Aux origines du Management.

Savez-vous que vous vivez dans la civilisation du droit civil, et que cette civilisation est la colle qui rend possible le Management et fait tenir la Mondialisation?

Pierre Legendre, « La Balafre., Editions Mille et une nuits. 2007

Question que l’on trouve dans l’essai de Pierre Legendre intitulé « La Balafre. A la jeunesse désireuse… » et qui démarre une démonstration allant de l’intégration du droit romain au sein de la culture judéo-chrétienne, à l’absolutisme de l’empire actuel de la techno-science-économie où:

La science est devenue l’objet d’une dévotion sociale, un substitut ultramoderne de Dieu tout-puissant qui, comme disait l’Acte de foi chrétien, « ne peut ni se tromper ni nous tromper ».

Que la science se trompe et nous trompe est un fait abondamment commenté sur ce blog (1), mais un fait qui n’est pas reconnu par les institutions régulatrices de cette fameuse civilisation du droit civil, institutions qui feront systématiquement appel à la « science », ou du moins à une certaine science, pour légitimer leurs choix politiques, tout comme un Roi ancien ou un théocrate moderne se réfèrent à Dieu pour légitimer les leurs.

Legendre présente les deux obstacles qui, selon lui, nous empêchent de penser correctement le passé, la « capitalisation historique » dont nous sommes les héritiers. D’une part le fait moderne de considérer les religions, y compris bien sûr le christianisme, comme un choix libre, nous condamnant de ce fait à ne pas comprendre « l’intrication des discours religieux et scientifiques dans l’échafaudage de la civilisation européenne ».

D’autre part notre conception de l’Histoire comme « une remémoration scientifiquement ordonnée grâce à des techniques précises de recherche » aboutissant à une représentation linéaire du temps. A cela il oppose l’idée de combiner les données du temps avec la métaphore des structures géologiques, ou l’Histoire sous la forme d’une accumulation de sédiments où chaque nouvelle couche épouse d’abord la forme précédente avant de la recouvrir complètement.

Après plusieurs siècles de domination théologique ou « pensée magique », la civilisation européenne renoue au XIIème siècle, pour des raisons hautement politiques, avec feu le droit romain qui réintroduit un système de preuves rationnelles, l’idée de la compétence illimitée (le droit s’applique partout) et donc les germes de la pensée scientifique. Toutes choses que l’Eglise utilise alors pour combattre la « pensée magique » d’antan et installer le Droit Divin dans une légitimité rationnelle augmentée de règles sociales issues de ce fameux droit romain.

Un autre pilier de l’argument de Legendre est celui de l’identité menant au pouvoir institutionnel. L’identité humaine est d’abord basée sur la parole, le langage permettant le regard sur soi-même mais impliquant aussi l’existence d’une autorité garantissant la valeur des mots. Cette nécessaire accréditation de la réalité transmise par le langage est par ailleurs posée par Paul Valéry comme « la structure fiduciaire qu’exige tout l’édifice de la civilisation qui est l’oeuvre de l’Esprit ». « Esprit » au sens de « imaginaire ». Ainsi, si j’ai bien compris l’argument du moins, nous imaginons le monde et en assessons la réalité à travers le langage qui, tel une monnaie officielle supervisée par une banque centrale, offre une garantie de valeur.

L’identité, ensuite, est un assemblage de la scène inconsciente (le rêve où tout est possible) et de la scène consciente. Legendre fait alors appel à la psychanalyse, cet « accident de la pensée scientifique » pour expliquer comment tient cet assemblage, cette signature culturelle – différente pour chaque civilisation – qu’il nomme « balafre généalogique ».

L’identité est une architecture à étages. Il n’est au pouvoir de personne ni d’une technocratie, politique, administrative ou judiciaire, d’abolir cette logique, éminemment universelle.

Les institutions, autrement dit le principe étatique traduit par le terme « Etat de Droit », ont la charge de faire tenir cet ensemble d’identités au sein d’une société. L’Etat occidental moderne est une forme combinant l’ordre théocratique judéo-chrétien débarrassé de son folklore, et le principe technique permettant d’organiser « l’articulation normative du lien subjectif et social par la médiation d’un montage des interprétations ».

L’Etat, donc, ou les Etats basés sur le modèle occidental, sont des modes de suprématie organisationnelle capables de résister au temps, indépendamment du discours de légitimation (démocratie ou théocratie ou autre). Une caractéristique fondamentale de ces Etats est l’existence d’une juridiction verticale aboutissant à une instance suprême. Anciennement le Roi ou l’Empereur, aujourd’hui le Conseil d’Etat en ce qui concerne la France.

Certes, et alors?

Le but de Legendre est de démontrer que le phénomène institutionnel semble désormais inaccessible au doute, à la possibilité d’être pensé. La machinerie juridique rodée au fil des siècles fonctionne tel un système robotisé, ce notamment par l’introduction de la notion de contrat opposable à la loi, donc du mouvement vers l’autonomie de la volonté individuelle susceptible d’utiliser le Droit pour s’affranchir de contrats passés (par opposition à la parole donnée d’antan qui contenait sa propre valeur, indépassable), et menant in fine à l’ère du Management.

Enfin, le Management ayant fait son entrée, la techno-science-économie relaye les idéaux politiques et impose un hyper-discours globalisant, une sorte de synthétiseur normatif, négateur des divergences culturelles.

Il s’agit donc d’une critique de l’uniformisation culturelle qui nous est imposée par le management, lui-même fruit de la généalogie de la civilisation occidentale combinant une colonne vertébrale judéo-chrétienne et la rationalité du droit romain. Une culture que ne partagent pas d’autres contrées où la civilisation s’est développée sur d’autres bases que les nôtres mais que nous, occidentaux, voyons comme universelle et imposable à tous et en tous lieux. Que nous imposons par le biais de la technicité et du management, considérant comme déviante toute opposition à cette rationalité. Ce qui nous mène nécessairement à un conflit de civilisation.

Liens et sources:

(1)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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