.

On n’est guère avancé. Ni l’hypothèse matérialiste du néant post-mortem, ni celle d’un transfert conscient vers un ailleurs inconnaissable a priori ne sont satisfaisantes. La première est peu intéressante mais rassurante car elle implique qu’il n’y a rien à craindre de la mort, la seconde passionnante mais angoissante car d’une part absolument rien ne nous garantit que cet ailleurs soit désirable, et d’autre part nous n’en connaissons pas les véritables conditions d’accès.

Si nous acceptons l’idée que nous, et le vivant en général, sommes le fruit d’une conscience préexistante fondamentale à l’univers et que quelque chose de nous-même associé à cette conscience survit à la mort, la question importante est finalement celle de la conscience de nous-même. Même si quelque chose continue après la mort, la possibilité que nous puissions l’expérimenter consciemment, au sens où nous expérimentons notre vie consciemment à travers nos sens, notre mémoire et tout ce qui nous constitue, semble faible du fait que nous perdons, par définition, tout cet environnement biologique sensoriel et mémoriel – pour autant que la mémoire soit effectivement située dans le cerveau.

Ainsi les notions de douleur, de manque, de peur n’ont sans doute plus prise sur un esprit libéré de toutes contingences matérielles et sensorielles. L’idée même de relations à établir entre entités dénuées de besoins semble incongrue, tout comme l’idée d’une hiérarchie ou d’une soumission à quoi que ce soit. La soumission n’existe que du fait de la coercition psychologique ou matérielle créant une forme de peur ou de dépendance, mais une entité parfaitement désincarnée n’offre à priori aucune prise à la coercition.

Il me semble alors raisonnable de conclure que même si l’hypothèse matérialiste était fausse et que la mort n’était pas la fin de tout, elle devrait au moins être la fin de l’angoisse.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/03/13/le-dur-probleme-de-la-conscience/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2014/12/02/physique-quantique-fenetre-sur-les-mondes-fantomes/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2015/05/25/etre-ou-ne-pas-etre-une-simulation/

(4) https://www.revue3emillenaire.com/blog/la-reincarnation-selon-le-bouddhisme-tibetain-par-dagpo-rimpoche/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2017/08/04/suis-je-un-je-transmissible/

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3 comments

  1. Bonjour Vincent,
    Je suis votre blog depuis plusieurs années maintenant, j’aime votre manière de réfléchir, même si, comme chrétien, je pense souvent différemment.
    Concernant votre post sur la mort je pense qu’il serait intéressant pour vous de vous interroger sur l’historicité de la résurrection de Jésus. Il y a des livres (le verdict de Josh MacDowell par exemple), des films (Jésus l’enquête par exemple) mais vous êtes assez grand pour vous faire une idée par vous même.
    La mort et la résurrection de Jésus sont elles des faits historiques ?
    Bien cordialement, Pierre

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    1. Bonjour Pierre et merci pour votre commentaire et fidélité! C’est une question que je me suis posée mais sans aller plus loin car il ne peut y avoir de preuve objective dans un sens ou l’autre. D’autant que l’histoire qui nous parvient aujourd’hui n’a sans doute que peu à voir avec ce qu’il c’est réellement passé vu les récupérations politiques et dogmatiques, les traductions pas toujours précises, voire les exégèses d’un Bernard Dubourg. D’autant qu’il me semble que les chrétiens d’aujourd’hui acceptent le message christique indépendamment de tout fondement historique.
      Cordialement, Vincent

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  2. https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/02/regis-debray-et-edgar-morin-on-n-arrive-pas-encore-a-regarder-la-mort-en-face_5349123_3232.html?utm_source=Facebook&utm_medium=PaidSocial&utm_campaign=Regis_Debray_et_Edgar_Morin______On_n___arrive_pas_encore_a_regarder_la_mort_en_face___&utm_term=%7C%7C982029&xtor=CS2-33281034-%5BFB%5D-%5Bteaser%5D-%5Btous%5D-%5B982029%5D-%5B%5D-%5B%5D

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