Twin injection de plaisir.

Le lourd sac m’entaille l’épaule et je transpire sous ma veste en cuir arborant au dos un fier jaguar. Je tiens d’une main un sac de réservoir et de l’autre un cabas de brol à ranger dans des sacoches minimalistes. Je marche pourtant d’un pas léger en direction du garage où est garée ma moto, un cruiser du début des années 90 récemment acheté à un importateur qui liquidait son stock australien.

J’ai laissé maison et enfants à ma compagne après négociation. Je suis libre une semaine et il fait déjà chaud.

Une heure plus tard je suis enfin sorti de la ville, capitale bruyante et enfumée qui ne veut pas me laisser partir mais finalement ça y est, devant moi s’ouvrent les routes clairsemées et sinueuses qui mènent vers les Ardennes, première étape d’un trip devant me conduire vers la Suisse, l’Allemagne, la Bourgogne avant retour à Bruxelles.

Le soleil est bien monté en ce jour de juin et il fait vraiment chaud. Arrêté sur un petit parking en bord de route, assis sur un banc, je me déleste de mon cuir, gardant évidement le pantalon à l’indienne, les bottes récupérées du service militaire et les gants à trous. Un vrai motard roule en T-shirt mais jamais en shorts.

Un coup d’œil sur la carte car je vous parle ici d’un temps que les GPS ne peuvent pas connaître. Le plein est fait et j’ai 200 km d’autonomie devant moi, largement de quoi arriver au Luxembourg même en comptant les virages. Je prends une pomme, un coup d’eau avant de remettre les lunettes noires et le casque, modèle ouvert bien sûr.

Le moteur est chaud. La belle démarre dans un piaffement joyeux, la vibration du twin montant jusque sous mes doigts caressant la poignée des gaz. Clac, première, l’engin s’ébroue et reprend la route. Seconde, gaz, troisième, gaz, quatrième et le tempo passe allegro, la belle se couchant sans trop sourcilier d’un bord à l’autre malgré ses longues jambes. Ça ne va pas très vite mais, la moto étant basse, chaque virage me rapproche tellement du sol que le cœur s’emballe.

A chaque coup de rein aidé d’un contre-braquage souplement dosé la belle se penche, suivant le bas-côté verdoyant qui défile comme dans un film. Sauf que je suis dans le film, le héro c’est moi et la route m’appartient! Le soleil brûle le tarmac et je me retourne presque pour vérifier si Jack n’est pas assis là, juste derrière moi.

La route reprend une forme plus droite, la belle et moi ne croisons plus personne, juste quelques ombres qui apparaissent et disparaissent dans la lumière de l’été. Je passe la cinquième, clac, le gros twin plonge d’une voix nouée avant que son couple ne nous propulse, saccadé et rauque, vers la zone rouge des plaisirs interdits. Putain que c’est bon.

Texte réalisé lors d’un atelier d’écriture sur le thème du souvenir d’un moment de bonheur.

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