Je, tu, sont-ils des modèles de nous-mêmes?

Ce blog propose plusieurs articles sur le sujet de la conscience, et notamment sur l’origine du phénomène de la conscience de soi (1). Généralement présentée comme un sous-produit de la complexité neurologique mais sans description de comment on passe d’un tas de neurones au « Je », la conscience interroge de nombreux scientifiques et une hypothèse alternative propose la pré-existence de la conscience à la matière. Une autre hypothèse, bien plus simple en apparence, serait que notre conscience du « Je » ne serait que le résultat d’une simulation de notre esprit par notre esprit. Une illusion.

Cette hypothèse repose en premier lieu sur une découverte surprenante: certains singes ne passent pas le test du miroir, qui consiste à subrepticement placer une marque visible sur le visage de l’animal puis de le mettre devant un miroir.  Si l’animal cherche à enlever la tache sur son propre visage plutôt que sur le miroir, c’est qu’il a une conscience de lui-même, il se reconnait. De nombreux singes passent ce test facilement mais pas tous, et une expérience récente montre que dans un groupe de singes rhésus qui ne passaient pas le test, il était possible de leur apprendre à le passer. 

A ce stade de deux choses l’une: soit la conscience de soi s’apprend et ce très rapidement dès lors que l’on s’y entraîne (l’exemple des singes), soit le test du miroir n’est pas un test fiable et certains animaux ne le passent pas pour d’autres raisons que l’inexistence d’une conscience d’eux-même – mais peuvent apprendre à le passer dés lors qu’ils « pigent’ le truc, à nouveau l’exemple des singes.

Selon une hypothèse dite « hypothèse du cerveau social », ou social brain hypothesis, proposée par Robin Dunbar de l’université d’Oxford, la complexité de la vie sociale qui caractérise les animaux les plus évolués a requis l’évolution d’une capacité de compréhension et de prédiction des esprits (au sens des effets de l’activité cérébrale) des autres membres du groupe. Ces animaux, dont nous-mêmes, auraient pour ce faire développé des modèles de ces esprits, modèles permettant de faire des prédictions de comportement d’autrui selon telle ou telle action, comportement ou situation.

Logiquement, à partir du moment où il est possible de modéliser ainsi l’esprit d’autrui, il devient possible pour un cerveau de modéliser son propre esprit, et c’est cette modélisation qui donnerait l’impression d’une conscience de soi, le fameux « Je ».

Selon le chercheur en neurosciences Michael Graziano de l’université de Princeton, un modèle fait des hypothèses de fonctionnement, simule ce fonctionnement, compare le résultat ainsi obtenu au réel et modifie ses hypothèses afin d’approcher le mieux possible la réalité observée. Rien que pour bouger un bras le cerveau doit savoir où se trouve le bras à l’instant t, prévoir où il se trouvera quelques secondes plus tard, et connaître les différents effets liés à l’action de tels ou tels muscles. Comment un cerveau pourrait-il contrôler le mouvement d’un bras s’il ne possède pas un modèle précis du bras et de la chaîne neuro-musculaire?

Pour Graziano il en va de même pour l’interaction sociale, et ce que nous percevons comme étant la conscience de soi ne serait en réalité que l’expérience consciente de la  simulation de notre propre esprit par nous-même. A l’inverse de l’hypothèse dominante qui voit en notre conscience de nous-même un sous-produit du fonctionnement du cerveau une fois atteint un certain niveau de complexité, l’hypothèse de cette conscience en tant que simulation ne requiert pas de sophistication particulière.

Le sentiment de conscience de soi pourrait par contre grandement varier selon les contraintes et particularités de chaque espèce: une chauve-souris pourrait avoir une conscience d’elle-même bâtie sur un modèle du fonctionnement de son système d’écholocation.  De la même façon, un invertébré considéré « intelligent » telle une pieuvre a sans doute une conscience d’elle-même n’ayant rien à voir avec ce que nous ressentons, ne serait-ce que du fait que la pieuvre peut modifier son apparence physique (par exemple pour passer par un minuscule trou) au point qu’il devient difficile d’avoir une « image » de soi raisonnablement stable. Pour une pieuvre le test du miroir n’a sans doute guère de sens.

Il n’y aurait a priori pas de lien fort entre complexité neurologique et conscience de soi, chaque animal (voire chaque entité vivante) créant un modèle de lui-même lui permettant de simuler les conséquences possibles de ses actions.

Se pointe alors une question évidente: si notre conscience de nous-même est en fait le reflet d’une simulation, une illusion, qu’en est-il de la réalité? Selon cette hypothèse le modèle que crée notre esprit de nous-même sert à survivre dans le monde réel, et le modèle que nous formons du fonctionnement d’autrui doit être assez précis sinon nous ne pourrions pas interagir correctement.

La réalité devrait donc être, en termes d’action / réaction du moins, assez proche du modèle mais tout modèle nécessite de fortement simplifier le réel (la définition même d’un modèle) et de n’en garder que les éléments saillants qui importent au modélisateur. D’où la possibilité que « le réel » soit très nettement plus complexe que l’image que nous en avons, mais cette complexité n’impacterait notre fonctionnement qu’à la marge, voire pas du tout. Et il se passe quand même plein de choses à la marge, me semble t-il.

Ce que nous nommons hasard, coïncidences, intuitions ou encore accidents pourraient alors être en fait des aspects de la réalité non pris en compte par nos modèles internes, des contingences qui ont une réalité objective « là-dehors » mais trop complexes, ou pas suffisamment importantes pour avoir été intégrées dans la simulation qui génère notre conscience de nous-même. Tout comme nous n’avons aucune idée, que notre modèle humain n’a pas de simulation pour ce que se représente une chauve-souris fonctionnant à l’écholocation ou un poulpe sans structure corporelle fixe, il serait tout à fait plausible qu’il existe un vaste monde « réel » nous entourant mais dont nous n’aurions aucune idée.

Peut-être sommes-nous entourés d’êtres très différents, de formes de vie, de structures avec lesquelles nous n’avons aucune interaction – sauf éventuellement de temps en temps, à la marge – et pour lesquelles nous n’avons donc ni modèle, ni conscience mais qu’à l’instar des singes rhésus ci-dessus ayant appris à développer un nouveau modèle basé sur le miroir, il resterait possible de développer dans certains cas des « additions » à notre modèle relatives à ces choses-là. D’où par exemple les notions de spiritualité, les visions, bref ces éléments du réel qui n’impacteraient pas notre survie mais que notre esprit pourrait néanmoins intégrer si l’on en trouve la clé. Pure spéculation, bien sûr.

Reste que cette hypothèse d’une conscience de soi associé à une simulation de notre esprit par ce même esprit renvoie à l’hypothèse dite de l’écran d’ordinateur, présentée dans cet article « De l’imperceptibilité du réel » (2), qui propose – en gros – que tout ce que nous percevons ne sont que des icônes, des représentations symboliques du réel mais pas le réel lui-même.

Dans ce cas il ne s’agit plus pour l’esprit de chercher à modéliser le réel le plus précisément possible pour la partie qui nous concerne, mais à symboliser le réel au sens où les icônes sur l’écran d’un ordinateur ou d’un smartphone symbolisent des fonctions et non « la réalité » dudit ordinateur ou smartphone. Nous ne percevrions alors que ces symboles, seule manière d’appréhender un réel trop complexe pour que l’on puisse y vivre s’il fallait constamment se le coltiner – tout comme nous ne pourrions utiliser un ordinateur s’il fallait constamment lui parler en langage machine.

L’hypothèse du cerveau social semble moins extrême que celle des icônes en lieu et place du réel, mais toutes deux impliqueraient que nous vivons dans une forme d’illusion plus ou moins aggravée. L’illusion semble d’ailleurs être une constante des hypothèses sur l’origine et la nature de la conscience, nos perceptions n’étant in fine que le résultat de signaux électro-chimiques issus de capteurs physiques et chimiques que le cerveau interprète afin de nous donner une image du monde, image adaptée à l’action que nous pouvons avoir sur ce monde ou qu’il peut avoir sur nous.

L’hypothèse du cerveau social a ceci de particulier qu’elle admet la possibilité d’une machine consciente. En effet rien ne s’oppose à ce qu’une machine, une intelligence artificielle développe une capacité de modélisation de ce qui l’entoure, donc une modélisation d’elle-même, donc un regard sur elle-même que, selon cette hypothèse, nous appelons conscience de soi.

Une conscience qu’il nous serait sans doute difficile de reconnaître en tant que telle car dénuée d’émotions et basée sur un modèle d’elle-même bien différent du nôtre, mais comme pour nos singes il devrait être possible de créer un test adéquat. Un tel test positif sonnerait la preuve déterminante de la validité de l’hypothèse du cerveau social. Il sonnerait aussi, sans doute, le glas de l’humanité mais c’est une autre histoire (3).

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/03/13/le-dur-probleme-de-la-conscience/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2017/01/11/de-limperceptibilite-du-reel/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2018/09/20/principes-de-guerre-et-intelligence-artificielle/

 

 

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