Eric Drouet, le syndrome Navalny made in France?

Ce mercredi 2 janvier l’un des leaders de fait du mouvement des Gilets Jaunes, Eric Drouet, est arrêté à Paris lors d’une marche visant à déposer des bougies en soutien aux GJ blessés lors des manifestations. Marche non autorisée donc déclarée illégale, donc interpellation et mise en garde-à-vue de l’intéressé (1).

Le 24 septembre 2018 en Russie, l’opposant politique Alexeï Navalny sortait de 30 jours de détention pour avoir organisé une manifestation non autorisée en janvier. A peine sorti il était immédiatement re-arrêté pour appel à manifestation contre la réforme des retraites. Ce principal opposant à Vladimir Poutine est ainsi harcelé par la « justice » depuis qu’il est apparu sur le devant de la scène politique russe en 2011-2012 (2).

En novembre 2018 la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) condamnait la Russie pour le caractère politique des multiples arrestations de Navalny par le régime de Poutine. Tous les médias, commentateurs et personnalités politiques bien-pensantes françaises ont applaudi cette condamnation alors que, pourtant, la police russe ne faisait qu’appliquer la loi qui est la même en Russie qu’en France: les manifestations non déclarées sont interdites, et celles qui sont déclarées peuvent être interdites si elles ne plaisent pas aux autorités.

Eric Drouet vient d’être arrêté pour manifestation non déclarée, il est un opposant politique au régime de Macron et se trouve traité par la police politique française de la même manière que Navalny est traité par la police politique russe. Par contre on n’entend pas grand-monde protester dans les cercles de la bien-pensance française.

La question n’est pas de proclamer son adhésion ou son rejet du mouvement des Gilets Jaunes et de ses porte-paroles plus ou moins auto-proclamés, la question est de savoir pourquoi on accepte (quand je dis « on » je parle bien sûr de l’establishment politico-médiatique français qui voit d’un très mauvais œil la menace que pose le mouvement des GJ sur sa liberté de manipuler) l’arrestation politique de Drouet quand on décrie par ailleurs celle de Navalny.

La réponse est simple autant qu’universelle: quand la police et la justice (par le biais de la nomination politique des procureurs) sont pilotées par le pouvoir, lui-même essentiellement tenu par les intérêts particuliers des élites qui le constituent, elles en deviennent les protecteurs et font donc arrêter des gens sans autre raison que la menace politique qu’ils représentent, même si comme en Russie ou en Chine cela est déguisé sous le vocable d’une infraction à la loi.

Il est assez terrible de constater, à nouveau, à quel point la police politique est une réalité bien française. L’affaire Tarnac, les arrestations préventives, la violence de la répression contre les Gilets Jaunes alors qu’en même temps les délinquants des banlieues peuvent brûler mille voitures un soir de Nouvel An sans que personne ne s’en émeuve (3). La farce de la condamnation des GJ ayant « attaqué », lors de la manifestation du 22 décembre à Paris, trois policiers à moto qui leurs avaient balancé des grenades sans raison autre que la provocation, enfonce le clou (4). Pour s’en rendre compte il faut bien sûr voir toute la scène, pas seulement la partie incriminant les manifestants:

Mais le cas Eric Drouet porte également un symbole qui doit faire sérieusement flipper Macron et sa cour car, chacun le sait, les hommes d’Etat sont souvent superstitieux. Notre Drouet contemporain renvoie à un autre Drouet, prénommé Jean-Baptiste, qui reconnut et arrêta le le roi Louis XVI lors de sa fuite vers Varennes. Révolutionnaire controversé, il connut maintes péripéties et arrestations avant d’être décoré de la Légion d’Honneur (à une époque où cela voulait sans doute encore dire quelque chose) par Napoléon 1er en 1807, alors que ce dernier lui aurait dit « Monsieur Drouet, vous avez changé la face du monde » (5).

J’imagine tout à fait Emmanuel Macron se réveillant en sueur, la nuit, après un cauchemar où un Eric Drouet vétu d’un pourpoint jaune et acclamé par la foule, viendrait l’arrêter lors d’une échappée vers le Touquet. Blague à part, l’homonymie ainsi que le parallélisme des circonstances où une partie non négligeable du peuple français se rebelle contre l’exaction fiscale et sa paupérisation, alors qu’en face les riches s’engraissent toujours plus et tiennent tous les leviers du pouvoir, marque me semble t-il un moment assez frappant de l’Histoire française.

Y aura t’il un un jour une énième condamnation de la France par la CEDH, cette fois pour usage politique de la justice à l’encontre d’Eric Drouet, à l’image de la condamnation de la Russie dans le cas Navalny? Quel camp choisira alors la bien-pensance française, coincée entre son soutien à Navalny et sa haine de Drouet? La tentation de la provocation par le régime macroniste envers le mouvement protestataire, avec appel à encore plus de fermeté contre les Gilets Jaunes – au point que la police elle-même se demande comment elle pourrait être encore « moins complaisante » sauf à tirer dans le tas (6) – risque fort de lui revenir en pleine gueule en 2019.

Liens et sources:

(1) https://www.ladepeche.fr/article/2019/01/02/2934054-figures-gilets-jaunes-eric-drouet-interpelle-police-paris.html

(2) http://www.lefigaro.fr/international/2018/09/24/01003-20180924ARTFIG00199-navalny-interpelle-apres-quelques-secondes-de-liberte.php

(3) http://www.vududroit.com/2019/01/voitures-brulees-a-saint-sylvestre-castaner-devient-muet/

(4) https://www.20minutes.fr/justice/2407091-20190102-video-gilets-jaunes-paris-homme-soupconne-violences-contre-trois-policiers-moto-presente-juge

(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Drouet

(6) https://www.valeursactuelles.com/societe/ouvrir-le-feu-sur-la-foule-des-policiers-demandent-macron-de-sexpliquer-102200

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