S-400 et café turc.

Un élément clé du théâtre géopolitique moyen-oriental est le rapport de force militaire entre les deux grands axes en présence, rapport de force dont les missiles de défense anti-aérienne sont sans doute l’élément le plus essentiel.

L’axe formé par les USA, et l’Arabie Saoudite, traînant Français et Britanniques dans leur sillage, fait face à l’axe Iran--Syrie et la mouvance chiite, en gros. Au milieu de tout cela les joueurs ambigus que sont l’Irak, à majorité sunnite, officiellement allié des USA mais gouverné par des chiites de facto plus porches des Iraniens, et surtout la , quasi-dictature sunnite membre de l’OTAN mais de facto alliée aux Russes dans le grand jeu local des alliances à géométrie variable.

Avions furtifs mais pas tant que ça.

Dans ce billet d’octobre « Géostratégie et  » (1) l’on parlait du potentiel de ce système russe de défense anti-aérienne à saboter la domination aérienne israélo-américaine. Les avions dits furtifs (dont s’équipe Israël) et F-22 (uniquement aux mains des américains) prennent déjà des risques face au modèle d’avant-dernière génération S-300 (déjà déployés en Syrie et en Iran), mais n’ont aucune garantie de supériorité face au S-400.

Cette réelle crainte du S-400 est ce qui pousse l’administration Trump à tout faire pour empêcher le déploiement de ce système en -dehors de la sphère russe. Un seul système S-400, coûtant l’équivalent de quatre F-35, a en effet la capacité d’en détruire quelques dizaines et de très sérieusement remettre en question la sacro-sainte supériorité aérienne US face à leurs cibles, toujours dénuées de forces aériennes sérieuses. Le principe du business de la guerre sans fin implique évidemment de ne jamais prendre le risque du combat à armes égales.

Les Russes, de leur côté, la jouent subtilement sur le théâtre moyen-oriental. Le déploiement des S-300 en Syrie résulte de l’agression directe d’Israël, le même système déployé en Iran est le fruit d’une collaboration militaire de longue date mais ils ont toujours refusé de vendre le S-400 aux iraniens (2). Poutine n’a qu’une confiance modérée envers son client islamiste et ne veut pas particulièrement être la cause d’un nouvel embrasement, d’une guerre ouverte entre les US et l’Iran. Il garde la carte du S-400 dans sa manche, sous-entendu que si les US poussent le bouchon trop loin alors les Russes pourraient céder aux demandes iraniennes de se faire livrer ce système.

Iraniens qui, entre-temps, ont développé leur propre système anti-aérien Hordad 15 mais dont j’ignore tout des caractéristiques en matière de défense contre les avions furtifs. Il est plutôt présenté comme un système de défense anti-missiles, donc d’engins très rapides mais non furtifs.

La Turquie passe aux S-400.

Mais les choses changent et les Russes viennent de livrer des S-400 aux Turcs (3). Ces mêmes Turcs qui offrent l’hospitalité aux combattants de Daesh et d’Al-Qaïda et les réutilisent contre les Kurdes, combattants combattus, en Syrie, par ces mêmes Russes. Turcs qui se sont « fait » un avion russe en 2015 (4). Turcs, qui, bien sûr, font (encore) partie de l’OTAN et sont donc intégrés à un système militaire dominé par les USA dont les Russes et leurs S-400 sont l’ennemi n°1…. Cela dit la place d’ennemi n° 1 des USA est aujourd’hui contestée aussi bien par les Iraniens que les Chinois, et en réalité la majorité de la planète pour qui la démence américaine devient une vraie menace.

La position US face à cet événement est assez claire: sanctions économiques et fermeture à la Turquie, malgré son appartenance à l’OTAN, de tout accès au programme de déploiement du F-35. Erdogan joue donc son va-tout: en chute libre économiquement (5), et ce en partie du fait des tensions entre Ankara et Washington, en difficulté politique suite à la perte d’Istanbul malgré ses manigances pseudo-judiciaires, en compétition frontale avec l’Arabie Saoudite (alliée des USA et désormais d’Israël) pour la domination du monde sunnite, en froid (proche du zéro absolu) avec les USA sur fond de bac à sable syrien et d’affaire Khashoggi (6), il n’a plus vraiment d’autre choix que se jeter dans les bras de Poutine pour tenter de sauver sa couenne de Grand Vizir Iznogoud.

Au même moment les US annoncent le lancement opérationnel du premier porte-avion de la nouvelle famille « Gerald R Ford » (7). Et la France prend livraison de son tout nouveau sous-marin d’attaque nucléaire « Suffren » de la classe « Barracuda ». De quoi en faire bander certains et mouiller certaines c’est sûr (et la parité c’est sacré), mais à quoi d’autre peuvent bien servir de telles dépenses somptuaires pour des armes de destruction massive dans un monde faisant face aux immenses problèmes que l’on sait, on se le demande.

Liens et sources:

(1)

(2) https://fr.sputniknews.com/international/201906191041466264-liran-dit-etudier-la-possibilite-dacheter-des-s-400-russes/

(3) https://www.aljazeera.com/news/2019/07/shipment-russian-400-systems-delivered-turkey-190712081713100.html

(4)

(5) https://www.capital.fr/economie-politique/la-turquie-en-recession-pour-la-premiere-fois-depuis-2009-1330887

(6)

(7) http://www.opex360.com/2019/06/12/actuellement-le-nouveau-porte-avions-de-lus-navy-ne-peut-pas-exploiter-pleinement-le-f-35c/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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