Brexit Poker 5 – War games.

La pression s’intensifie depuis l’annonce par Theresa May du report du vote du Parlement britannique entre le 14 et le 21 janvier 2019, soit deux bons mois avant la date butoir du 29 mars (1). Une Premier Ministre totalement opposée à un second référendum pourtant de plus en plus favorisé par un certain nombre de parlementaires et personnalités, dont Tony Blair qui en fit récemment l’éloge:

Non pas que Tony Blair soit représentatif d’une grande sagacité politique, en son temps un Macron version british (jeune, ni gauche ni droite et trop intelligent pour être compris) qui avait aveuglément suivi G.W. Bush dans sa désastreuse aventure irakienne, mais au moins il est clair qu’une bonne partie de l’establishment de sa Gracieuse Majesté voit venir le mur et cherche une alternative entre d’une part le demi-Brexit proposé par May et l’UE qui n’arrange personne en dehors des anti-immigration de base, et d’autre part le hard-Brexit qui n’arrange que les nationalistes forcenés.

Ce d’autant que le coût d’un hard-Brexit, de l’avis général même si certains persistent à y voir des économies à réaliser sur le dos de la dette vis-à-vis de l’UE, serait important et certainement plus important que pour le Brexit sauce May (2). Mais ce hard-Brexit, le gouvernement britannique ne peut plus faire semblant de ne pas le voir ni de le prendre en compte, et il a livré aujourd’hui les grandes lignes de son plan de préparation (contingency plans).

C’est un vrai plan de préparation quasi militaire, avec des options pour tenter de maintenir des lignes logistiques vitales pour le Royaume-Uni, notamment les lignes trans-Manche. Il semblerait que la compagnie P&O soit en train de transférer deux de ses ferries sous pavillon chypriote plutôt que britannique, afin d’éviter toute interruption de son trafic (la Chypre ayant des accords maritimes avec l’UE et le RU). 

Le porte-parole du Premier Ministre aurait indiqué que 306 procédures et 106 note techniques relatives à une sortie sans accord sont en déploiement au sein des ministères britanniques. Le secrétaire à la défense Garry Williamson a annoncé la mise à disposition de 3,500 militaires afin de faire face à tout événement (comprendre: manifestation, révoltes, qui sait quelques yellow vests envoyés sournoisement par la France…). (3)

Le gouvernement prépare également un plan de communication, via divers médias, afin d’informer la population sur les mesures à prendre, la conduite à tenir (ou pas) si le Royaume se retrouvait du jour au lendemain étranger à la porte d’une Europe où elle est pourtant chez elle depuis si longtemps. Ce sont véritablement des plans de situation de conflit, on imagine très bien la déclaration d’un couvre-feu en cas de troubles, les tickets de ravitaillement, les pillages, les entreprises qui partent en vrille faute de pouvoir exporter leurs produits ou importer des fournitures. 

En effet 30% à 40% de toute la nourriture consommée au RU est importée via le trafic trans-Manche. 50 000 tonnes de nourriture transitent de l’UE au RU chaque jour. Et la filière de distribution britannique n’a absolument pas la capacité de stocker grand-chose de plus que ce qu’elle stocke déjà pour alimenter son flux tendu. Une fermeture du trafic au-delà de quelques jours aurait des conséquences visibles sur la vie quotidienne britannique, d’autant qu’en plus de la nourriture il y a les médicaments, les pièces techniques, bref le quotidien d’une économie fortement intégrée dans un marché commun. 

Et cela c’est pour l’import, mais le RU exporte également beaucoup vers l’UE ou hors-UE mais en transitant par des ports de l’UE tel Rotterdam: £274 milliards en 2017, dont 80% sont des services donc probablement moins impactés que les biens, mais cela fait quand même quelques milliers de camions bloqués sur les autoroutes menant aux ports si ceux-ci ferment, ne serrait-ce que pour quelques jours. (4)

D’ailleurs le gouvernement a alloué un fond spécial de £2 milliards pour le Ministère de l’Intérieur (Home Office) et pour le Ministère de l’Agriculture, Environnement et Affaires Rurales (Department for Environment, Food and Rural Affairs), tandis qu’à l’économie on prépare un kit info de 100 pages et une mailing list à destination de 80 000 entreprises.

J’imagine que les Coast Guards sont déjà sur les dents. C’est une chose d’intercepter de temps en temps un petit bateau de pêche-promenade remplit de migrants, une autre de mettre en oeuvre une interdiction générale sur toute la longueur de la Manche pour contrer les très fortes motivations à monter des filières de contrebande. 

Tout cela sans même parler de la frontière irlandaise: que ce passe t-il en cas de hard-Brexit entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord? Une frontière dure et un possible retour du conflit car contraire aux accords de Good Friday? Pas de frontière et une contrebande massive? Je doute que le RU accepte la première, ni l’UE la seconde.

Au sein du Parlement britannique deux lignes s’affrontent: ceux et celles qui pensent qu’il est effectivement raisonnable de se préparer au pire tout en espérant que le pire (le hard-Brexit) n’arrive pas. Et ceux et celles qui pensent que ce genre de préparations est stupide car cela rend plausible l’idée qu’il puisse y avoir un hard-Brexit (donc, ni accord sauce May ni second référendum), alors que ce cas de figure leur paraît tout à fait impossible car menant au désastre. Or il serait illégitime pour un gouvernement de mener un pays au désastre tant que d’autre options existent.

Cette saga du Brexit fait hésiter entre un remake de Coronation Street (5) et Game of Thrones. En tout cas le suspense est grand et les enjeux tout autant. Il me semble que la situation d’un hard-Brexit est tout à fait improbable, dans le pire des cas il y aura des arrangements même temporaires pour éviter le blocage, le temps de signer les nécessaires accords pour que l’on continue grosso modo avec le business as usual.

Il est également très possible que si le vote sur l’accord de May en janvier pour mars (faut suivre) est négatif, la pression pour un second référendum devienne telle que May soit obligée de céder. Ce qui ne garantit en rien que les Brexiters perdent cette fois-ci, mais au moins ils voteront en connaissance des effets réels de leur choix. Et alors là, good luck

Sources et liens:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/12/13/brexit-poker-4/

(2) https://bfmbusiness.bfmtv.com/monde/brexit-le-cout-pour-l-economie-britannique-1576430.html

(3) https://www.theguardian.com/politics/2018/dec/18/brexit-cabinet-meets-to-discuss-ramping-up-plans-for-no-deal?

(4) https://fullfact.org/europe/uk-eu-trade/

(5) https://www.itv.com/coronationstreet

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6 Comments

  1. Vincent Verschoore
  2. […] qui pourrait néanmoins arriver par défaut, comme présenté dans l’article de décembre « Brexit Poker 5 – War games » […]

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