Elevage paysan et violences administratives.

Ceci est le titre d’une conférence-débat ayant eu lieu ce dimanche 19 mai, à Cluny (71), dans le cadre de la journée commémorant les deux ans de la mort de l’éleveur Jérôme Laronze sous les balles gendarmesques. Evénement ayant frappé les esprits car, outre le fait de la mort violente, Jérôme Laronze était connu dans le milieu de la paysannerie (aujourd’hui renommée « entrepreneuriat agricole », paraît-il) en tant que membre actif de la Confédération Paysanne. Il a laissé derrière lui un texte relatant ses dramatiques démêlés avec l’administration. Témoignage à l’origine du billet Avis de mort par bureaucratie sur ce blog (1).

La violence administrative à l’encontre du milieu agricole, en particulier les petits paysans, est un thème central de la vie paysanne ,qui méritait tout à fait cette conférence dotée d’un panel très pertinent: Xavier Noulhianne, éleveur et auteur de Ménage des champs; Paul Polis, vétérinaire et membre du GIE Zone Verte; Aude Vidal coordinatrice du livre On achève bien les éleveurs; Nicolas Girod, éleveur dans le Jura sous l’appellation Comté. Avec en bonus l’éleveur Gérard Dufils, au centre d’une longue bataille judiciaire contre la prédation bureaucratique (2).

Plusieurs thèmes furent abordés lors de la conférence, et donnèrent lieu à des échanges tout à fait intéressants. J’en retiens ici les suivants:

Le contexte du problème.

L’administration centralisée de l’agriculture découle directement de la volonté gaullienne de transformer la paysannerie artisanale française en une vaste industrie. Qui dit industrie dit normes, technicité, économies d’échelles, production de masse, et contrôle administratif via une bureaucratie dédiée. Les coopératives agricoles, à quelques exceptions près dont celle de l’AOC Comté dans le Jura où les fruitières restent sous contrôle des éleveurs, ont été abandonnées par les éleveurs et agriculteurs aux mains de gestionnaires professionnels qui y appliquèrent d’abord les méthodes industrielles axées sur la standardisation et la maximisation des volumes, avant de sombrer dans la gestion financière visant la maximisation des bénéfices et, donc, la réduction des coûts menant à la paupérisation des producteurs.

La massification des volumes menant à la monoculture et aux méthodes de productions intensives, vecteurs de toutes sortes de maladies et problèmes sanitaires type vache folle, la bureaucratie mit en place des tombereaux de normes visant à contrôler les effets pervers de l’industrialisation agricole.

Vient ensuite s’ajouter à tout ceci la PAC (Politique Agricole Commune, système pervers visant à créer un vaste marché agricole à bas coût compensé par une politique de subsides alloués aux agriculteurs en fonction de critères plus ou moins arbitraires), invention diabolique donnant à l’administration un droit de vie ou de mort sur toute exploitation via l’allocation, ou non, desdits subsides.

Aujourd’hui la petite paysannerie est confrontée à une armée de flics et de fonctionnaires chargée de faire appliquer toutes ces normes, contrôler toutes ces déclarations, punir les délinquants éventuels sauce Laronze au sein d’un univers kafkaïen où la mort par bureaucratie se repaît d’un lourd tribut: un suicide d’agriculteur tous les deux jours (3).

Situation que l’on peut comparer à la paysannerie sous le régime soviétique, notamment en Hongrie:

Sous le régime communiste, en Hongrie comme ailleurs, la paysannerie a toujours été politiquement suspecte et la volonté du pouvoir de la supprimer au profit d’exploitations industrielles. En 1945 les paysans hongrois bénéficièrent d’une redistribution des terres leur permettant d’en tirer de quoi vivre tout en participant à des quotas de production au bénéfice de la population. La production d’une ferme se répartissait en trois: une part pour le fermier, une part pour assurer la récolte suivante, une part pour l’Etat. Mais dès 1948 les Soviétiques durcirent considérablement ces conditions, imposants aux « kulaks » (terme russe désignant les petits paysans et plus généralement les opposants politiques) de plus en plus de taxes et de barrières bureaucratiques visant à les éliminer.

https://zerhubarbeblog.net/2018/10/29/la-hongrie-modele-dun-futur-anterieur/

Le trompe-l’œil de la traçabilité.

Critiquer la traçabilité, ce Graal de l’industrialisation moderne appliqué à l’agriculture afin de prévenir fraudes et autres empoisonnements? Outre le fait que la traçabilité ne garantit rien en soi, elle est surtout – en milieu agricole – le fruit de l’intensification menant aux problèmes sanitaires et aux fraudes. L’administration impose la traçabilité pour tenter de contrer les conséquences néfastes de l’industrialisation et, aujourd’hui, de la financiarisation de l’agriculture sans, évidemment, se pencher sur les causes premières de ces problèmes.

Comme le disait un membre du panel, la traçabilité est un voile que l’on met entre soi et le travail. Au lieu de se poser la question, en se levant le matin, du bien-être de ses bêtes on se pose la question de comment bien remplir le formulaire machin-chose. On pense au contrôle à venir et à ces dizaines de détails sans conséquence mais qui pourraient poser problème aux yeux de fonctionnaires bornés. On pense, peut-être, à faire venir les collègues le jour J afin de ne pas se retrouver seul face à l’arrogance de ces incompétents porteurs d’un pouvoir absolu qu’aucune décision populaire n’a jamais légitimé.

Les possibilités de défense.

Le refus de la solitude face à l’administration, premier élément de défense selon le panel présent. Les fonctionnaires débarquent à plusieurs et imposent d’office un rapport de force en leur faveur face à l’agriculteur généralement seul. A entendre un témoignage dans la salle, le ton plutôt agressif de la communication entre administration et agriculteurs – et a fortiori ceux connus pour ne pas être « dans le moule » sauce FNSEA – est déjà une violence en soi. Simplement lire ces communiqués en groupe est déjà un moyen de soulager la personne visée.

Comme dit ci-dessus, la clé est sans doute de (re)mettre en oeuvre un esprit de groupe, de collégialité dans un monde paysan explosé où chacun roule pour lui-même et se retrouve seul face à l’administration. Selon cet autre témoignage, même sur les terres où existe encore un esprit collectif (les fameuses fruitières à Comté), les paysans se tirent la bourre pour racheter les terres laissées par d’autres.

La mise en concurrence du monde agricole est une hérésie absolue mais l’administration et le marché ont bien compris qu’il faut diviser pour régner. Inverser cette situation, faire front face à la violence bureaucratique, faire en sorte que « la peur change de camp », pour reprendre une expression issue d’un autre mais comparable contexte, voilà le message central que j’ai retiré de ce débat.

Symbole de la société de surveillance.

La violence administrative à l’encontre du monde paysan n’est pas une situation isolée apparaissant dans un monde par ailleurs idéal, il est la caricature de la prédation bureaucratique qui consomme nos sociétés. Ce n’est pas nouveau, selon Goscinny & Uderzo la chose existait déjà dans la Rome antique… Cependant ses moyens ont largement évolué depuis et, à regarder le paradis de la dictature administrative qu’est la Chine moderne, on s’aperçoit que la marche du progrès technologique à base d’intelligence artificielle va renforcer la puissance de Big Brother bien au-delà de ce qu’Orwell ne pouvait sans doute imaginer (4).

Aujourd’hui les paysans sont surveillés via satellites pour l’usage des terres et leurs animaux portent des puces RFID à l’oreille. Tout est en place pour une surveillance totale – au nom de la « sécurité alimentaire » bien sûr mais en réalité au nom du contrôle administratif de tous les espaces de vie. Non pas (seulement) par simple obsession maladive de la part de la technocratie d’Etat mais, surtout, du fait du pouvoir de manipulation et de profit que confère l’accès à la traçabilité de nos vies. J’y reviendrai dans un prochain billet.

Cadeau pour terminer, ce texte de Philippe Muray intitulé L’envie du pénal envoyé par une lectrice et dont voici l’introduction, le reste étant à l’avenant:

De cette légifération galopante, de cette peste justicière qui investit à toute allure l’époque, comment se fait-il que personne ne s’effare? Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah! la Loi! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi! Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. « Il y a un vide juridique!  » Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur « Il faut combler le vide juridique!  »

http://www.leconcombre.com/biblio/muray/envie-du-penal-01.html?fbclid=IwAR0X3Y2QGIx2KobI0pO6bLjRTDIGSBt8xJF9rtVzZvyJStqsthbhXJ17G7o

Liens et sources:

(1)

(2)

(3)
https://www.francebleu.fr/infos/societe/le-suicide-des-agriculteurs-en-chiffres-1517491824

(4)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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