Les fantômes des origines humaines.

En ce jour de commémoration, un siècle plus tard, de la fin du premier grand massacre mondial où des gens de toutes origines se battaient entre eux, sans savoir pourquoi mais au profit d’une petite minorité bien au chaud dans ses salons, se pencher sur les origines fascinantes de l’humanité me semble tout à fait à propos.

Ce billet est la suite de celui publié en septembre 2017 intitulé « Le mystère de l’origine humaine » (1). Je vous invite à le (re)lire afin de vous (re)mettre en tête le contexte, sinon pour résumer il y est présenté le postulat, dérivé de récentes analyses génétiques sur des fossiles, que nous (hors africains, l’Afrique étant le berceau des Sapiens) sommes en réalité un mélange d’au moins trois groupes: Sapiens bien sûr, mais aussi Néandertal et Denisovan, un groupe dont on sait peu de choses mais qui semble avoir existé en Sibérie et Asie du Sud-Est.

Depuis lors l’histoire s’est encore nettement complexifiée. Le développement des méthodes d’extraction d’ADN de fossiles, notamment par l’équipe de Svante Pääbo de l’Institut Max Planck pour l’Anthropologie de Leipzig, ainsi que de nouvelles méthodes statistiques appliquées à la mutation génétique, mettent en lumière un monde ancien peuplé de « fantômes », c’est-à-dire de possibles anciennes populations humaines (au sens d’une même espèce même si ces gens pouvaient être physiquement et/ou culturellement très différents) dont nous ne savons strictement rien mais dont nous pensons retrouver les signatures génétiques dans des fossiles ainsi que dans des populations actuelles.

Le premier fantôme est sorti du génome de 44  personnes (Sapiens, donc) ayant vécu au Moyen-Orient voici 3 400 à 14 000 ans: ce génome issu d’une population apparue voici 45 000 ans, et que l’on retrouve dans le génome des Européens modernes, ne présente aucune trace de Néandertal. Ce groupe est appelé « Basal Eurasien ».

Pour Chris Stringer, du Musée d’Histoire Naturelle de Londres, ce groupe serait sorti d’Afrique comme les autres Sapiens voici quelques 60 000 ans mais aurait migré vers un endroit isolé vide de Néandertaliens. Ce groupe se serait mélangé bien plus tard avec la descendance des Sapiens « augmentés » du génome néandertalien que l’on retrouve partout ailleurs – sauf en Afrique. Mais on n’en connait aucun fossile, aucune trace physique.

Un autre fantôme semble sévir en Afrique, remettant en cause l’idée d’une origine sapien uniforme. Dans certains groupes aux profondes racines ancestrales, tels les Baka du Cameroun, ou les Hadza et Sandawe de Tanzanie, se retrouve la trace d’un génome pré-sapiens, trace qui n’existerait qu’en Afrique car introuvable chez les Eurasiens (2). Ceci implique que le mélange aurait eu lieu après la sortie d’Afrique des Sapiens, partis à la conquête du monde voici 60 000 ans, probablement voici quelques 30 000 ans. Mais qu’était ce « Néandertalien d’Afrique » ?

L’hypothèse actuelle est qu’il serait issu du même groupe d’origine que le Néandertalien eurasiatique, qui a lui-même disparu quelques millénaires après sa rencontre avec Sapiens tout en lui laissant quelques gènes en souvenir. Autrement dit, voici sans doute quelques 700 000 ans existait en Afrique un groupe qui s’est séparé de la lignée humaine menant à Sapiens, un groupe dont une partie est sortie d’Afrique voici quelques 250 000 ans, bien avant Sapiens, pour devenir les Néandertaliens eurasiens bien connus, et l’autre partie serait restée en Afrique pour se mélanger avec certaines populations Sapiens avant de disparaître à son tour, les deux disparitions étant contemporaines et situées voici quelques 30 000 ans. La cause réelle, ou les causes, de la disparition de Néandertal reste inconnue mais cette double disparition coïncidant avec la rencontre des Sapiens plaide en faveur, si je puis dire, de l’hypothèse d’une éradication du premier par le second.

Les recherches sont en cours pour identifier ce fantôme africain, qui pourrait être associé à des lignes d’hominidés connues telles Homo naledi découvert en 2013 en Afrique du Sud, ou Homo heidelbergensis découvert en 1907 en Allemagne et qui pourrait être l’ancêtre commun aux Néandertaliens et au Dénisovians. Mais il est aussi possible qu’il s’agisse, comme pour les Basals Eurasiens, d’un groupe de Sapiens exilé et isolé suffisamment longtemps pour avoir développé des caractéristiques génétiques particulières.

Un troisième fantôme concerne les Dénisoviens eux-même. L’existence physique de ce groupe est attestée par la découverte d’un morceau de doigt et quelques molaires, et son génome se retrouve en nous mélangé à celui de Néandertal. Pourtant dans certaines populations d’Océanie et d’Asie de l’Est et du Sud-Est, les séquences attribuées à Dénisova divergent des séquences classiques, ce qui fait dire à certains chercheurs, tel Josh Akey de l’Université de Washington à Seattle, qu’il pourrait exister un fantôme dans la lignée des Dénisovans.

Autrement dit, une partie du groupe des Dénisovans se serait mélangée avec un groupe actuellement non identifié avant de se mélanger avec Néandertal puis Sapiens. Deux candidats parmi les groupes physiquement connus sont Homo heidelbergensis (encore lui, le possible ancêtre commun à Néandertal et Dénisova, qui a vécu un peu partout entre l’Europe et l’Asie voici 250 000 à 600 000 ans), ou encore Homo erectus, plus ancien mais dont on retrouve la trace à l’Est jusque Java.

La difficulté principale réside dans l’extraction d’ADN utilisable à partir de fossiles africains, généralement moins bien conservés que les fossiles du Nord de l’Europe protégés par un climat plus froid. En tout état de cause on en sait assez aujourd’hui pour en tirer au moins une conclusion: il n’y a rien de linéaire dans l’évolution humaine entre un possible ancêtre commun genre Homo erectus et nous: certains groupes issus d’une même lignée se sont séparés pendant des dizaines ou des centaines de milliers d’années, ont développé des caractéristiques spécifiques avant de se retrouver au gré des migrations, et se sont re-mélangés. Des groupes aux caractéristiques physiques (et sans doute culturelles) très différentes se côtoyaient et marquaient ainsi le génome de leur descendance, ce qui fait que l’on retrouve sur certains fossiles relativement récents des caractéristiques archaïques, et sur certains fossiles anciens des caractéristiques plutôt modernes.

Le schémas ci-dessus illustre les liens entre les groupes connus et les fantômes peuplant l’évolution de la lignée humaine:

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Source: New Scientist

Nous sommes les seuls survivants de la longue aventure de la lignée Homo, aventure où des cousins se perdaient de vue puis se retrouvaient longtemps après, donnant lieu à des sociétés, des cultures et des êtres d’apparences diverses qui se sont partagé la Terre pendant quelques millions d’années. Que nous soyons aujourd’hui seuls parce que les autres ont jeté l’éponge ou parce que nous les avons tués reste indécis, par contre il me semble de plus en plus plausible que l’avenir, si nous survivons encore un siècle ou deux, sera à l’image du passé: au sein même de cette Terre certains Sapiens, issus des riches élites capitalistes, évolueront nettement plus vite que d’autres via la manipulation génétique et créeront un nouveau groupe de Sapiens+ (3).

Ceux-là pourraient alors décider de tuer tout ce qu’il ne leur ressemble plus et ne leur sert plus, c’est-à-dire les Sapiens de base. D’où l’importance vitale de combattre les systèmes alimentés par l’inéquité, capitaliste ou autre, car ils visent précisément la domination totale du monde par la petite élite d’où émergera bientôt le nouveau Sapiens+ génétiquement optimisé, bénéficiant d’augmentations technologiques dont l’intelligence artificielle, et contre lequel il sera alors tout simplement impossible de lutter.

Par ailleurs certains de ces Sapiens+ préféreront peut-être coloniser d’autres lieux, lunes ou planètes avant d’être rejoints, quelques millénaires plus tard, par la vague suivante. Peut-être que d’ici quelques millions d’années des Homo sapiens cosmicus boiront des bières au méthane sur une planète du système Trappist-1 (4), tout en draguant ces drôles de cocottes qui faisaient du spaceship-stop dans une station de carburant de la ceinture de Kuiper et qui, paraît-il, seraient d’archaïques cousines.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2017/09/13/le-mystere-de-lorigine-humaine/

(2) https://www.cell.com/cell/fulltext/S0092-8674(12)00831-8?_returnURL=https%3A%2F%2Flinkinghub.elsevier.com%2Fretrieve%2Fpii%2FS0092867412008318%3Fshowall%3Dtrue

(3) https://zerhubarbeblog.net/2018/06/07/de-sapiens-a-sapiens-du-mythe-a-la-dystopie/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2017/12/15/intelligence-artificielle-et-exoplanetes/

 

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