ADN, le sale air de la peur.

Cet article est motivé par la convocation pour prise d’ADN de quelques amis et militants d’Attac à Cluny, sélectionnés au hasard par les « forces de l’ordre » lors d’une action de désobéissance civile en septembre 2018. Action de barbouillage contre des agences locales de grandes banques (notamment le Crédit Agricole) actives dans les investissements d’extraction d’énergies fossiles, et présentes dans les paradis fiscaux (1).

Voici des années que la méthode française de gestion des manifestations penche fortement, et avec Macron tombe sans équivoque, dans la méthode du sale air de la peur. La récente loi anti-casseurs, en réalité une loi anti-gilets jaunes, même si son article le plus fondamentalement incompatible avec tout semblant de démocratie à été recalé par le Conseil Constitutionnel, enfonce plusieurs clous supplémentaires dans le cercueil des libertés individuelles fondamentales (2).

Le fichage ADN a été lancé en France en 1998 et devait être constitué des empreintes génétiques concernant des infractions criminelles ou à caractère sexuel. Comme toujours quand on donne un objet contondant à des imbéciles, ce fichage est rapidement devenu un danger public en intégrant toutes formes de délinquance et aujourd’hui, en intégrant toute forme de désobéissance civile et particulièrement les lanceurs d’alerte qui, par des actes de désobéissance ou des dégradations mineures, attirent l’attention sur les agissement opaques des puissants – notamment les banques.

A tel point qu’en 2017 la Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné la France en violation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme, qui protège le droit à une vie privée (3).

En 2013 déjà, cet article sur un blog du Monde indiquait que 80% des 2,2 millions de gens fichés ( à l’époque) sont innocents, et que malgré tout leurs empreintes sont conservées dans le fameux fichier FNAEG pendant 25 ans (4).

L’usage de ce fichage à l’encontre de membres du public menant des actions de désobéissance civile et de dégradation mineure à l’encontre des grands prédateurs n’a qu’un but: susciter la peur. Se faire prendre son ADN, comme se faire mettre à poil dans un commissariat pour avoir porté un gilet jaune avant comparution en parodie de justice, ou se faire éborgner par un LBD, c’est être assimilé à un vrai criminel ou un terroriste. Les menaces d’amendes, de séjour en prison, de traumatismes physiques et d’un impact catastrophique sur la vie familiale et professionnelle, pour avoir barbouillé un panneau publicitaire ou une vitrine de banque, visent à décourager ce type d’initiative.

L’enjeu est de semer la peur afin que les gens restent chez eux. C’est le principe de l’Etat policier (5) et un symbole de la politique rétrograde et provocatrice du maintien de l’ordre à la française.

Il y a plusieurs exemples récents d’actions sans gravité ayant mené à une répression judiciaire sans commune mesure avec le « crime » à travers la demande de prise d’ADN. Les Déboulonneurs lillois , par exemple, qui luttent contre l’emprise publicitaire en ville, ont un jour reçu une amende de 300 euros avec sursis pour « barbouillage » mais relaxe pour refus de prélèvement d’ADN, et l’autre jour l’inverse: relaxe pour « barbouillage » et 300 euros avec sursis pour refus d’ADN…(6). Pas de prison cette fois-ci, pas de prélèvement forcé, mais la prochaine fois?

L’ADN est également un business (100 à 400 euros par prélèvement, dixit Attac) et, surtout, un outil présenté comme impartial qui ne l’est en réalité pas du tout. Certes en cas de comparaison entre deux prélèvements d’ADN propres il y a peu de chances d’erreur, mais ce n’est pas le cas si l’ADN récupéré sur la « scène du crime » est dégradé, auquel cas plusieurs analyses du même échantillon peuvent donner des résultats différents (7). L’accusation peut alors choisir quel résultat garder, et cela passera pour une analyse scientifique objective.

Donner son ADN pour du barbouillage, en plus de l’évidente non proportionnalité entre le délit et les mesures de répression, c’est s’exposer à des erreurs judiciaires ultérieures, voire à des manipulations pures et simples menées par un appareil policier de plus en plus corrompu et inféodé à l’oligarchie.

Liens et sources:

(1) Communiqué d’Attac du 6 avril 2019.

A l’appel du comité ATTAC de Mâcon, ce samedi 6 avril un rassemblement de plus de 110 personnes a été organisé sur le parking de la gendarmerie de Cluny (71) pour dénoncer leurs pratiques, la dérive sécuritaire de nos dirigeants et la criminalisation des mouvements sociaux.

Le 15 septembre 2018, une quinzaine de militant-e-s d’ ATTAC Mâcon ont mené une action de désobéissance civile à Cluny. Il s’agissait de dénoncer le rôle des banques dans la fraude, l’évasion fiscale et leurs investissements dans les énergies fossiles. Nous savons tous à présent qu’il faut laisser 80 % des stocks restant dans le sol pour ne pas dépasser 1,5° C d’augmentation de température, conformément aux engagements de la COP21.

Après l’audition de plusieurs de nos camarades à la gendarmerie, l’un deux a été convoqué aujourd’hui à la gendarmerie de Cluny pour prélèvement d’ADN dans le cadre d’une plainte du Crédit Agricole suite à cette action.

Lors de cette action, nous avions passé les vitrines des banques locales avec un mélange savon noir/pigments naturels noirs pour rappeler les méfaits des énergies fossiles. Cette action, menée dans un cadre national, était symbolique. Elle visait à interpeller les banques sur leurs pratiques. Le chef d’accusation: « dégradation ou détérioration du bien d’autrui causant un dommage léger » et la demande de prélévement d’ADN sont disproportionnés et incompréhensibles.

Nous rappelons que fraude et évasion fiscale coûtent entre 60 et 100 milliards par an au budget de l’État.

Nous rappelons que le Crédit Agricole a investi 4,2 milliards d’euros dans les énergies fossiles entre 2015 et 2017.

Nous rappelons que le Crédit Agricole a créé 1 095 sociétés Offshore dans les paradis fiscaux.

Nous « regrettons » vivement que la gendarmerie auditionne des lanceurs d’alerte, défendant le bien commun et l’intérêt général (comme l’a indiqué le juge dans le procès Apple contre ATTAC), plutôt que les auteurs de ces fraudes et atteintes à l’environnement.

Nous refusons que les militants soient contraints à un prélèvement d’ADN, comme des délinquants ou des terroristes. Nous rappelons les réserves de la CNIL et de la Commission Européenne des droits de l’Homme (CEDH) sur les dérives du fichage de la population. Nous tenons aussi à rappeler que pour les auteurs de délits financiers, il n’est pas prévu de prélèvement d’ADN.

Ce matin, notre camarade s’est rendu à la convocation de la gendarmerie et a refusé le prélèvement d’ADN. Ce « délit » de refus de prélèvement d’ADN est punissable d’un an d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende ! A l’appel du comité ATTAC de Mâcon, un rassemblement de plus de 110 personnes a été organisé sur le parking de la gendarmerie pour dénoncer ces pratiques, la dérive sécuritaire de nos dirigeants et la criminalisation des mouvements sociaux.

(2)
https://www.vududroit.com/2019/04/loi-anticasseurs-censuree-comment-se-moquer-du-monde/

(3)
http://lesaf.org/fichage-adn-la-france-est-condamnee-par-la-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme/

(4)
http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2013/02/25/fichier-adn-80-des-fiches-sont-innocents/

(5)
https://zerhubarbeblog.net/2019/04/03/de-la-politique-des-violences-policieres/

(6)
http://www.deboulonneurs.org/article743.html

(7)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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