Gilets jaunes et Trumpisation française.

Trumpisation, ou la volonté de casser un système que l’on ressent comme injuste, prédateur et totalement aligné au profit des élites. L’élection de Donald Trump en 2016 (voir « Pourquoi Trump (1)) est le symbole d’une certaine volonté dite « populaire » de lancer une grenade dans la belle mécanique de l’enrichissement au pas de course des 20% de la population, et de la paupérisation (ou risque ressenti de paupérisation) des 80% restant. Evidemment, quand on lance une grenade, on n’en mesure généralement pas tous les effets secondaires et les probables retours de shrapnels mais on se dit que c’est quand même mieux, si l’on n’a plus grand chose à perdre, que de ne rien faire du tout.

On pouvait penser, lors de l’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017, que la France vivait précisément l’inverse des USA: l’élection d’un professionnel du système promettant de renforcer tout ce qui fait le système: détaxer les plus riches afin d’amorcer la fameuse pompe du réinvestissement (l’argent non taxé étant supposément réinvesti dans l’économie, théorie dite du « ruissellement »), renforcer l’Europe donc réduire le périmètre de la responsabilité des élus nationaux, et gérer le pays comme une start-up ce qui veut dire en gros recruter les meilleurs sur base d’une promesse d’enrichissement futur, et phoque les autres.

On pouvait le penser mais pas le croire car Macron fut élu par défaut, la gauche comme la droite s’étant fait hara-kiri toutes seules, et Marine Le Pen n’ayant aucune intention de prendre le pouvoir se sabordant d’elle-même lors du dernier débat. Macron fut élu, mais sans que l’on puisse parler d’une quelconque volonté du peuple, c’était juste par manque de choix, ou par choix du moins-pire selon les points de vue. La Trumpisation à la française ce n’était pas pour maintenant.

Cette Trumpisation on la voit à l’oeuvre au Royaume-Uni avec la bande des Brexiters, la promesse d’un avenir radieux en dehors du multilatéralisme, avec la fermeture des frontières et la défense de ses stricts intérêts personnels. On la voit en Italie, elle existe en Hongrie et dans de nombreux pays et c’est chaque fois à peu près la même chose: cette partie du peuple déçue par les promesses non tenues de la mondialisation, de la marée néolibérale censée faire monter tous les bateaux qui en fait surtout monter quelques uns aux dépens des autres, choisit celui ou celle qui se tourne vers ce « petit peuple » qui n’a aucune revendication autre que de vivre dignement au sein d’un environnement culturel où il se sent « chez lui », qui ne peut prétendre à la gloire victimaire des « racialisés », des LGBT++ et autres communautarismes plus ou moins religieux qui attirent à eux toutes les attentions, commisérations et compensations d’une élite qui s’achète ainsi une forme de paix sociale.

Cet oubli de la classe moyenne des « petits Blancs », qui manifeste rarement ou au nom d’intérêts corporatistes, est une erreur qui se paie aujourd’hui cash avec la révolte des gilets jaunes. Et cette analyse n’est pas la simple posture d’une gauche ou d’une droite populiste, on peut lire dans l’Express du jour cet article par l’énarque, chirurgien et business angel  (plus Macron-compatible tu meurs) Laurent Alexandre, intitulé « L’intelligence artificielle produit des gilets jaunes » (2), qui dit en substance que le progrès technologique – et notamment celui associé aux applications de l’IA – favorise une élite très éduquée et laisse de côté la majorité d’une population elle-même scindée en deux. Je cite:

Il y a bien trois France : les gagnants de la nouvelle économie, calfeutrés dans les métropoles où se concentrent les entreprises liées à l’intelligence artificielle (IA), les banlieues peuplées de communautés et la France périurbaine et rurale des « petits Blancs », qui se sont autobaptisés « gilets jaunes ». ….. Emmanuel Macron doit son ascension aux gagnants du nouveau capitalisme cognitif ; c’est-à-dire l’économie de la connaissance, de l’IA et du big data. Les élites macronistes vivent un âge d’or, mais elles profitent de l’économie de la connaissance sans se préoccuper du sort des classes moyennes et populaires. Les seuls groupes qui intéressent les politiques et les nouvelles élites sont les communautés et les minorités, aucunement les Français moyens…. Les écarts entre les gilets jaunes et la petite élite de l’IA – très mobile géographiquement et que l’on s’arrache sur le marché mondial des cerveaux – sont un puissant moteur populiste. Actuellement, 41 % des Français souhaiteraient un pouvoir autoritaire. Peu structuré, le mouvement des gilets jaunes va sans doute s’essouffler, mais le désespoir des « petits Blancs » est là pour durer dans tous les pays occidentaux.  

Ça, c’est très précisément le diagnostic que fit Donald Trump pendant sa campagne, et même si sa victoire n’a tenu qu’à un cheveu très manipulé (3) il aura eu raison de toutes les oppositions au sein de son propre camp et envoyé le parti des Démocrates dans les bras d’une défaite aussi historique que hystérique. L’anti-Trump absolu que veut être Macron est en réalité un Trumpiste qui se trompe de cible. Sa posture quasi-dictatoriale et son appel à l’efficacité aux dépens de la démocratie est celle d’un Trump et de tous les « hommes forts » qui sévissent dans le monde actuel, mais il ne fait pas comme eux au moins semblant de se préoccuper de la réalité du « petit peuple », il les sermonne et les regarde de toute la hauteur de son pedigree de « gagnant ». Posture fort bien illustrée par cet article de l’Humanité (comme quoi on ne peut m’accuser de ne pas diversifier mes sources) du philosophe Albert Guillaume, intitulé « Emmanuel Macron, le président qui nous fait honte » (4).

La taxation du diesel a fait déborder le vase du mécontentement de cette classe des « petits Blancs », généralement mal vue aussi bien des élites qui se moquent éperdument du prix des carburants (du moins tant que le kérosène d’aviation n’est pas taxé), des écolos urbains qui peuvent tout faire à vélo, des communautaristes et victimaires professionnels qui n’apprécient pas cette concurrence « souchienne » qu’il faut vite tenter d’associer aux extrémistes nationalistes et donc nécessairement racistes. Factions qui existent bien sûr au sein du mouvement des GJ, mais qui n’en sont pas représentatives.

Tout comme le dentifrice rentre difficilement dans le tube une fois sorti, l’exutoire que représente ce mouvement a morphé en une diversité de réclamations, de fronts que le régime va avoir bien du mal à calmer. Certes à Paris il peut avancer l’argument de la violence (dont on ne sait jamais très bien dans quelle mesure elle est orchestrée par le pouvoir lui-même (5)) mais en province c’est globalement non violent. Ce mouvement est surtout une mise en oeuvre à grande échelle d’un mode organisationnel où quelques militants administrateurs de groupes sur les réseaux sociaux, deviennent de fait des médiateurs qui se chargent d’expliquer et de répondre aux questions et critiques via des Facebook Live, des émissions en direct indépendantes de tout filtre journalistique. Cet article de Libé, intitulé « Dans le combat final des gilets jaunes, Jupiter va affronter des modérateurs Facebook » en fait une présentation très intéressante (6).  Je cite:

On se demanderait presque pourquoi BFM TV ne les diffuse pas en direct à l’antenne. Ces lives n’ont pas moins de pertinence dans le conflit qu’un discours d’Emmanuel Macron ou Edouard Philippe. Alors que, parmi les gilets jaunes, plus personne ne croit au discours des médias traditionnels, ces Facebook live, et plus largement toutes les vidéos qui circulent sur le réseau, apparaissent comme le seul média fiable.

Exemple de ces dialogues entre gilets jaunes et leurs leaders informels. Sur un live de Maxime Nicolle, un internaute lui écrit en commentaire : «Et après ça il faut accepter des milliers de jeunes migrants, j’en ai marre des gens qui se voilent la face et qui se demandent où part le fric des Français.» Très calme, sans cette panique typique du journaliste télé confronté à une question qui sort du cadre, Nicolle lit la question et répond du tac au tac : «L’immigration, elle est due à quoi ? A la France qui vend des armes à des pays qui bombardent les civils. Au lieu de traiter la conséquence en étant raciste contre les immigrés, si tu veux que ça change, faut s’attaquer à la source du problème et arrêter de vendre des armes à ces pays.»

Au même moment, à Buenos Aires lors du G20 en cours ce week-end, Emmanuel Macron est filmé discutant avec MbS (7), visiblement pas très content des exploits (8) du barbu wahhabite « qui ne l’écoute pas ». C’est terrible, personne n’écoute Emmanuel Macron. Heureusement, MbS a plein de thunes pour acheter les fameuses armes dont parle Nicolle ci-dessus, thunes intimement liées à la vente d’un pétrole censé être l’ennemi commun.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2016/11/03/pourquoi-trump/

(2) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/l-intelligence-artificielle-produit-des-gilets-jaunes_2049966.html?fbclid=IwAR3-EyQ09433nbZUlNvBScpo9ysUtzpBy_gvXZXyzH7L1ZzoRdOOGkw3vH0#st3XFxe5GqXycxMQ.01

(3) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/12/de-facebook-au-brexit-la-course-au-profil/

(4) https://www.humanite.fr/emmanuel-macron-le-president-qui-nous-fait-honte-664403

(5) https://zerhubarbeblog.net/2018/07/22/benalla-la-land/

(6) https://www.liberation.fr/debats/2018/11/30/dans-le-combat-final-des-gilets-jaunes-jupiter-va-affronter-des-moderateurs-facebook_1695023

(7) https://www.aljazeera.com/news/2018/11/listen-macron-meets-mbs-g20-sidelines-181130183842583.html

(8) https://zerhubarbeblog.net/2018/11/18/la-vraie-histoire-de-jamal-khashoggi/

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