Les Russes, les Trumps et les Trolls.

Ce dimanche 24 mars l’avocat général William Barr faisait parvenir au monde politique et médiatique américain une lettre de synthèse suite à la remise du rapport du conseiller spécial Robert Mueller sur les soupçons de connivence, lors des dernières élections présidentielles, entre Donald Trump et le gouvernement russe (1).

Pour les Démocrates, évincés lors de ces élections par un Trump arrivé de nulle part et qui remettait en cause une bonne partie de ce que Obama avait fait pendant ses deux mandats, l’enquête pour collusion menée par Mueller devait déboucher sur une accusation formelle et une procédure d’impeachment, de destitution du président US. Pour Trump, tout ceci n’était que chasse aux sorcières menée par des gauchistes hystériques d’avoir perdu leurs privilèges.

Mueller, au cours des deux années passées à enquêter sur cette affaire, a mis en défaut quelques membres de l’équipe de Trump pour faits mafieux et obstruction de justice, a porté le fer contre des opérateurs russes impliqués dans des opérations de désinformation et de manipulation de l’opinion US sur cette période, voir de pillage de serveurs de mails. Trump, en effet, ne pouvait que tomber.

Et là pourtant, coup de théâtre: Barr annonce que Mueller a terminé son enquête et n’a pas trouvé matière à accuser Donald Trump de collusion avec les Russes. Il ne dit pas que Trump est blanc comme neige, mais pas de quoi aller plus loin. Le camp des Démocrates est sonné, le camp Trump est passé en mode vengeance. Certes l’affaire est loin d’être terminée, il faut attendre la publication du rapport complet – s’il est un jour publié – pour savoir précisément ce que la loi peut reprocher à Donald Trump, mais en attendant les appels à démission, frappes de poitrine et demandes de rétribution secouent le monde politique US tel une tornade dans un champ de pruniers.

L’affaire est aussi tortueuse que complexe mais le fond est simple: les Russes ont-ils tenté d’impacter la campagne présidentielle en faveur de Trump, et Trump & Cie ont-ils consciemment collaboré avec ces opérations?

L’IRA, ferme à trolls russes.

La réponse à la première partie est clairement « oui », Mueller ayant déjà mis en examen virtuel plusieurs opérateurs militaires russes pour vol et publication (notamment à Wikileaks) d’emails issus de la campagne d’Hillary Clinton et du parti Démocratique. Au centre de cette affaire, une « ferme à trolls » russe du nom de Internet Research Agency (IRA), une organisation sans doute pilotée du Kremlin et en tous cas dirigée par un proche de Poutine, Evgeny Prigozhin.

L’IRA emploie des centaines de « trolls » visant à promouvoir, défendre, attaquer, déstabiliser telle ou telle personne, organisation, point de vue ou information dans un sens favorable à Moscou. Et ce à l’échelle internationale ou locale, comme en témoigne une journaliste russe de Saint-Pétersbourg du nom de Lyudmila Savchuk. Cette dernière avait remarqué, lors de la campagne russe de 2014, des vagues d’assaut coordonnées contre l’opposition à Poutine dans sa ville. Elle a remonté le fil jusqu’à l’IRA et s’est faite engager par cette organisation en qualité de « trolleuse ».

Cette « ferme » tournait, et tourne encore, H24 à l’encontre de toute opposition à la ligne de Poutine sur les US, sur l’Europe, sur l’Ukraine, et fait en même temps la promotion dudit Poutine, glorifiant chaque parole et chaque acte du Big Boss. Après deux mois sous fausse identité, Savchuk quittait l’IRA et publiait ses découvertes (2). L’IRA réagissait par des menaces et en faisant temporairement fermer son compte Facebook.

En octobre 2018 un journal russe indépendant, la Novaya Gazeta, publiait également une enquête sur l’IRA (3) et affirmait que des gens affiliés à Prigozhin menaçaient et attaquaient des personnalités et blogueurs opposés au régime Poutine. Pour Savchuk la partie semble perdue contre les trolls car, malgré toute cette publicité et le fait qu’elle ait elle-même gagné un procès symbolique contre l’IRA, cette ferme à trolls prospère comme jamais. L’argent est clairement du côté du manche.

Même si le vol d’emails reste sans doute à démontrer, les opérations de manipulation via des fermes à trolls russes pendant cette campagne semblent avérées. Que ce soit des américains qui s’en plaignent est évidemment assez cocasse vu que les USA sont les premiers de classe en matière de manipulation et de corruption de régimes étrangers, quoique Russes et surtout Chinois leur fassent aujourd’hui une concurrence sévère.

De même, l’affaire Cambridge Analytica (4) qui valut, en avril 2018, quelques passages sur le grill de Mark Zuckerberg vu le piratage et l’usage frauduleux de millions de profils Facebook en faveur de la campagne Trump. Affaire impliquant de près Steve Bannon, à l’époque le maître à penser de la campagne Trump. J’ignore si cette affaire fait partie de l’enquête Mueller.

Nous sommes tous des cibles.

Que des forces étrangères s’emploient à manipuler les campagnes électorales d’autres pays, rien de très surprenant. La Libye fut détruite par la France pour moins que cela. La grande question était de savoir si le bénéficiaire de ces manipulations, en l’occurrence Trump et/ou son équipe, était au courant et, surtout, s’il coopérait d’une manière ou d’une autre avec cet allié de circonstance, ce qui pour le droit US relèverait de la haute trahison. Et là, visiblement, Mueller et ses équipes de fins limiers n’ont rien trouvé qui permette de demander la destitution de Donald Trump.

Le fait est que nous sommes tous soumis à un bombardement plus ou moins continu, selon les circonstances, de fausses informations (fake news ou « infox » en bon français) mais aussi et surtout de « nudge », de bribes d’information qui exploitent nos indécisions et cherchent à nous faire basculer vers un point de vue, un vote, conforme aux intérêts du manipulateur. Ces indécisions sont révélées par nos actions en ligne, nos publications, nos débats, nos commentaires, nos achats de livres, nos chaines préférées. C’est cette information que les GAFA vendent à des gens comme l’IRA, leur permettant ensuite de nous « profiler » et nous « targeter » avec des publications ad hoc.

A ceci, à part quitter le système ou y mettre le feu, nous ne pouvons déjà plus rien. Au contraire, l’avènement d’objets espions connecté tels les enceintes Alexa, le recours à l’IA vocale (qui, par définition, nous écoute toujours afin de pouvoir nous répondre), la mise en réseau via la 5G de millions d’objets susceptibles de donner aux GAFA une carte de nos consommations, déplacements et activités d’une précision extraordinaire, font que ce marché dit du capitalisme de surveillance est en plein essor, qu’il a les moyens d’acheter assez de politiciens et de lobbyistes pour rendre impossible toute opposition réelle par voie législative, et que notre première ligne de défense est de reconnaître le monstre pour ce qu’il est.

En réalité il n’y a plus aujourd’hui de communication privée que celle qui se fait en face à face loin d’un objet connecté, il n’y a plus d’information recevable que celle que chacun extrait d’un tas fumant de données, d’avis, d’enquêtes dont chacune, prise individuellement, est suspecte et d’autant plus suspecte qu’elle semble correspondre à notre interrogation du moment.

Liens et sources:

(1) https://www.lawfareblog.com/document-attorney-general-barr-letter-mueller-report

(2) https://www.fontanka.ru/2015/04/20/160/

(3) https://www.novayagazeta.ru/articles/2018/10/22/78289-povar-lyubit-poostree

(4)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

5 réponses

  1. Elysbeth Deux

    Bonjour,

    Sur l’affaire de « la ferme a troll » colporté par les MSM, c’est une pure invention par les services impliqués, les financiers étant connu, (Kokordovski) Novaya Gazetta Voix de l’Amérique, sont financés par Soros, département d’état Us, afin d’accabler la Russie éternellement méchante) une grosse magouille a partir de « témoins » allégués, « Ludmilla Savchuk » en est une .

    .
    Diverses sources en parlent (dont des gens que je suis sur les réseaux sociaux) .http://acloserlookonsyria.shoutwiki.com /wiki/Putin%27s_Troll_Factory#Luydmila_Savchuk_.26_troll_hunting

    Ce site bien connu désormais a aussi enquêté :

    https://thesaker.is/a-brief-history-of-the-kremlin-trolls/ Georges Eliason, le finlandais Petri Krohn interviennent sur Consortium-News ayant enquêté sur le russiagate en vérité un « ukrainegate » !!

    https://consortiumnews.com/2018/02/18/a-crisis-in-intelligence-unthinkable-consequences-of-outsourcing-u-s-intel-part-3/

    C’est en recherchant qui était derrière PropOrNot que j’ai trouvé Georges Eliason :

    https://consortiumnews.com/2018/01/28/unpacking-the-shadowy-outfit-behind-2017s-biggest-fake-news-story/

    Il parait que c’est « complotiste » de voir le « Mossad partout » mais faut pas rêver là, l’agent de du site PropOrNot est americain-israelien de « l’Internet Haganah » :

    https://en.wikipedia.org/wiki/Internet_Haganah Il a travaillé pour le Homeland security :

    https://homeland.house.gov/files/Weisburd%20testimony.pdf

    Non que va dire l’inquisiteur de CW Rudy ?

    Aaron Weisbud cyberchasseur de « terroristes », surtout ceux qui pratiquent le BDS :

    http://neworleans.indymedia.org/news/2005/04/3157.php
    Eric Zuesse son site sur cet homme promis a un bel avenir avec PropOrNot :

    https://washingtonsblog.com/2015/10/weisburds-world-american-jihadi-targeting-americans-in-us.html

    Bref, on es pas sorti le cul des ronces, un certain « Nicolas Krebs est passé ici pour vous traiter de « complotiste », c’est un ami de Rudy Reichstadt qui parcours le net afin de faire, monter des petites listes.
    BIen à vous et bonne continuation..

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