Brexit Poker 14 – En May, vote pour ce qu’il te plaît.

Voici un mois l’Union Européenne et le Royaume-Uni s’accordaient sur une nouvelle date butoir pour le Brexit, fixée au 31 octobre 2019. Six mois pour calmer le jeu, six mois pour que les Britanniques se décident entre un Brexit sans accord, un Brexit avec un accord douanier, un Remain qui ne pourrait être que le fruit d’un second référendum, ou un nouveau report.

Theresa May est encore et toujours au poste de Premier Ministre malgré la pluie battante de critiques qui la suit partout, mais surtout grâce au fait que personne ne veut en réalité prendre sa place, Voici un mois qu’elle tente une nouvelle approche: des discussions bilatérales avec le Labour de Jeremy Corbyn en vue de créer un front commun au sein des deux principaux partis politiques britanniques, front permettant de faire passer un accord – l’accord de May, of course (1).

Corbyn s’y est plié à contre-cœur, son objectif personnel étant d’obtenir un Brexit avec accord douanier mais d’en faire porter la responsabilité à May. En effet, au sein du Labour, existe un large électorat anti-Brexit que Corbyn doit ménager. Et pas grand monde en fait pour soutenir un accord basé sur une union douanière (accord validé par l’UE et seule solution permettant d’accommoder le Brexit avec le problème de la frontière entre République d’Irlande et Irlande du Nord – voir mes précédentes publications).

Même l’ancien ministre conservateur de la défense britannique Michael Fallon, formellement pro-Brexit, estime qu’il serait préférable de rester membre de l’UE plutôt qu’adopter un Brexit avec union douanière. Et ce point de vue semble être celui du « comité 1922 », un groupe influent de députés conservateurs qui avait même tenté un vote de destitution de Theresa May en décembre dernier (2).

L’union douanière étant l’indépassable condition posée par le Labour pour une alliance avec les Tories de May, les négociations bilatérales semblent vouées à l’échec du fait que May se rend compte que, même avec un accord politique entre les deux formations politiques, elle aurait toujours aussi peu de chances de remporter une victoire parlementaire.

Le parti conservateur joue son avenir.

Une telle défaite aurait, de plus, pour effet probable de scinder le parti conservateur et de faire fortement augmenter le degré d’incertitude concernant la législature suivante. Une lettre d’ex-ministres du gouvernement de May à son attention ne dit pas autre chose:

Plus fondamentalement (qu’une nouvelle défaite de son plan, ndt), vous auriez perdu le centre loyal du parti conservateur, divisé notre parti en échange de rien. Aucun chef de parti ne pouvant lier sa ou son successeur, un tel accord (pour un Brexit avec union douanière, ndt) serait au mieux temporaire, au pire illusoire.

https://www.theguardian.com/politics/2019/may/14/brexit-talks-labour-blind-alley-senior-tories-may

Face à l’adversité, comme à son habitude, Theresa May appuie sur le champignon plutôt que sur le frein. Ce matin même elle a annoncé sa détermination à trouver un accord – obtenir une victoire parlementaire – avant la fermeture estivale du Parlement à la mi-juillet. Elle a annoncé sa démission du poste de Premier Ministre à l’issue de cette victoire. Et elle a apparemment fait quelques concessions au Labour pour faire avancer les choses (3).

Du côté du Labour, on s’inquiète du fait qu’une faction majeure des conservateurs menace de ne pas suivre, et pire encore menace – Boris Johnson en tête, et probable futur candidat au poste de PM – de faire marche arrière si un accord était miraculeusement voté. Le Labour demande donc des garanties que personne n’est à même de lui donner.

La clé pourrait être d’associer un second référendum à un accord entre les Tories et le Labour, référendum qui porterait sur un choix entre ledit accord (pour une union douanière, donc) et rester dans l’UE. Une option rejetée par les radicaux pro-Brexit qui voudraient, eux, que tout nouveau référendum offre l’option d’un Brexit sans accord.

Le Brexit et les élections européennes.

Et puis il y a la question des élections européennes. Les Britanniques sont appelés à voter pour leurs députés européens ce 22 mai, situation ubuesque pour un pays avec un pied dans la porte de sortie de l’UE. D’autant qu’en terre de Brexit, qui dit UE dit Nigel Farage.

Ah, Nigel. Agent provocateur et cauchemar de la technocratie européiste les bons jours, menteur et manipulateur les mauvais jours (et il s’est fort bien illustré dans ce rôle pendant la campagne pour le Brexit), profiteur du système tous les jours il est à nouveau sur toutes les Unes britanniques car son nouveau parti anti-européen, le Brexit Party, domine les sondages d’Outre-Manche avec 30% des intentions de vote, et ça grimpe encore (4).

Face à lui, la liste travailliste se casse la figure en passant de 34% à 22% en un mois, les conservateurs approchent de la ligne des 10% et pourraient se faire dépasser par les centristes du Lib Dem. Le party anti-Brexit du Change UK, lui tourne autour des 6%.

Si Farage remporte haut la main ces élections il redonnera du poids à l’option du No-Deal, du Brexit sans accord. Une délégation britannique dominée par les anti-UE pourrait encore compliquer les stratégies politiciennes, en venant renforcer le groupe « Alliance des peuples et Nations » en affaiblissant le bloc de centre-droit. Et quelle sera l’attitude des députés européens britanniques ainsi assis entre deux loyautés?

A l’inverse, la poussée du Brexit Party ne trouvera pas d’alliance forte en faveur d’un mouvement de désintégration européenne, les deux autres fers de lance de ce mouvement (l’ex FN de Marine le Pen et la coalition italienne menée par Salvini) ayant clairement laissé tomber l’option Frexit / Italexit en faveur d’un modèle dit de l’Europe des Nations (5). Visiblement les difficultés rencontrées dans la mise en oeuvre du Brexit en on fait réfléchir d’autres.

A titre personnel je préférerais que le RU reste dans l’UE à part entière mais qu’il impulse à l’UE une vitale refonte institutionnelle. Le système actuel est profondément corrompu, opaque, plus proche d’un politburo faisant ses petites affaires sur le dos des peuples que de l’héritier d’une histoire et d’une culture qui méritent, malgré tout, qu’on les défende.

Et si pour ce faire il faut passer par une « alliance des nations » pour sortir du schéma hybride et dysfonctionnel actuel, s’échapper du joug d’une monnaie commune sans lois fiscales et sociales communes (6), sans défense commune, sans politique commune de quoi que ce soit hors lécher les bottes des dictatures US ou chinoises, et bien so be it.

Liens et sources:

(1)

(2)
https://www.thesun.co.uk/news/3778773/1922-committee-members-conservatives-theresa-may/

(3)
https://www.theguardian.com/politics/2019/may/14/brexit-talks-to-continue-as-cabinet-sets-summer-deadline-to-quit-eu

(4)
https://www.bbc.com/news/uk-politics-48227459

(5)
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/06/29/31001-20180629ARTFIG00283-pour-une-europe-de-nations-souveraines-debruxellisons-l-union-europeenne.php

(6)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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