Le Vestibule du Paradis.

Parmi les bières trappistes, celles qui sont fabriquées sous le contrôle de moines et majoritairement situées en Belgique, la est depuis longtemps ma préférée. Surtout la n° 10, une brune titrant un peu plus de 11° dont l’onctuosité reste pour moi sans égale.

Ce mélange subtil d’orge et de houblon, associé à l’eau particulière de la source sur laquelle s’est construite l’ Notre-Dame de Saint-Rémy, valait bien le détour lors d’un récent passage dans les Ardennes belges (1). La route menant à l’ est déserte, et stationnant sur un petit parking devant quelques bâtiments rien n’indique clairement la présence d’une trappiste, hors une petite église et, surtout, le cuivre des brassins entrevus sous une porte cochère ouverte dont l’accès est, lui, clairement interdit.

Renseignements pris, nous sommes bien à l’abbaye mais elle ne se visite pas, sauf l’église. Il n’y a pas non plus de magasin mais un moine, me dit-on, tient régulièrement office à la porterie principale de l’abbaye, et stocke quelques bacs de destinée à la vente. Voilà qui change des opérations commerciales généralement bien huilées des lieux de culte.

Une petite fenêtre devant une grande porte fermée signale la vigie du fameux moine, une chaînette permettant au passant de se signaler. A peine la clochette activée que la fenêtre s’ouvre d’un grand coup, laissant apparaître le visage bonhomme d’un moine, certes âgé mais aux yeux pétillants et aux mains énormes. Signe, peut-être, d’un passé pré-monastique dans un domaine artisanal ou manuel mais nous n’en saurons rien. Néanmoins ce moine fort sympathique, apprenant l’origine lilloise de ma compagne, fera-t-il mention d’un passé dans ces coins-là, sa vie monastique ayant débuté voici une vingtaine d’années.

Nous sommes seuls avec lui, hors un autre moine qui raccompagne un visiteur à la porte, et même si les moines d’ordres contemplatifs sont généralement des taiseux celui-ci ne semble pas s’inquiéter de quelques minutes de conversation. Alors qu’il prépare ma commande il s’aperçoit qu’il lui manque quelques bouteilles et s’en va en ouvrant la porte extérieure tout en se dirigeant de l’autre côté, vers la cour intérieure. Une forme d’invitation à ne pas rester dehors en l’attendant? Nous pénétrons dans le vestibule, qui donne sur cette cour intérieure privée aux murs rouges baignée de ce soleil de février. L’endroit respire la sérénité.

Le moine revient et nous reprenons place devant la petite fenêtre devenue guichet de brasserie. La communauté de l’abbaye de Saint-Rémy compte une quinzaine de membres, et l’essentiel du travail de brassage et de commercialisation est sous-traité à une petite équipe de « laïcs ». La production est très limitée, de l’ordre de dix-huit mille hectolitres par an, de quoi faire vivre l’abbaye et l’unité de fabrication. La « recette » actuelle de la bière trappiste de Rochefort date de 1900, la n° 10 ayant été ajoutée dans les années 50 mais l’activité de brassage date du XVIème siècle.

La clé de la personnalité d’une telle bière est l’eau de source, dite source de la Tridaine, qui ici coule sur les terres de l’abbaye. Source par ailleurs menacée par un projet d’extension de carrière de calcaire. Notre petite conversation amicale se poursuit et, répondant à une question sur la qualité de vie d’un moine de Rochefort, ce dernier se considère comme habitant actuellement le vestibule du Paradis.  

Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas.

On attribue cette citation à André Malraux. La rencontre avec ce moine éclaire d’une lumière particulière cette phrase dont l’applicabilité ne saute généralement pas immédiatement aux yeux. Ce d’autant plus que la «  » fait aujourd’hui plus facilement référence aux djihadistes islamiques, aux évangélistes vat-en-guerre nord et sud-américains et à la pédophilie ecclésiastique qu’à un quelconque progrès de l’Humanité.

Pourtant le terme « spirituel » est à comprendre par opposition au matérialisme, lui-même fruit des Lumières ayant engendré la science moderne, l’athéisme et en définitive la disparition de ce qui ne peut pas se compter. Ce matérialisme a pu être une alternative heureuse à l’ignorance de masse sous le joug des obscurantismes théologiques, mais après deux siècles d’existence il devient clair qu’il nous ramène à une version technologique des féodalités et des obscurantismes d’antan.

Le monde s’est grandement enrichi et la population a énormément crû sur cette période, mais les inégalités et les injustices aussi et nous faisons face au probable retour de la « démocrature » et de la corruption comme modèle par défaut de la chose politique (2). Dans les vingt années à venir, si l’Humanité survit jusque là et que rien ne change fondamentalement, la scission entre les 20% de la population mondiale ayant accès à l’éducation et à des postes créatifs et rémunérateurs, et les 80% qui ne pourront que subir et survivre tant bien que mal dans une dystopie à base d’IA et de violence policière, sera définitive (3).

Mais les changements sont toujours possibles, et l’un de ces possibles est peut-être cette fameuse spiritualité dont parlait Malraux et qui est aujourd’hui à l’œuvre dans cette abbaye de Rochefort: travailler pour avoir de quoi se nourrir, et passer le reste de son temps à créer et habiter le vestibule du paradis.

Liens et sources:

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbaye_Notre-Dame_de_Saint-R%C3%A9my_de_Rochefort

(2)

(3)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

2 réponses

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