Casque à vélo, vraie bonne idée?

En France le casque à vélo est obligatoire jusqu’à 11 ans. Dans certains autres pays tels l’Argentine, la Finlande, l’Australie il est obligatoire pour tout le monde. Mais dans les pays les plus « vélo-centristes » du monde, le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne, le casque n’est pas du tout obligatoire. Certains enfin coupent la poire en deux, notamment le Canada où le casque est obligatoire dans certaines provinces et pas dans d’autres. Ce qui permet aux Canadiens de faire d’intéressantes études comparatives sur le vélo avec et sans casque.

Pour ma part je déclare d’emblée un biais, au sens où j’ai toujours refusé le casque sauf conditions spécifiquement à risque (VTT) et n’ai jamais obligé quiconque à le porter. Et même à moto lorsque j’en faisais, surtout en ville, je ne l’aurais pas porté si ce n’était obligatoire. Position qui attire bien évidemment les regards surpris voire accusateurs de nombreuses personnes, elles-mêmes confortées par tous les messages sécuritaires entourant le vélo, par exemple « le casque n’est pas obligatoire mais indispensable » du blog Cyclofix (1) – pour n’en citer qu’un parmi des milliers.

Le gouvernement français, pourtant prompt à empiler les tomes de législation liberticide, n’a pas (encore) imposé le casque pour tous les cyclistes car, dans un grand effort d’humilité, certains ont daigné regarder ce que font nos voisins – très vélos-centrés donc très écologiquement corrects, ce qui compte politiquement par les temps qui courent – et se sont rendus compte que le port obligatoire du casque a un effet négatif sur le développement de la pratique non sportive du vélo, la pratique de tous les jours (2).

Ah oui, certains se demandent peut-être pourquoi je suis anti-casque obligatoire. D’abord par principe, par respect de la liberté de chacun. On doit pouvoir rouler cheveux au vent si on le désire, sachant que l’on ne met personne d’autre que soi-même en danger, si danger il y a. Ensuite, pour avoir quand même pas mal roulé à vélo et moto, le port du casque renvoie un faux sentiment de sécurité. Il est bien sûr adapté à la pratique sportive où les chutes violentes font partie du jeu, mais « sécuriser » une simple balade à vélo relève de la désormais sempiternelle gestion sociale par la peur, un mode de management de la société où les autorités se donnent le droit d’imposer tout et n’importe quoi au nom de la « sécurité », novlangue pour leur incompétence à gérer intelligemment des situations complexes.

Revenons à cette étude canadienne parue dernièrement dans We love cycling (3). Elle débute en citant une étude des années 80 démontrant que le port du casque à vélo diminue de 85% le risque de blessure à la tête en cas de crash. Évident mon cher Watson, et argument a priori imparable des promoteurs de la vie casquée. Et de fait l’Australie et la Nouvelle Zélande introduisent le port obligatoire du casque dès 1990, avec à première vue une réduction évidente des accidents graves ou fatals à vélo au cours des années suivantes.

Cependant, des chercheurs évaluant l’accidentologie dans un contexte plus général (pas que vélo) se rendirent compte qu’il y avait en même temps une réduction similaire concernant les piétons et victimes d’accidents de voiture, cela étant dû à l’amélioration des infrastructures et aux campagnes de prévention contre les excès de vitesse et la boisson. L’étude montra aussi que même si le nombre de cyclistes bléssés à la tête avait décru, le nombre total d’accidents à vélo avait, lui, augmenté. Conclusion du Dr Robinson: le port du casque créait un faux sentiment de sécurité invitant certains cyclistes à prendre plus de risques.

Au Canada, le Dr Kay Techke de l’université de Colombie Britannique a comparé les données en provenance des différentes provinces canadiennes, certaines avec port obligatoire du casque et d’autres sans. Son étude suggère que là où le casque est obligatoire , 67% des cyclistes le portent contre 39% là où il n’est pas obligatoire. Pourtant, la probabilité de retrouver un cycliste à l’hôpital est à peu près la même partout. Selon Techke, le port du casque réduit la gravité d’un accident à la tête, mais pourquoi autant de cyclistes se retrouvent-ils à l’hôpital avec ou sans casques?

Un élément de réponse provient d’un étude norvégienne de 2011, démontrant que la baisse des accidents à la tête liée au port du casque correspond à une augmentation des blessures, pour ces mêmes cyclistes, de la colonne cervicale. Phénomène déjà observé dans le cadre du football américain, où le port du casque et des protections date des années 60. Il y eut alors moins d’accidents fatals, mais une augmentation des problèmes de colonne cervicale. Idem dans le cadre du hockey sur glace après 1979 et l’obligation du casque. Alors que dans le rugby, qui se joue sans casque, il y a nettement moins de blessures de ce type.

L’expert en gestion de trafic Shaun Lopez-Murphy a décrit trois fausses vérités associées au port obligatoire du casque à vélo. La première concerne la dramatisation du risque. Selon l’étude canadienne de Techke, sur 100 millions de sorties à vélo on recense 633 accidents avec blessures, dont 25% relatifs à des blessures à la tête ou au visage. Penser que faire du vélo sans casque est dangereux revient à penser que prendre l’avion est dangereux du fait qu’un avion s’écrase de temps en temps.

La seconde contre-vérité est liée à la vitesse. Une étude norvégienne de 2012 illustre ce que l’on appelle la compensation du risque: les cyclistes qui roulent vite sont ceux qui portent le plus d’équipements de sécurité, notamment le casque, et ce sont ceux qui ont de loin le plus haut taux d’accidents. Une vidéo surveillant un giratoire très fréquenté de Vancouver montre par ailleurs que les cyclistes casqués traversent le rond-point 1,5 fois plus vite que ceux sans casques. Cela dit cette observation n’est pas confirmée dans tous les cas, d’autre vidéos à d’autres endroits ne montrent pas une telle différence. Reste que le sentiment de protection associé au casque motive certains à rouler plus vite que sans casque, phénomène que l’on voit aussi en voiture (les pilotes de voitures sûres et puissantes ont tendance à rouler plus vite) ou à moto, où le port du casque et de vêtements de protection très efficaces (avec coques de protection permettant de glisser sur le bitume en cas de chute) renforcent le sentiment de sécurité des pilotes de motos sportives, qui rouleraient bien moins vite en short et t-shirt.

Troisième aspect, le lien entre port du casque et usage du vélo. Dans quasi tous les cas, l’obligation de porter un casque est corrélée avec une baisse de l’usage du vélo, et une hausse de l’accidentologie. Selon une étude de 2003 par Peter Jacobsen, il s’avère qu’il existe un lien entre le nombre de cyclistes en un lieu donné et leur sécurité. Le plus il y a de cyclistes, le plus les conducteurs font attention à eux, et moins il y a d’accidents. Donc à l’inverse, le port obligatoire du casque étant un facteur de démotivation à faire du vélo (c’est enfermant, encombrant, et pour la plupart des cyclistes « normaux » c’est injustifié, et peu compatible avec la pratique type Vélib), la diminution de la masse cycliste rend les automobilistes moins attentifs à leur présence et renforce le risque d’accident. Effet totalement contraire à l’effet initialement recherché.

C’est ce constat qui a fait que l’Allemagne, grand promoteur du cyclisme urbain ou péri-urbain, a laissé tomber l’idée de port obligatoire du casque. En Finlande, pays du casque obligatoire, on constate une diminution de l’activité cycliste depuis 1990, même si le lien direct avec l’obligation du casque n’est pas établi. En Tchéquie, une étude menée entre 1995 et 2013 tend à montrer qu’en cas de crash isolé (chute ou obstacle) le port du casque aurait sauvé la vie de 37% des cas étudiés (accidents fatals sans port du casque). Par contre en cas d’accident à haute vitesse, notamment choc avec un véhicule motorisé, le résultat de l’accident est tel que le port du casque n’aurait rien changé.

Pour conclure, le port obligatoire du casque émane d’une mauvaise analyse de la sécurité à vélo. Certes le casque protège de certains types d’accidents et a toute sa place dans l’activité sportive, mais il tend d’une part à donner un faux sentiment de sécurité et à augmenter la prise de risque, et d’autre part à diminuer l’attrait du déplacement urbain à vélo et donc à rendre plus dangereuse cette pratique par défaut de vigilance des automobilistes, Sans parler du droit fondamental que nous devrions tous avoir quant au fait de porter un casque ou pas. Je ne suis donc pas prêt de changer d’avis sur cette question.

J’en profite pour faire la promotion d’une initiative pro-vélo qui aura lieu demain samedi 1er décembre en ma bonne ville de Cluny (4).

 

Notes:

(1) https://blog.cyclofix.com/le-casque-%C3%A0-v%C3%A9lo-pas-obligatoire-mais-indispensable-8db23d0e8a2b

(2) https://www.lci.fr/conso-argent/casque-obligatoire-pour-les-enfants-a-velo-mais-pourquoi-n-est-il-pas-impose-aussi-aux-adultes-qui-risque-la-sanction-2028508.

(3) https://www.welovecycling.com/wide/2018/11/26/the-ultimate-question-with-or-without-a-helmet/?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=promoposts_2018&utm_content=link_clicks&fbclid=IwAR3dAQ-5Eh96SKMedmNUR1gqj5AO5jIS3RCiWs0OR8qsGHU5UZQYz2Vm4T0

(4) http://www.initiativescitoyennescluny.fr/la-transitionen-velo/

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