Police en perdition.

De toute évidence, rien ne va plus au sein de la maison Poulaga. Le dysfonctionnement de cette institution aux mains d’une hiérarchie arriviste et inhumaine ne date pas d’hier. Rien n’est vraiment nouveau sous le soleil des Gilets jaunes mais tout semble aller de plus en plus mal, et cela n’est bon pour personne.

Une bonne manière de se faire une idée du monde des flics est le livre de Jean-Marie Godard Paroles de flics – l’enquête choc que j’ai commenté dans cet article (1). Une vision plus sombre est donnée par le sociologue Mathieu Rigouste dans ce article intitulé Nazisme, magouilles et violence: un policier repenti se livre (2). Le monde policier est complexe, opaque et glauque.

Le 18 mai 2016 les policiers manifestaient contre « la haine anti-flics », et le même jour France Inter proposait une intéressante conversation entre la commissaire de police Céline Berthon, du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), et Fabien Jobard, chercheur au CNRS et spécialiste de la sociologie de la police (3).

Ces témoignages, parmi de nombreux autres, décrivent une institution morcelée où la moitié des flics votent FN (pardon, RN) mais où existent aussi des gens qui croient en la nécessité d’une police dévouée à la protection de la population – les deux aspects n’étant d’ailleurs pas incompatibles.

Il y a aussi des gens pour qui c’est juste un job, tel ce gendarme mobile rencontré à Bure qui a signé pour une durée limitée et accepte la règle du jeu: obéir quoi qu’on en pense car on part du principe que la police, dont les ordres proviennent d’un gouvernement démocratiquement élu et donc indiscutablement légitime, est de ce fait indiscutablement légitime. Donc soit on obéit soit on démissionne, mais l’ordre n’est pas négociable (4).

Légitimité qui est bien évidemment discutable car un régime, même élu, aura tendance à abuser de sa force pour défendre ses intérêts. Les flics deviennent alors les auxiliaires d’une violence politique perçue comme illégitime par les opposants au régime en place, et de là vient l’enchaînement des violences, de la haine, de la parodie de l’Etat de Droit, et à terme de la transformation de la police d’une institution de protection et de service en une armée de délinquants, une mafia au service de ses propres intérêts et de ses donneurs d’ordres (5).

Psychologiquement, pour un flic « normal » qui s’est engagé pour servir la population contre un salaire, se retrouver emporté par cette dérive, devoir obéir à une hiérarchie qui le ou la considère comme un outil, un robocop dont la seule utilité est la maximisation des PV afin de grossir les primes des chefs, un père ou une mère devant habiter loin de son lieu de travail afin d’éviter d’éventuelles représailles, un fonctionnaire représenté par des incapables tels Castaner et ne pouvant rien dire à personne du fait du « devoir de réserve », la folie guette et le suicide une porte de sortie.

Tout comme pour les bourreaux nazis (ou autres), si la dissonance cognitive que tout être humain subit dans ces circonstances ne mène pas à la folie, à la dépression ou au suicide, elle mène à la haine aveugle de « l’ennemi » et c’est bien ce que l’on voit au cours des manifestations de Gilets Jaunes, d’écologistes ou de tout mouvement de revendication: la violence policière démesurée, l’envie de tuer, la soumission à une forme d’idéologie fasciste où l’Ordre et l’obéissance au Chef deviennent les seules valeurs encore accessibles à des esprits fatigués.

Comme c’est parti, 2019 sera une année record en termes de violences policières et de suicides de policiers. Depuis début janvier, 28 suicides soit un tous les quatre jours (6). Et des centaines d’actes de violence abusive comptabilisé par le fil « Allô place Beauvau » du journaliste David Dufresne (7). Ce samedi, une nouvelle étape à été franchie avec l’arrestation de journalistes, notamment l’emblématique Gaspard Glanz, animateur de Taranis News qui couvre les manifestations et traque les flics abusifs aux quatre coins de la France (8). Celui que de nombreux flics rêvent de tuer et qui sera jugé le 18 octobre (dans six mois!) pour un doigt d’honneur bien mérité.

La police française a désormais les caractéristiques que l’on associe habituellement aux forces de police des dictatures. Comble de l’ironie la police algérienne, pourtant rodée aux massacres, est restée correcte pendant le soulèvement populaire ayant mené à la chute du régime Bouteflika. Au même moments les flics français éborgnaient, gazaient, matraquaient, emprisonnaient et fichaient des milliers de manifestants dont seule une infime partie cherche la bagarre.

La violence inouïe de la répression, clairement voulue par le gouvernement, illustre en creux son déficit de légitimité. Représentant une minorité de Français, porteur d’un message politique illisible dont la seule certitude est qu’il est au service de ses amis et clients, moqué à l’étranger pour son arrogance et son hypocrisie, le régime Macron ne tient que par sa garde prétorienne qui dissuade les gens « normaux » de manifester par peur (légitime) des possibles conséquences, et par ses médias aux ordres qui peignent les Gilets jaunes sous les traits de fachos débiles bien loin des revendications du début.

Comme pour enfoncer définitivement un clou déjà bien planté, le livre Crépuscule du jeune Juan Branco met à nu les ressorts d’une oligarchie qui pourrait servir de base pour une prochaine saison de Game of Thrones (9). En tête des ventes depuis un mois malgré l’absence totale de médiatisation ailleurs que dans les médias indépendants, Crépuscule décrit une structure de pouvoir politique et économique hors-sol dont l’un des effets, la révolte, est illustré par le documentaire On veut du soleil de François Ruffin et Gilles Perret (10).

J’ignore si des policiers lisent Crépuscule. C’est possible si l’on en croit le policier syndicaliste Alexandre Langlois qui, outre sa lumineuse critique de la hiérarchie policière, estime que beaucoup de ses collègues partagent en fait le ras-le-bol et les revendications des Gilets jaunes:

Quel avenir, alors, pour la police? Les suicides policiers alimentent un mouvement qui veut des mesures pour endiguer le fléau (11). Mesures que Castaner, dans la foulée de l’ex-ministre de l’intérieur Gérard Collomb, a récemment promises mais qui se limitent à un support psychologique. Je doute que soigner les symptômes suffise à régler la cause, mais le régime s’en fiche car seule la façade compte. Moins de suicides sera toujours bon à prendre, peu importe si cela est compensé par plus de flics en HP car de cela on ne parlera pas.

La police recrute, et sa hiérarchie favorisera naturellement les candidats les plus en phase avec ses nouvelles missions de répression sociale et de soumission à la logique darwinienne de la domination du plus fort. Et quitte à n’être rien, autant que ce soit en tenant le bâton plutôt qu’en le prenant dans la gueule.

Il me semble que toute opposition politique à visée gouvernementale devrait, pour être crédible, proposer un véritable programme de transformation de l’institution policière. Des modèles intéressants existent, par exemple en Allemagne. Les avancées technologiques en matière de surveillance et d’identification, la militarisation policière et le flux de lois liberticides voulues par une oligarchie mafieuse sont en train de transformer ce beau pays en république bananière, et c’est une catastrophe.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3)

(4)

(5)

(6)
https://www.sudouest.fr/2019/04/18/trois-nouveaux-suicides-de-policiers-en-trois-jours-ca-devient-catastrophique-5999748-10407.php?fbclid=IwAR0Y3rsaW3XonU7ek03vVEyddbk0LITsRVY4WZ8uJav68DZUsuNMkEJQU04

(7)
https://alloplacebeauvau.mediapart.fr/

(8)
https://taranis.news/

(9)
https://reporterre.net/Crepuscule-de-Juan-Branco-met-l-oligarchie-a-nu

(10)
http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18678831.html

(11)
https://www.sudouest.fr/2019/04/19/suicides-dans-la-police-appel-aux-rassemblements-les-syndicats-veulent-voir-castaner-en-urgence-6002449-10407.php

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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