2019, Macron, l’Europe, et nous?

Emmanuel Macron, Président français en exercice, va-t-il démissionner afin de prendre la tête de la liste LREM pour les prochaines élections européennes? Non, et pourtant il vient de publier à travers l’Europe un programme électoral (1) où il ne parle que de lui et de ses idées.

A peu près tout ce qu’il dit dans cette lettre intitulée « Pour une Renaissance européenne » est sujet à critique, mais il y a quand même au moins une phrase avec laquelle je suis d’accord:

Jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe n’a été aussi nécessaire. Et pourtant, jamais l’Europe n’a été autant en danger.

Dommage que l’état des lieux qu’il en fait, tout autant que ses préconisations axées sur la liberté, la protection et le progrès, trahissent une vision de l’Union Européenne technocratique et dépolitisée, pour ne pas dire soviétisée, que je ne partage pas. Mais débutons par une analyse succincte du programme LREM pour ces élections.

Macron attaque d’entrée sur le Brexit, événement de première importance que ce blog suit de près. Certes, les manipulations de Cambridge Analytica (2) au profit des Brexiters et les mensonges éhontés des opportunistes du UKIP ont sans doute assez pesé pour faire pencher la balance en faveur des Brexiters, mais s’il ne s’agissait que de cela les Britanniques, une fois remis de leur cuite identitaire et devant ensuite faire face aux réalités du Brexit, militeraient aujourd’hui en masse pour un deuxième vote. Or ce n’est pas le cas. Pourquoi?

Parce que le Brexit n’est pas tant un rejet de l’Europe qu’un rejet du sentiment de dépendance et de faiblesse du Royaume-Uni induit par son intégration européenne (3).

Macron aborde ensuite le « succès historique » du projet européen, qui a fait en sorte que le continent vive sans guerres depuis sa mise en oeuvre. Lier ainsi l’absence de guerre armée à l’intégration européenne est osé car si l’Europe en était restée à un simple marché commun il est plus que probable qu’il n’y ait pas eu de guerre non plus. Ni d’ailleurs de Brexit ni de crise grecque.

Macron en appelle ensuite à l’Europe comme bouclier face aux « stratégies agressives des grandes puissances », cad Russie, Chine et USA. Certes, la situation actuelle n’est plus tolérable. L’UE baisse son froc devant les chinois et les américains, imposant à tous les européens un terrain de jeu biaisé en faveur des premiers, biaisé à tel point que les négociations avec les Nord-Américians se conduisent dans le plus grand secret (4) et que l’on imagine même pas la corruption institutionnelle derrière tout cela.

Pire encore avec la Chine, là où l’UE accepte tout sur son sol mais accepte en même temps que la Chine impose de strictes restrictions sur l’accès à ses marchés et à l’investissement étranger dans ses sociétés. L’UE accepte que la Chine achète nos aéroports (5) et nos entreprises, mais l’inverse est impossible. C’est un réel problème que Macron aborde à la fin de sa lettre.

L’Europe a-t-elle réagi face à la conquête russe de la Crimée, face à la situation au Donbass? Non, elle n’a pas de crédibilité militaire. Seuls la France et le Royaume Uni disposent d’une déterrence nucléaire, illusion dangereuse qui, en plus, n’est d’aucune utilité dans ce genre de conflits. Le récent film « Le chant du loup », de Antonin Baudry, en offre me semble t-il une excellente illustration. Et l’UE ne dispose même pas d’un siège au conseil de sécurité de l’ONU, siège que la France devrait lui transférer si elle avait la moindre foi en l’existence d’une Europe légitime en matière de défense et de politique étrangère.

L’euro, enfin, une « force pour toute l’Union » nous dit Macron. L’euro est une catastrophe, une union monétaire regroupant des pays dotés de systèmes économiques, fiscaux et sociaux trop différents, une volonté purement politique et auto-promotionnelle de l’ère Delors qui a tué la compétitivité des pays dits du Sud (Grèce, Espagne, Portugal, Italie et une partie de l’économie française). Ce n’est pas pour rien que plusieurs pays de l’UE n’en veulent pas dont le RU, la Suède, le Danemark, la Hongrie et la Pologne pour en citer les principaux. Et que d’autres en sortiraient s’ils le pouvaient, à commencer par l’Italie et la Grèce.

Les propositions du programme LREM

Au-delà du constat assez discutable que fait Emmanuel Macron dans sa première partie, l’important sont les propositions qui s’ensuivent et là on tombe sur la nécessité de « frontières qui protègent et de valeurs qui unissent », à opposer aux rêves identitaires des « nationalistes ». C’est subtil: les nationalistes veulent des frontières et des valeurs qui unissent à leur échelle nationale, Macron veut la même chose à l’échelle européenne. Pourtant les frontières européennes existent déjà, ceux qui en doutent n’ont sans doute pas connaissance des difficultés majeures que rencontrent ceux et celles qui cherchent à les franchir « illégalement ».

Pour ce qui est des valeurs par contre, si elles sont celles que défendent les gens comme Macron, je doute qu’elles en vaillent la peine: l’hypocrisie, la corruption, l’arrogance et la violence ne me semblent pas être les valeurs centrales d’une démocratie européenne et certainement pas une fondation adéquate pour une « Renaissance européenne », comme il dit, basée sur « la liberté, la protection et le progrès ».

Liberté, protection et progrès?

Cela commence très fort avec la « liberté » au nom de laquelle Macron propose de créer « une agence européenne de protection des démocraties ». Même Orwell n’y avait pas pensé. Une nouvelle institution européenne composée de soi-disant experts pour servir de chien de garde contre les fake news, financements étrangers et « discours de haine et de violence » qui menaceraient la démocratie, cela fait surtout penser à un politburo en marche vers la soviétisation européenne.

Non merci, vraiment. La société civile européenne a déjà largement les moyens de gérer ce genre de problème, et ce n’est pas en contraignant encore plus des libertés déjà mises à mal que les technocrates « protégeront » ces mêmes libertés.

Vient ensuite la question des frontières et la remise à plat de l’espace Schengen, où chacun devrait « remplir des obligations de responsabilité et de solidarité ». Cela d’un Président français qui laisse les Italiens et les Grecs se démerder seuls avec la problématique migratoire en ne voulant pas changer le stupide système dit de Dublin, de la part d’un Macron qui donne des navires aux Libyens dont le traitement des migrants est encore plus immonde que celui que leur réserve les flics français, et qui néanmoins ose parler de « valeurs » en faisant la leçon aux autres. D’autant qu’à part tirer à vue sur les migrants on voit mal comment l’Europe pourrait être encore plus stricte sur la question des frontières et de l’asile.

Un éclair de lucidité dans ce fatras: assurer une « juste concurrence » en réformant la politique commerciale de l’Europe: sanctionner les tricheurs, les fraudeurs, et assumer une préférence européenne concernant les industries stratégiques et les marchés publics, à l’instar des américains et des chinois.

Et finalement le progrès, ici décliné sous trois aspects. D’abord social avec un salaire minimum européen et la même rémunération pour tous sur le même lieu de travail, choses auxquelles les Allemands ont déjà répondu nein!. (6) Ensuite écologique avec le zéro carbone en 2050, une banque européenne du climat et autres structures européennes de contrôle et d’évaluation des produits. Une classique usine à gaz clientéliste permettant d’occuper un grand nombre de technocrates et de lobbyistes grâce à qui les gros se gaveront à l’envi sur les crédits de cette banque du climat, sans que cela change grand chose sur le fond.

Troisièmement le progrès technologique, avec une instance de contrôle des GAFA & Cie (Parcoursup devra t-t’il également rendre ses algorithmes transparents?) et le financement de l’innovation. Si c’est pour instaurer un Crédit Impôt Recherche (CIR) à la française à travers l’Europe il n’est pas certain que cela fasse vraiment avancer les choses, au-delà de l’enrichissement des grosses sociétés et des cabinets de conseil sur le dos du public (7).

Le programme électoral du non-candidat Macron aux prochaines élections européennes se termine sur un appel à une conférence pour l’Europe, associée à des panels citoyens. Un Grand Débat européen en somme. Au point où on en est pourquoi pas, à condition de ne pas en rédiger les conclusions à l’avance. Pas gagné.

La critique est aisée mais l’art est difficile, dit-on à raison. Si l’UE n’est recevable ni dans sa version actuelle ni dans la vision macroniste, et que en même temps l’on part du principe qu’elle vaut mieux que rien dans un monde basé sur les rapports de force, de quelle Europe avons-nous alors besoin? Qu’est ce qui doit changer? Vaste question à laquelle chaque Européen devrait contribuer afin d’en tirer des lignes de force politiquement actionnables, question à laquelle ma propre réponse comprend au moins les éléments suivants:

Alors, pour quelle Europe?

D’abord, soit l’UE devient une entité supranationale démocratique, où la Commission et le Conseil des Ministres sont remplacés par un exécutif élu par la population, soit elle redevient une simple zone de libre-échange++, un territoire commun gouverné via des traités multilatéraux entre pays européens souverains. Le premier me paraissant aujourd’hui irréaliste avant encore une ou deux générations je prends le second, quitte à reculer aujourd’hui pour mieux sauter demain.

Une telle solution ne changerait pas grand chose sur le terrain par rapport à la situation actuelle, ne remettrait pas nécessairement en cause la cour de justice européenne ni l’euro, mais nous débarrasse de la superstructure technocratique non-démocratique et globalement corrompue et, surtout, enlève aux exécutifs nationaux l’argument hypocrite de « c’est pas nous, c’est l’Europe » alors qu’en réalité c’est bien « nous », mais sous couvert de l’opacité de l’actuel Conseil des ministres. Opacité qui permet aux exécutifs de dire une chose en public, et voter son contraire au sein dudit Conseil.

Et l’euro alors? La monnaie unique est gérée par la BCE, théoriquement indépendante de la branche politique. Les pays membres de la zone euro peuvent décider d’y rester, mais pourraient aussi décider de combiner cet euro avec une monnaie nationale voire des monnaies régionales, non spéculatives, permettant d’adapter la monnaie aux conditions locales plutôt que créer de grands déserts économiques à cause d’un euro trop fort.

Cette combinaison de monnaies locales et de l’euro irait dans le sens de la transition écologique en favorisant la production et la consommation locale, et rendrait aux pays qui en ont besoin une souveraineté monétaire leur permettant de mieux réguler leurs économies. Elle permettrait également de s’échapper du cercle infernal de l’argent gratuit nourrissant les bulles spéculatives, le prochain crash étant pour demain (8).

La liberté dont parle Macron ne passe pas, ne passera jamais par la mise en oeuvre d’institutions technocratiques car celles-ci, même créées avec la meilleure volonté du monde, sont et seront toujours perverties.

La protection implique bien sûr l’existence de frontières qui délimitent les souverainetés de chacun, mais elle implique surtout le rejet de politiques étrangères prédatrices menées au profit d’intérêts particuliers: pétrole, armement, voire financement illégal de campagne présidentielle dans le cas Sarkozy-Libye.

Le progrès, enfin, est devenu une illusion incantatoire qui ne fait plus rêver grand monde tellement il est vide de sens (9). Ce sens ne peut revenir que par l’alignement de la recherche et du développement technique, social et économique avec les impératifs du moment: transition écologique / énergétique, éducation, émancipation. Le retour des obscurantismes religieux, des nationalismes et des racismes n’émane pas d’une volonté particulière mais du sentiment que la promesse universaliste d’un monde meilleur pour toutes et tous n’a pas été tenue (10).

Pire encore, ce monde meilleur à été accaparé par une petite minorité dont Macron est un représentant typique, et qu’à tout prendre il vaut mieux être un petit con bas de plafond mais patron chez lui, qu’un grand con universaliste manipulé par des forces sur lesquelles il n’a en fait aucune prise.

L’enjeu européen actuel, et en même temps l’enjeu mondial, et de rendre aux gens le sentiment de pouvoir être le patron chez eux sans pour autant devoir fermer portes et fenêtres à double tour.

Liens et sources:

(1) http://www.leparisien.fr/politique/pour-une-renaissance-europeenne-la-lettre-d-emmanuel-macron-aux-europeens-04-03-2019-8024766.php

(2) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/12/de-facebook-au-brexit-la-course-au-profil/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2019/02/28/brexit-poker-10-la-longue-route/

(4) http://www.economiematin.fr/news-tafta-accord-europe-etats-unis-liberte-mondialisation-secret-sannat

(5) https://francais.rt.com/economie/55613-cour-comptes-etrille-vente-aeroport-toulouse-chinois
(6) https://www.contrepoints.org/2019/03/11/339041-allemagne-le-nein-de-la-cdu-a-emmanuel-macron

(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Cr%C3%A9dit_d%27imp%C3%B4t_recherche

(8) https://fr.express.live/bce-relance-politique-tltro/

(9) https://www.letemps.ch/culture/mort-progres-laisse-vides-angoisses?fbclid=IwAR3k_b7ag1CIWmOnw3Hp59mBCgdrPBsdvxWCNTs5mgMWYq6Hwke1gavcjYE

(10) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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