Macron: Lettre aux Français ou l’hypothèse de la confusion?

Après avoir lu et même republié ici (1) la Lettre aux Français d’Emmanuel Macron, un premier constat me semble s’imposer: présenté comme un outil visant à trouver des solutions à la plus grande crise sociale française de ces dernières années, dite crise des Gilets Jaunes, le texte est en réalité construit sur le modèle d’une épreuve de Bac philo.

Emmanuel Macron n’a jamais hésité à faire savoir qu’il possédait une réelle culture philosophique et l’un de ses plus ardents supporters du PAF, Brice Couturier, s’est même fendu d’un livre sur E. Macron intitulé « Macron, un président philosophe » (2), ouvrage dont le sous-titre est « Aucun de ses mots n’est le fruit du hasard ». Je veux bien le croire, ce qui rend d’autant plus intéressante l’analyse de sa Lettre qui relève à première vue de l’épreuve scolaire, mais pas que.

Un tel exercice, à la base, est simple: à partir d’un intitulé donné, qui contient en général un certain nombre de choses considérées comme vraies, les candidats doivent réfléchir et faire une proposition argumentée de réponse à la question dans le cadre de l’intitulé de départ. Il est évident que la même question posée à partir d’un intitulé faisant référence à la pensée de Karl Marx ou d’un intitulé faisant référence à celle d’Adam Smith n’aboutira pas à la même réponse.

L’art de la proposition de débat est donc là: imposer un cadre qui conditionne dès le départ les possibilités de réponses recevables, toute réponse – même en soi argumentée et cohérente – sortant du cadre étant par définition considérée « hors cadre ».

Ceci reste acceptable tant que le cadre est constitué d’assertions prouvées, d’axiomes (assertions indéniables admises sans preuves), ou a minima de théorèmes (déductions logiques à partir d’axiomes). Cela devient nettement plus compliqué quand le cadre est construit sur des postulats (assertions discutables admises sans preuves) voire des hypothèses (choses supposées vraies afin d’en constater, ou non, les effets) présentées comme « vraies ».

Dans la Lettre de Macron, ce qui est présenté comme étant des axiomes sont au mieux des postulats, et en réalité surtout des hypothèses. De cela découle l’idée que l’intérêt réel ici, pour le public, n’est pas tant de répondre aux questions posées que de soulever la problématique mise en lumière par l’utilisation de ces hypothèses, hypothèses qui fondent le cadre politique et la recevabilité du débat.

L’art est ici double: d’une part imposer un cadre délimitant dès le départ ce qui constitue une réponse recevable, d’autre part intégrer à ce cadre des éléments fondamentaux qui sont eux-mêmes des hypothèses présentées comme des vérités vraies. Dès lors la vraie réponse à la Lettre n’est pas de répondre aux questions qui y sont posées, mais d’une part de démontrer en quoi les assertions qui construisent le cadre de ces questions sont en réalité des hypothèses, et d’autre part démontrer en quoi ces hypothèses sont fausses. Ou pas, mais en tout état de cause la démonstration est nécessaire.

Cela commence fort dès la première assertion:

La France n’est pas un pays comme les autres.
Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte.

Bien sûr la France a l’un des meilleurs systèmes sociaux au monde si on le mesure en termes de dépense totale rapportée au PIB, mais sans doute pas le plus efficace. Cette assertion relève du postulat.

Chez nous, ceux qui travaillent financent les pensions des retraités. Chez nous, un grand nombre de citoyens paie un impôt sur le revenu, parfois lourd, qui réduit les inégalités.

Dire que l’impôt réduit les inégalités est une pure hypothèse. L’impôt finance les services publics, dont l’éducation qui est tout sauf égalitaire. Il finance le système des retraites qui est lui aussi tout sauf égalitaire, il finance les fonctionnaires de base mais aussi hauts fonctionnaires, députés et sénateurs et leurs suites à des niveaux qui n’ont eux non plus rien d’égalitaire.

Qui plus est l’impôt est inégalitaire au sens où les très riches en paient moins, relativement à leurs revenus, du fait de l’optimisation fiscale (je ne parle même pas de l’ISF) que le pékin de base soumis à l’impôt. A l’inverse, une large proportion de la population ne paie aucun impôt sur le revenu, ce qui constitue également une forme d’injustice en soi.

L’impôt, par sa capacité de redistribution participe à maintenir la paix sociale en évitant l’absolue pauvreté d’une partie de la population, mais n’a rien à voir avec la notion d’égalité.

La société que nous voulons est une société dans laquelle pour réussir on ne devrait pas avoir besoin de relations ou de fortune, mais d’effort et de travail.

Il pourrait ajouter « ordre et famille ». L’assertion que réussir implique soit une bonne naissance soit une condition d’esclave volontaire serait hilarante si elle n’était pas aussi dramatique. A l’ère de la surconsommation, de la crise écologique, des hautes technologies et de l’intelligence artificielle « la réussite » serait encore mesurée par le volume de sueur produit? Qui est ce « nous » auquel Macron se réfère? Son propre avatar dans une utopie prolétaire du 19ème siècle?

En France, mais aussi en Europe et dans le monde, non seulement une grande inquiétude, mais aussi un grand trouble ont gagné les esprits.

Ce que Macron nomme un « grand trouble » pourrait n’être autre chose qu’un « grand réveil » face à la corruption, aux privilèges des mignons, à la prédation notamment fiscale et routière (3), à la perte d’influence des corps intermédiaires tels partis politiques et syndicats qui ne roulent que pour leur pomme, à l’accaparation de tous les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires (4) par une petite clique qui n’a aucune idée de la réalité hors de son propre petit monde.

Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle.

Emmanuel a récolté 20,7 millions de voix au second tour, et n’a fait « que » 66% face à une Marine Le Pen qui s’est pourtant sabordée en direct. 25% de l’électorat s’est abstenu, près de 10% a voté nul ou blanc. Macron fut surtout élu par défaut: suicide des oppositions de gauche comme de droite au premier tour, suicide de MLP au second. Donc il est certes élu et respectable à ce titre, mais certainement pas « sur un projet ».

Je doute que ce Grand Débat apporte autre chose qu’une multitude de réponses plus ou moins décousues et fonction des intérêts propres de chacun. De ces réponses le pouvoir fera évidemment ce qu’il veut.

J’espère par contre que les assertions posées par Macron dans la première partie de sa lettre, qui sont en réalité des hypothèses, feront elles l’objet de débats car de ces hypothèses découlent toute la politique de ce gouvernement. Il suffirait alors de démontrer que ces hypothèses ne tiennent pas pour invalider de fait tout ce qui en découle.

Lien et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2019/01/13/la-lettre-aux-francais-demmanuel-macron/

(2) https://www.franceculture.fr/oeuvre/macron-un-president-philosophe-aucun-de-ses-mots-nest-le-fruit-du-hasard

(3) https://zerhubarbeblog.net/2018/10/10/letat-et-le-racket-des-radars-mobiles/

(4) http://www.vududroit.com/2019/01/gilets-jaunes-justice-rendre-justice-retablir-lordre/

Publicités

7 commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.