Brexit poker 3

Voici deux petits mois Theresa May tentait de trouver une solution à l’épineux problème du Brexit avec son plan dit de Chequers, dont personne n’a voulu. Ni les négociateurs européens qui ne peuvent accepter une solution où le RU serait à moitié dans l’union douanière européenne et à moité dehors, ni par les ministres et parlementaires britanniques pour les mêmes raisons. Elle revient aujourd’hui avec un nouveau plan qui est, en fait, le plan européen emballé dans de vagues promesses de révisions ultérieures, à savoir l’adhésion du RU à l’union douanière point barre.

Cette adhésion résout le problème irlandais en évitant l’établissement d’une frontière entre République d’Irlande (qui reste bien sûr au sein de l’UE) et Irlande du Nord, qui fait partie du Royaume-Uni. Une telle frontière irait à l’encontre des accords dits de Good Friday qui mirent fin à des décennies de guerre civile en Irlande du Nord. Certes tous ne pensent pas que la question de la frontière soit un vrai problème, car c’est déjà une frontière en matière de TVA et de monnaie mais on y rajouterait les aspects douaniers et surtout du contrôle des personnes, et pour certains c’est symboliquement inacceptable.

Cette adhésion ferait que le RU respecterait l’ensemble des règles et des traités commerciaux conclus par l’UE, mais – et c’est un gros « mais » – sans que le RU ait voix au chapitre lors de futures négociations (n’étant plus officiellement un membre de l’UE), et sans que le RU puisse négocier de son côté d’autres accords commerciaux. Bye bye donc la liberté chère aux Brexiters de conclure de nouveaux accords commerciaux avec qui ils veulent, et même si ce contrat est censé être révisé après deux ans tout le monde a bien compris qu’il est peu probable que les britanniques aient alors de nouveaux arguments et de nouvelles solutions au problème actuel.

Proposition évidemment inacceptable aussi bien pour les pro-Brexit qui s’accrocheront jusqu’au bout à leur rêve d’indépendance totale, et pour les anti-Brexit qui y voient un recul par rapport à la situation actuelle: ils seraient comme aujourd’hui soumis aux règles de l’union douanière, mais sans pourvoir participer à leur élaboration! La loose totale.

Ce qui devait arriver est donc arrivé, une démission en masse de ministres britanniques signant ainsi leur opposition à ce plan – et se lavant du même coup les mains du gros merdier auquel la pauvre Theresa May doit désormais faire face quasi seule. Le député socialiste anti-Brexit Chuka Umunna résume ainsi la situation:

Le problème c’est le Brexit dans sa forme vendue au pays par ses promoteurs, qui est impossible à réaliser. Donc, alors que vous devriez vous attendre à ce que je dise que c’est la faute d’un gouvernement et d’un premier ministre incompétent, ce qui est le cas, mais même si vous aviez le gouvernement le plus compétent, le premier ministre le plus compétent, il serait toujours impossible de réaliser le Brexit sous la forme vendue au pays. Le problème c’est le Brexit lui-même. On ne peut pas avoir tout ce qui a été promis.

Pour le député conservateur pro-Brexit John Redwood, la seule solution est de dire à l’UE que le Parlement britannique ne peut pas signer un tel accord, et que la seule solution est la constitution d’un nouveau traité commercial bilatéral entre l’UE et un RU totalement indépendant. Chose que l’UE ne veut pas du fait de la frontière, ou plutôt du manque de frontière, entre les deux Irlandes. On en revient au point de départ, mais le choix est simple: soit le RU trouve une solution acceptable au problème de la frontière irlandaise et il peut signer un accord bilatéral avec l’UE, soit il n’en trouve pas et le seul accord acceptable pour l’UE est que le RU reste dans l’union douanière.

A défaut, le RU quitte l’UE sans accord et là c’est sauve-qui-peut car, outre la question douanière, l’accord proposé par Theresa May avec l’aval de l’UE répond également à tout un éventail d’autres problèmes: situation des britanniques en Europe, situation des européens au RU, modalités de circulation entre les deux zones, etc… Sans accord, le RU serait du jour au lendemain considéré comme un pays tiers au même titre que, par exemple, la Mauritanie. Une situation totalement surréaliste, un déchirement de décennies d’intégration et un avenir très incertain pour les Britanniques.

Le déchirement à déjà commencé. Le député conservateur pro-Brexit  Jacob Rees-Mogg a initié une procédure de no-confidence à l’encontre de Theresa May. Si cette procédure aboutit il y aura un vote au Parlement pour ou contre Theresa May en tant que Premier Ministre. De son côté un autre démissionnaire, le secrétaire au Brexit Dominic Raab, ne compte pas participer à la remise en cause de May même si sa démission constitue de facto une telle remise en cause. Visiblement les rats quittent le navire mais restent contents du capitaine.

Le DUP, petit parti d’Irlande du Nord qui tient en ses mains la majorité conservatrice au Parlement, ne veut pas non plus de cet accord, et ne veut pas non plus entendre parler de la moindre distinction, frontière ou différence de traitement entre l’Irlande du Nord et le reste du RU. Il pourrait torpiller la majorité de May si l’accord arrivait au Parlement.

Les Écossais, évidemment, sont vent debout. Le patron des conservateurs écossais David Mundell ne veut pas que l’Europe puisse continuer à pêcher dans les eaux écossaises, et le premier ministre écossais n’accepte pas que l’Ecosse ne bénéficie pas, contrairement à l’Irlande du Nord et sa frontière virtuelle, de l’avantage de pouvoir rester de facto dans l’UE.

Les socialistes et leur chef Jeremy Corbyn sentent l’odeur du sang, ce dernier s’étant aujourd’hui payé la tête des conservateurs pro-Brexit et proclamé sa crainte que le RU ne soit en train de perdre tout contrôle de la situation. La vassalisation du RU qui résulterait de sa soumission unilatérale à l’union douanière n’est pas plus acceptable aux socialistes qu’aux conservateurs, mais le manichéisme des conservateurs (on sort en claquant la porte si on n’a pas l’accord que l’on veut) serait remplacé par un vote populaire pour ou contre un accord de sortie, et la possibilité d’un second référendum n’est pas exclue (1).

Les socialistes pourraient également proposer de repousser le Brexit, donc rester un membre entier de l’UE, jusqu’à ce qu’un accord acceptable par tous soit trouvé. Le désastre actuel au sein du gouvernement britannique, et surtout si le Parlement devait retirer sa confiance à Theresa May, serait une occasion en or pour Corbyn de prendre la tête du pays et tenter de trouver une troisième voie entre la vassalisation et l’expulsion. Mais le terrain est plus que miné, l’UE pas nécessairement chaude de tout reprendre à zéro ni d’avoir le RU en même temps membre complet et futur divorcé négociant son départ tout en voulant garder son mot à dire sur l’avenir de son futur ex-partenaire. Faut pas pousser non plus.

Le Royaume-Uni vit une crise de premier ordre. Les commanditaires de cette situation ont aujourd’hui quasiment tous quitté le navire, laissant Theresa May se débattre entre une UE qui tient sa ligne et un système politique britannique totalement dépassé par les événements. L’union du royaume est clairement en jeu, les Brexiters sont prêts à tout casser pour accéder à leur rêve d’indépendance et si les choses continuent ainsi c’est sans doute ce qu’il va se passer. Les jours à venir vont être extrêmement tendus outre-Manche.

Précédents articles sur le Brexit:

 

(1) https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/nov/14/theresa-may-brexit-deal-solves-nothing-polly-toynbee

2 comments

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.